‹ Le sentiment de la natureChapitre 1 sur 52 · A M. EDOUARD ROD · texte numérisé non relu

A M. EDOUARD ROD

Cher Monsieur,

En niautorisanl à placer volve nom en tête de ce livre, vous in avez fourni une occasion que j'ai beaucoup souhaitée ; celle de dire publiquement ma gratitude pour l'affectueuse sympathie que vous m'ave^ témoignée en une heure que je n'oublierai pas, et aussi mon admiration bien fervente pour la tranquille beauté, le charme sérieux, subtil et fort de votre admirable œuvre littéraire.

Et ma joie augmente encore à la pensée que ces pages, oit j'ai tenté de mettre tout ce que mon cœur possédait de chaleur, de foi, d'amour et d'enthousiasme, ne vont pas s'aventurer toutes seules à travers ce monde si froid, hautain et dur pour les ferveurs et les tendresses désintéressées... Vous sere^i avec elles. . . Et ce sera le probant témoignage de leur sincérité.

A vous, respectueusement, tnes hommages bien reconnaissants,

Michel EPUY.

AVANT-PROPOS

Ajouter encore des pages à tout ce qui s'est écrit sur la nature et les sentiments qu'elle inspire au cœur humain... Cette prétention paraîtra puérile à certains. « Fermons tous ces livres », dirait Anatole France, et aimons les prés, les fleurs, les bois... Et certes, quelle peinture, quelle œuvre d'art vaut une heure de recueillement à la lisière d'une forêt ou aux bords d'une petite rivière limpide }

Et pourtant, telleest puissante la forcequi pousse l'homme à vouloir prolonger l'émotion ressentie, qu'après tant d'exquises pages, journellement encore des écrivains, des peintres notent la joie, la tendresse, la mélancolie éprouvées auprès de la Nature.

Hélas, comment se fait-il qu'un sentiment qui tient si profondément enraciné dans notre cœur et se rattache à ses plus nobles pensées, soit si souvent l'objet dœuvres banales, de peintures inexpressives ou fausses, de descriptions empreintes de stupidité ou de mauvais goût > /Alais aussi ! Lorsqu'une âme, en dehors de toute /affectation ou de snobisme stupide, se sent émue

AVANT-PROPOS

véritablement dans la solitude de la nature et comprend un instant quel amour infini on peut éprouver pour la terre et toutes les existences obscures qui la peuplent, alors cette âme a eu, ne fut-ce qu'une seconde, le privilège de sortir d'elle-même, 1- de dépouiller les pensées égoïstes, de communier ' en quelque sorte avec le principe de l'univers.

On dit de l'artiste qui tente de noter son impression et de l'homme qui l'éprouve, soit directement, soit au contact de l'œuvre d'art, qu'ils ont le sentiment de la nature; mais rien n'est plus vague, ni plus obscur que cette expression. Aussi bien nous a-t-il paru bon d'en étudier la signification dans ces quelques pages au cours desquelles nous voudrions mettre tout l'amour ardent et profond que nous inspire la Nature éternellement jeune et pour toujours adorable.

Le mot de nature est bien vague. 11 peut s'appliquer — en en rétrécissant progressivement le sens — à l'ensemble mondial, à l'univers, à la terre, à la campagne, aux paysages... la nature est bien souvent opposée aussi à ce qui irréel, factice, conventionnel ; « II faut étudier la nature humaine pour la bien décrire », dit-on... Il est assurément inutile de dire qu'aucune de ces significations ne con-

AVANT-PROPOS

vient absolument dans l'expression : Le sentiment de la nature.

. Ici, n'est-il pas vrai, l'usage a donné à chacun des termes accouplés, un sens particulier ■- La Nature est ici le Monde spécialement considéré sous son aspect pittoresque et vivant. . . Ce que nos yeux voient parmi les choses et les êtres que l'homme n'a point créés, constitue à très peu prés la Nature — dont on dit que telle personne a^ ou n'a pas le sentiment. Et par là le langage veut exprimer que cette personne aime ou n'aime pas la nature. . .

Je ne dis pas qu'avoir le sentiment de la nature, c'est la comprendre, car le savant, qui, parfois en a le mieux pénétré les secrets et sondé les mystères, peut fort bien ne pas l'aimer et être parfaitement indifférent — curiosité scientifique mise à part — à ses manifestations sensibles. De même les simples impressiops de bien-être physique ou de quiétude morale éprouvées auprès de la nature ne sont pas des symptômes du vrai sentiment de la nature.

Ces impressions de quiétude, cette curiosité scientifique peuvent bien être la base et la condition du sentiment de la nature — l'accompagner aussi — mais ne le constituent point tant qu'ils ne coexistent pas avec une certaine émotion dont le genre se rapproche de très près de l'émotion amoureuse ordinaire.

Mais j'avoue tout aussitôt que cette définition

AVANT-PKOPOS

qui remplacerait le sentiment de la natpre par l'amour de la nature, n'est ni claire, ni complète... aussi bien, dans cet avant-propos, n'ai je que le dessein de donner la signification vulgaire des mots essentiels dont je me sers, me réservant d'élucider par la suite les questions fort intéressantes qui surgiront à l'examen et qui font précisément le sujet de notre étude.

Mais à quoi bon. va-t on dire, à quoi bon entreprendre une pareille étude) Depuis que des hommes pensent, parlent, écrivent, la nature a suscité en eux des sentiments étonnamment divers, opposés... sentiments ressentis de mille façons, exprimés par la parole, le chant, la peinture, i'art en général.. .

Mais qu'importe? Assurément, il ne s'agit point ici d'une deces questions palpitantes de la solution desquelles le bonheur des hommes dépende. Il n'est même pas probable que la curiosité et l'érudition y trouvent leur compte, mais enfin, il reste que la nature constitue la totalité de la vie qui vibre autour de nous et nous enveloppe.

H. Nous sommes des êtres éphémères qui courons, agiles ou lents, sur une merveilleuse étoffe que notre contact ne ternit ni n'altère. Imperceptibles

AVANT-PROPOS

atomes vivants sur cette tiame éclatante, ne nous importe-t-il pas d'en étudier la structure et de savoir de quel fil rare ou vulgaire elle peut être tissée r

— C'est la science, dit-on. qui répond à cette curiosité ardente et toujours éveillée de l'homme... soit ; mais il est une autre inquiétude qui a très anxieusement pénétré les meilleurs esprits : Pourquoi nous prenons-nous, éphémères et imperceptibles que nous sommes, à aimer, à adorer souvent cette draperie multicolore qui nous supporte et nous entoure en ses plis innombrables > Pourquoi l'humanité a-t-elle tenté son effort le plus colossal en vue d'éterniser et de continuer chez sa descendance le culte qu'une fois elle a voué à la Déesse mobile et de figure changeante au sein de laquelle tout est et renaît >

Ce n'est pas en conséquence une bien mince question que celle que nous nous proposons de soulever ici : Le sentiment de la nature ! La comprendre et l'aimer! Pourquoi > Comment > Il y a là tout un monde de considérations philosophiques, métaphysiques, morales, esthétiques... qui se mêlent, s'entre-croisent, se donnent la réplique et qu'il est fort malaisé de démêler ( i ).

(i) Car enfin ne peut-on ramener à la Nature et au sentiment qu'en éprouve 1 homme primitif, presque toutes les catégories de l'activité humaine r Les religions premières

AVANT-PROPOS

Mais nous songerons à nous restreindre. Et d'abord, laissant de côté architecture, sculpture, musique, peinture, nous nous occuperons principalement du sentiment de la nature exprimé dans la littérature. . . Ensuite nous ne voulons à aucun prix faire une étude philosophique d'un travail qui est et doit rester exclusivement littéraire. Assurément nous serons entraînés assez fréquemment à user de termes philosophiques, peut-être aussi à discuter des théories métaphysiques, mais nous nous proposons fermement dans ce cas, de résumer la question proposée d'une façon claire, intelligible pour tout esprit d'une culture moyenne. Nous voulons être compris par tous, même en faisant de l'esthétique pure. En un mot, nous annonçons hautement que notre position prise est dans l'ordre littéraire et que nous nous y maintiendrons de notre mieux, quitte plutôt à laisser non résolus certains problèmes ou non explorés certains aspects d'une question. Nous préférerons avouer notre ignorance

étaient fort peu éloignées de n'être que de simples expressions de ce sentiment fait, comme elles, des terreurs et des adorations de l'homme pour la nature animée et divinisée. Tous les arts (d'abord au service de la religion et enfantés par elFe) ont eu pour premier et plus important ofRje de traduire et de chanter cette même nature déifiée. (Bien avant d'être appelés à célébrer lese.xploits humains). La science elle-même est bien née de la curiosité pure: mais cette curiosité a dû s'éveiller sans rioute au contact d'une très vive émotion de l'homme devant la nature.

AVANT-PROPOS

que de nous égarer dans les domaines qui n'ont de limites (imprécises) qu'entre le fini et l'inconnaissable.

Répondons encore un mot aux questions que l'on nous pose en apprenant notre projet :

— Votre œuvre est inutile. Ce que vous dites a déjà été dit...

— Certes, un livre nécessaire ! Qui peut se flatter de nos jours où tant d'œuvres futiles, mauvaises, apparaissent, qui peut se flatter d'écrire un livre nécessaire ) Cependant nous ne pensons point qu'on ait encore réuni en une même œuvre toutes les considérations éparses, déjà connues, ici refondues. Et le fait de leur juxtaposition, de leur coordination est peut-être notre seule originalité, s'il y en a une en nos pages.

— Votre sujet est trop vaste !

— Peut-être ; et nous en sentons très nettement la grandeur, comme nous sommes conscients de notre impuissance à remplir notre cadre. Mais quoi) Michelet n'a-t il pas tenté d'écrire une Bible de l'Humanité en un seul volume r Et sans avoir la fatuité de nous comparer à cet écrivain de génie, qu'on nous permette de dire que si nous ne réussissons point, ce sera surtout par manque de génie

AVANT-PROPOS

et non par suite de l'ampleur démesurée du sujet.

Finissons-en avec les bagatelles de la porte; la route est longue encore.

Nous voudrions que ce travail fut l'hymne le plus fervent qui eut jamais été proféré par un langage humain à la gloire de la Nature éternellement Mère, éternellement Vierge.

Nous \oudrions éviter des redites, donner à notre œuvre une grâce et une variété inouïes, employer enfin un style tissé de mots rares et d'expressions précieuses (non pas un style précie.ux), mais^nous ne chercherons pas à aller trop loin dans ce sens : En effet, parlant des mêmes choses, en fin de compte, les termes pour les exprimer se seraient trouvés trop souvent les mêmes aussi, fussent-ils fort précieux, et il y en aurait eu fort peu à notre disposition, puisqu'ils sont rares.

Nous tâcherons à être clair, mais l'objet de notre étude est bien complexe, et à vouloir rester prés du fond obscur et vivant des choses, il faut bien s'attendre à rencontrer le vague mouvant qui est toujours derrière la façade brillante et nette de la réalité.

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