‹ Le sentiment de la natureChapitre 14 sur 52 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Et maintenant que des siècles ont passé, quelle tendresse l'humanité a-t-elle gardée pour les premières amours qu'elle éprouva >

Pauvre humanité ! Que d'anxiétés à sa suite 1 Que de rêves ! Que d'illusions ! Que d'amours ! Et bien peu de choses restent de celles qu'elle adora. Les cités, les gouvernements, les coutumes, les langages, les conceptions des choses, les dieux meurent. . .

Certainement, quelque chose reste. . . l'art, la morale, l'amour... Et pourtant, d'où vient cette anxiété, d'où sort ce malaise du monde moderne si ce n'est d'avoir ressenti qu'aucun amour ne dure, qu'aucune affection ne persévère. . .

Oh ! un amour fidèle ! Une vie éternelle que nous puissions aimer avec certitude I Ne serait-ce point là la source d'eau vive qui nous rendrait l'âme neuve et les virilités trépassées >

Cela existe peut-être ( i). . .

(i) Voir par la suite noire chapitre sur o Le Sentiment de la Nature et le Sentiment religieux ».

L'homme actuel n'a point perdu la mémoire des enchantements que la Nature versa à son enfance.

On a dit que l'amour de la Nature est un sentiment tout moderne — très dix-neuvième siècle : — et des prophètes attristés du crépuscule ont prétendu même que nous ne le connaîtrons prochainement pas plus que les anciens... c'est-à-dire pas du tout.

Nous pensons qu'à l'égard des âges révolus cette affirmation n'a aucun sens. Toutes les pages que nous venons d'écrire seraient alors de sottes plaisanteries. . .

Non, l'humanité primitive n'a pas été dépourvue du sentiment de la nature ; elle l'a eu même, avons-nous dit, en une certaine race, au point de se trop annihiler en son amour.

Mais ce n'est pas à dire qu'actuellement nous aimions la Nature de la même façon que nos ancêtres des bords du Gange ou du Nil. « Ames blanches des premiers hommes, m'écriai je tout à l'heure, savez-vous pourquoi vous avez pleuré au spectacle de la forêt silencieuse à cette heure triste où les feuilles blondes et rousses tombaient des grands arbres ? Vous ne le savez pas et cest un bonheur parce que vous avez connu ainsi la candide émotion que notre esprit raffiné ne sait plus avoir ».

Que signifie ?

Serions nous moins aptes à saisir les reflets de la Beauté > Beaucoup d'artistes se récrieraient — à raison, vraiment. — N'exagérons donc rien : Et le contraire aussi ne serait-il pas vrai >

L'idée d'une évolution des sens arrivant graduellement à une perception plus claire des choses belles n'a jamais été mieux exprimée qu'en cette page de G. d'Annunzio: « Une superbe allégresse mefaisait battre le cœur parce que mes yeux voyaient sans voiles de larmes toutes les lignes et toutes les couleurs, parce que mes oreilles saines et vigilantes entendaient tous les sons et tous les rythmes... Et alors je priais :

O multiple Beauté du Monde, ce n'est pas vers toi seule que monte ma louange; ce n'est pas veis toi seule, c'est aussi vers mes ancêtres, aussi vers ceux qui surent jouir de toi dans les siècles reculés et me transmirent leur sang riche et ardent. . .

Loués soient-ils, maintenant et toujours, pour les belles blessures qu'ils ouvrirent, pour les beaux incendies qu'ils allumèrent, pour les belles coupes qu'ils vidèrent, pour les beaux vêtements dont ils se parèrent, pour les beaux palefrois qu'ils caressèrent, pour les belles femmes qu'ils possédèrent, pour tous leurs carnages, pour toutes leurs ivresses. leurs magnificences et leurs luxures, loués soientils ! Car ils m'ont ainsi formé ces sens où tu peux largement et profondément te mirer, ô Beauté du Monde, comme en cinq vastes et profondes mers ».

Il y a certainement là quelque chose de vrai : A mesure que l'humanité évolue, ses instruments se perfectionnent par l'usage et le travail. Les sens que nous lèguent les ancêtres épris de b&auté transmettent mieux à nos âmes plus sensibles les multiples sensations par lesquelles nous sommes émus.

C'est de l'hérédité. (Qualités ou aptitudes sélectionnées, puis transmises et fixées par l'hérédité.)

Mais il n'en est pas moins vrai que notre émotion, plus fine peut-être, est en même temps moins spontanée, moins naturelle que chez l'homme primitif. Nous recherchons trop le pourquoi et le comment des choses, nous nous analysons trop, et cela nuit à la fraîcheur de nos sentiments. Et au fond, quand il s'agit de beauté n'est-ce pas toujours à l'émotion libre, naturelle et neuve qu'il faut en revenir >

L'amour de la Nature se montre plus fréquemment de nos jours, dans nos tempéraments délicats et souvent névrosés. Nous sommes plus intellectuels que nos aïeux. Ce qui est probable, c'est qu'en aucun temps les âmes susceptibles de ressentir le sentiment de la nature ne furent aussi nombreuses. Au sein des civilisations antiques, nous avons noté de ferventes amours pour la beauté naturelle, mais nous les voyons de bien loin ces civilisations, en raccourci, et qui dira le nombre de leurs contemporains qui aimèrent consciemment r

11 y en eut peut-être fort peu. . . suffisamment en tous les cas pour nous transmettre l'âme de leur temps. Et cependant, voyez ces hindous : Peut-on dire que leur religion, qui fut panthéiste, c'est-àdire plus d'à moitié faite de l'amour pour la Nature, ne fut pas populaire >

On ne sait pas ! on ne sait pas 1

Dans notre monde moderne, dont les civilisations grandissent prodigieusement, se pénètrent et s'entr'aident mutuellement, ressentons-nous un amour uniforme pour la Nature et n'y a t-il plus lieu, comme tout à l'heure pour l'Egypte, l'Inde et la Grèce, d'iiiterroger tour à tour les différentes races humaines ? Il y a lieu, car elfes sont encore trop dissemblables de tempérament pour juger des sentiments de l'une par ceux de l'autre.

Il ne faut pourtant pas disperser ses moyens d'investigation, ni s'attardera l'exploration de champs trop vastes ; le résultat du travail serait amoindri. Parcourant des yeux la carte du monde moderne, et négligeant les peuples en enfance, négligeant encore — pour en reparler autre part si possible — les peuples jaunes parce qu'ils sont d'une toute spéciale mentalité, et n'ont guère eu de point de contact avec les civilisations anciennes ou modernes qui nous intéressent, je vois que trois races principales se partagent la primauté intellectuelle : Les Slaves, les Ang-lo-Saxons et les Latins.

Les Slaves vivent en d'uniformes plaines glacées et neigeuses. Un court été couvre ces steppes de nappes de verdures que traversent de graves et calmes fleuves aux eaux paresseuses. Cette nature n'est pas très clémente, pas très charmeuse. Une

multitude de laboureurs et de paysans la peuple. Ils sont pauvres, frustes, fiers, et surtout passionnément attachés à leur sol, au libre espace, aux horizons infinis... La spéciale mentalité des habitants des grandes plaines les anime : C'est une sentimentalité un peu rêveuse et triste, un fatalisme doux, la persévérance et la fidélité dans les affections.

Parfois, des forêts épaisses couvrent la terre uniforme : Et c'est une mer plus austère, plus indifférente que la vraie, mais aussi plus riche, plus mystérieuse, aux aspects plus imprévus : Son intimité est plus difficile à gagner, mais une fois connue et aimée, quelle enjôleuse, remplie du babil des êtres qui la peuplent, animée du chant des hautes futaies, pleine par instants de bruits étranges, à certains endroits gaie, ensoleillée, en d'autres, farouche, sombre... Quelle diversité — et quelle vie intense ! Le Slave l'adore au fond le plus intime de son être, il ne se lasse point d'elle, il la veut toujours plus sienne.

Périodiquementle steppe blanchit. La neige, c'est tout un aspect de cette vie. — Certaines femmes ne paraissent belles que vêtues de blanc. Il en est peut-être un peu de même pour la Nature slave: Quelle radieuse et candide robe, et comme elle scintille au soleil ! Blancheurs après blancheurs ! Tout est pur... et quoi d'étonnant à ce que l'âme slave aussi soit infinie comme le steppe et naïve comme la neige — trop blanche...

Une autre race est intimement liée aussi aux contrées froides. Ce n'est cependant pas un demirêveur candide et romanesque, le solide anglosaxon. . .

— J'écris ce dernier mot à regret, c'est qu'en effet, il ne s'applique pas exactement ici. . .

Il y a deux âmes anglo-saxonnes : La germaine et l'anglaise. Il y a aussi deux natures différentes et diversement aimées. . .

La Germaine (i) d'abord: Noires forêts de sapins, terres fortes, bien arrosées, montagnes sur montagnes, pâturages et glaciers, lacs enchantés, vraies perles liquides en des coupes d'émeraude . .

Verte patrie des robustes fois religieuses et patriotiques, asiles des montagnards fiers, libres et francs, je vous rencontre enfin !

Ici la Nature, non exubérante comme aux climats d'Orient, ne domine point l'homme. L'atmosphère froide fait circuler un sang vif dans les veines.

Il faut travailler, il faut s'entr'aider. . .

Et pourtant, quelle adorable vie s'épanouit devant nos yeux ! Quelle fraîcheur partout, et dés qu'une certaine altitude est atteinte, quel spectacle ! C'est là-bas la plaine féconde et grasse, puis les premiers monts et les premières vallées aux

(1) Nous parlons de l'Allemagne, la Hollande, une pariie de l'Autriche et de la Suisse.

replis verdoyants, boisés, grisés d'eaux jaillissantes... et, çà et là, on dirait une pervenche alanguie, une prunelle féminine... non, c'est un lac endormi aperçu entre les montagnes lointaines, comme une gemme opaline entre les plis d'une robe bleue.

Toute l'âme germaine est là, flottante, auprès de ces luxuriantes prairies, ces forêts noires et ces montagnes adorées. Cette âme est sentimentale, rêveuse, mais non sentimentale ni rêveuse à la façon slave ; elle s'identifie mieux avec une nature plus diverse, plus changeante ; elle est surtout Imaginative et portée aux subtilités de la métaphysique.

On a dit de cette nature, qu'elle était sans grâce, sans légers aperçus, souvent plongée en d'épais brouillards, et partant, qu'elle avait façonné une intelligence un peu lourde à l'habitant.

Il est possible — oui — pour les régions de la plaine, mais non pour les montagnes. Au contraire : délicieuse sentimentalité, enjouement d'esprit, rectitude de jugement, bonne foi, c'est ce que je rencontre en explorant l'âme de ces montagnards.

Et c'est avec cette âme directement façonnée par la nature qu'ils ont aimé celte nature même, non comme on aime une dominatrice altière dont on est digne à peine de suivre les caprices, mais comme on aime une vierge pure qui sera l'égale, l'épouse, la gardienne de nos vœux. . .

Il est impossible d'appliquer tous ces termes à la nature de la Grande-Bretagne et au sentiment que les Anglais éprouvent pour elle. . .

Plus de sombres forêts ni d'incessibles sommités, ce ne sont ici que riantes campagnes, vergers clairs et collines aux pentes douces... Quelques bois montagneux et quelques lacs pâles au Nord... Nature un peu frêle, plus gracieuse que la germaine, pas très riche, mais franche, ouverte, souple.

x'Vimée 7 Oui, certes, mais silencieusement. L'anglais ne se livre que très difficilement. Énergique, fort, volontaire, décidé, il ne laisse que rarement voir sa tendresse ci. l'égard des faibles et belles créatures. Et pourtant c'est lui peut-être qui les a le mieux comprises : quelle large compréhension de la femme, de l'enfant, de la nature ! 11 semble que c'est ici seulement que l'humanité se complète, se sent une et indivisible, que l'épouse est respectée, la famille honorée, l'enfant considéré comme une personne, la campagne comme une amie. Tout est mis à son rang, apprécié à sa valeur juste, exacte. . .

Quelle âme forte et lucide ! L'homme n'a sans doute jamais été plus haut. Et, sous ses dehors froids, quelle pitié pour les âmes moins fortes et moins lucides, pitié encourageante, pitié d'homme et non sentimentalité larmoyante, non efficace. . .

Ici nous ne pouvons dire de la nature qu'elle a façonné entièrement l'homme à son image (sauf en ce qui concerne la franchise et la simplicité.)

Cette nature manque trop de caractère, de pittoresque. . . Elle est trop quelconque.

L'homme, lui, est tout l'opposé ; systématique, pratique, audacieux, intelligent. . .

La nature est aimée comme une amie douce auprès de laquelle il y a repos, calme, mais à qui on ne s'attache pas ardemment, car il faut vite retourner à la bataille, oser, bra\er, réussir.

Le ciel latin qui se mire dans les- mêmes eaux que celui de la Grèce ne paraît-il pas refléter la même sérénité >

Un peu moins de grâce peut-être, et un peu plus de bonté. . .

Mais quoi, la race latine s'est répandue en des contrées si diverses ! Douces campagnes de France, austères et flamboyants rochers espagnols, divine terre romaine. . . que d'aspects !

Et précisément notre âme est mobile, primesautière, capable d'amours simultanées et opposées.

A quoi bon décrire cette nature au sein de laquelle nous vivons > Il fallait bien faire ces tableaux pour les pays étrangers habités par des races différentes de nous, et c'était à regret, car forcément, par quelque côté, nous étions incomplets ; mais de nos champs, de nos bois, de ncs mers et de nos montagnes, nul n'est ignorant. . .

Et comment les aimons-nous r Point difficile et

obscur. Le recul nous manque pour prononcer des jugements d'ensemble. Nous aimons la nature, chacun à sa manière, selon son cœur, son tempérament. Les uns, à l'âme païenne, l'adorent comme la Déesse de grâce et de beauté autrefois sortie des flots auprès d'une grève marine ; d'autres, qui sentent passer en eux quelque souffle du génie panthéiste de l'Inde, voudraient s'abîmer en elle et l'honorent comme la Maïa illusoire, le rayonnement universel et éphémère du grand Tout. D'autres enfin la chérissent comme une représentation purement idéale, une image projetée hors d'euxmêmes, de leurs plus souriants rêves.

Cette diversité est plus particulièrement vraie des pays français. Parce que nous sommes issus de races mélangées, sommes-nous enclins à tout mêler en nos âmes dissemblables r Notre nature comprend-elle les caractères réunis de toutes celles des autres contrées ?

Je ne sais vraiment pour quelle raison nous retrouvons chez nous, en des âmes différentes, mais contemporaines et de même race nominale, les amours distinctes qu'inspira la nature aux cœurs de tous les autres hommes (i).

(i) N'est-ce pas ce qui fait notre grandeur et aussi notre faiblesse d'être issus de races diverses, d'être au point de rencontre des mentalités méridionales ou latines et septentrionales ou anglo-saxonnes r

Notre grandeur, par la compréhension et la mobilité de notre esprit. Notre faiblesse par les haines qui se retrouvent au fond de nos cœurs, les haines de races les plus violentes et les plus stupides que l'on connaisse.

Avons-nous bien montré comment l'humanité — considéré en ses différentes races — a aimé la nature > Tout dire était impossible. Autant que nos forces nous l'ont permis, nous avons tâché de faire voir comment, d'une part, en chaque climat, la Nature imprégnait l'âme d'une race d'une certaine mentalité spéciale et analogue à l'âme même, — flottante — de cette Nature... et de quelles différentes façons, d'autre part, en vertu de la réaction instinctive de l'homme sur le milieu qu'il habite et auquel il s'attache, il s'est épris de la Nature ambiante, la seule vraie, la seule belle pour lui.

Quelle merveilleuse histoire ! Perpétuel recommencement, dira-t-on... Non pas !

Nous avez-vous bien suivi r Ebauché dans la peur de l'inconnu aux matins des premiers jours du monde, devenu plus conscient à mesure que les sourires des choses caressaient davantage les yeux humains, épanoui ensuite en sentiments divers selon les climats et les flores que les successives migrations humaines traversaient, cet amour s'est diversifié, assoupi, réveillé, développé incommensurablement au fond de toute âme d'homme.

Les races descendues des hauts plateaux d'Asie plantaient leurs tentes aux bords des fleuves inconnus. . . et chaque matin, au réveil, un enchantement nouveau extasiait leurs prunelles : Au ciel une teinte non encore aperçue, des végétations aux

formes étranges, des fleurs aux corolles extraordinaires, aux couleurs non encore rêvées.

Et lors de la fin des grands voyages, chaque peuplade s'arrêta aux cantons les plus charmants pour elle... Trouvait-elle un gigantesque rocher blanc veiné de rose > Elle y sacrifiait au dieu hospitalier et se fixait là. Etait-ce un arbre immense comme une forêt, ancêtre des bois, aux feuilles cordiformes, lancéolées ou brillantes?" Elle allumait un holocauste augénie caché et se fixait-là. Etait-ce encore une source chanteuse au fond d'un taillis ? Elle buvait l'eau sacrée, la répandait en libations propitiatoires et se fixait-là. . .

Et depuis, à chaque génération, les hommes nouveaux, héritiers des vieilles légendes, devinrent amoureux de la même Déesse, de la bonne divinité aux robes vertes et fleuries, bleues et constellées.

A chaque renouveau ils allumèrent un feu sur les hauts lieux pour célébrer le retour des sourires, des joies et des roses, pour glorifier sur la montagne, par une flamme claire, le feu flambant d'amour qui brûlait en leur cœur rajeuni.

Et cela jusqu'à aujourd'hui : Les paysans encore, allument des feux là-haut, et nous, de la plaine, nous nous sentons réchauffés par l'antique joie et nous nous écrions : Louée soit la Glorieuse Beauté du monde qui renaît, louée soit-elle pour sa sève immortelle qui recommence à couler par les veines de l'univers, et pour ses rayons, ses parfums, ses extases, ses ardeurs, ses folies d'amour !

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