L'EMOTION PREMIERE
C'est aux environs de Genève, au cours d'une promenade solitaire aux bords du lac, que m'est apparue pour la première fois, l'idée de mettre en ordre et de coordonner toutes mes pensées vagues et tous mes sentiments profonds sur ce sujet : Le sentiment de la nature.
Le soir pacifique avait teinté les eaux frissonnantes de lilas et de mauve. La rumeur de la ville s'évanouissait en une atmosphère de gloire triomphale. Assis au pied du phare, je vis s'effacer peu à peu le contour des choses... et le ciel chimérique se mirait dans l'eau sereine qui palpitait au loin, comme sur une poitrine divine, une étoffe précieuse et magnifiquement tissée de soies bleues et vertes et blondes... Et n'était-ce point l'haleine ralentie du monde qui s'assoupissait pendant les heures de la nuit féerique. . .
Je songeais à tout ce qu'un homme pur, désintéressé et amoureux de la Beauté pourrait dire ou peindre en face d'un pareil spectacle... rien que ce que mes yeux voient Journellement, et pourtant quelle splendeur et quel mystère enchanté dans cet ensemble !
Combien ont essayé de peindre ou de dire ces choses ! Et souvent, lorsqu'ils se sont approchés de l'idéal de pureté, de désintéressement et d'amour qui convient aux prophètes de la beauté primordiale, combien ils nous ont pénétrés d'intense émotion, et se sont révélés créateurs !
Et, pensais-je, quelle œuvre d'art non pareille serait celle d'un sage qui rassemblerait en un livre les façons les plus augustes dont les génies ont traduit la beauté des choses en leurs œuvres !
Il y faudrait un orgueil tutélaire, une foi profonde en l'Univers, une flamme éclatante d'énergie surhumaine et de compréhension générale...
Hélas, comme en de trop vastes et somptueux rêves s'égarent facilement les esprits des jeunes gens ! Mais, tout compte fait, ne vaut-il pas mieux ? Oh certes ! Avoir senti flamber en soi l'enthousiasme juvénile qui vous emporte en un avenir miraculeux et splendide...
C'est un passé dont on sourit, mais qu'il ne faut point renier.
Et maintenant que l'homme a repris les projets de l'adolescent, ce n'est certes plus avec l'espoir vain d'accomplir une œuvre d'art non égalée, mais plutôt de contribuer par l'apport d'une petite pierre
l'émotion première
à l'édifice qu'élèvera peut-être un jour à la Nature le génie futur.
Tout à l'heure, en songeant à nouveau à cette œuvre que je voulais entreprendre, je regardais de ma fenêtre la montagne qui se dresse au bord opposé de la rivière. . . Le soleil mettait encore une imperceptible teinte rose sur les sommets, tandis que la base était violette. Profilée sur le ciel alangui, une fumée grise tournoyait très lente au vent printanier.
A considérer ces choses, à regarder les formes tranquilles des pins, je sentis mon coeur pénétré d'amour pour la vie paisible qui anime la nature. On a dit et souvent répété le siint lacrymœ rerum^ et c'est vrai, mais ne pourrait-on pas dire aussi : siint mentes reriim ? Oh ! oui cette nature semble bien vivante et peuplée d'être aimants. Et ces vers de Mussset chantent en ma mémoire :
Dites-moi verts gazons, dites-moi sombres mers, Quand des feux du matin l'horizon se colore, Si vous n'éprouvez, rien, qu'avez-vous donc en vous Qui fait bondir le cœur et plier les genoux.^
Il y avait tout à l'heure quelque chose de mystérieusement vivant dans l'air tiède, et il me sembla que je communiais vraiment avec toutes ces petites âmes éparses, âmes des fleurs, âmes des plus petits êtres.
Et c'était une innombrable mêlée de fugaces et insaisissables créatures qui se glorifiaient mutuellement et se paraient des plus rares tissus comme
pour courir, empressés, à la joie sans seconde de Téphémére nuit d'amour.
Et puis tout se confondait : On aurait dit tous les parfums fondus ensemble, toutes les clartés harmonifîées en une seule et splendide lueur. Tout ce qui m'entourait me parut un Etre immense et bon, généreux, infini, indéfiniment fécond, fort et beau, et mon âme triomphait de se sentir une parcelle de cette grande Vie.
Alors je priais vers Elle, Mèi'e et artiste unique, et mes lèvres balbutièrent : O toi, âme des choses, louée sois-tu pour ton immortelle jeunesse et pour l'ardente beauté que tu manifestes en les formes multiples! Sois bénie, éternelle fiancée des âmes candides, sois bénie pour les grâces adorables, pour l'amour saint que tu verses au cœur des hommes par les nuits chastes !
Et maintenant la nuit est venue. Après une chaude journée, le ciel, tout à l'heure flamboyant comme une fournaise, a noirci comme une rouge fonte qui se coagule à la sortie des hauts fourneaux. De gros nuages passent très vite et puis s'amoncellent en masses compactes qui par endroits s'étagent comme des rochers superposés, immenses.
Autre part, sont des coulées de lave en barres sinistres qui voilent les montagnes... et aux plus pures régions du ciel, autour de la lune qui flottait il y a un instant dans l'immatériel, d'autres in-