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ET LE SENTIMENT RELIGIEUX

Une autre mentalité spéciale dont il sera intéressant d'examiner les rapports avec le sentiment de la nature, c'est la mentalité religieuse.

Tout homme est religieux par essence, a-t-on dit, et celui-là même qui rejette positivement les croyances de n'importe quelle religion, se fait, inconsciemment ou non, une croyance, une religion. . . Nous n'avons pas à discuter cela ici. Mais, quoiqu'il en soit, il nous paraît bien qu'il y a là — comme ailleurs — des degrés et des nuances. On peut probablement posséder plus ou moins de sentiment religieu.x comme on possède certainement plus ou moins de sens moral. . .

Quelle destinée sera donc faite à la rencontre du sentiment religieux avec le sentiment de la nature dans une même âme > ( i )

A propos du sentiment de la nature au Moyen âge nous avons déjà parlé de l'influence que le christianisme lui avait fait subir. . . mais il est inu-

i) Il faudrait un volume pour répondre convenablement.

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tile sans doute de dire que nous n'avons pas alois épuisé la question .

D'autre part, au début de cette étude nous avons noté la communauté et la parité d'origine des deux sentiments : Chez les primitifs, et comme le dit'si excellement Taine, (( dans les Védas, chez Zoroastre, chez Homère, le divin enveloppe l'homme; les dieux, encore à demi-engagés dans la matière ne font qu'interpréter sa beauté et sa grandeur. » Mais à mesure que la conscience humaine se clarifiait et que l'intelligence agrandissait le domaine de ses connaissances, l'esprit différenciait les objets de son culte. Les dieux se distinguaient de plus en plus des forces et des aspects de la Nature dont ils avaient été les simples personnifications. Progressivement abstraite, la divinité se dégage de la matière et donc de la nature. Cependant tant que dura le paganisme antique, ces distinctions ne se firent qu'à demi. Pour le peuple, le dieu était bien une personne^ mais en fait, la confusion était facile, sinon nécessaire souvent aux esprits bornés entre l'Etre imaginé et la Force naturelle primitive dont il émanait, qu'il représentait, qu'il était réellement en un certain sens et en diverses mesures.

L'abstraction était plus familière à l'élite et à la caste sacerdotale, mais les sages par contre gardaient mieux le souvenir des étapes successives par où la divinité avait passé pour devenir une vraie personne consciente et indépendante. Et ainsi on peut dire que le sentiment religieux du

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païen reste toujours infiniment plus près que le nôtre du sentiment de la nature.

Si cela est vrai des (jrecs, combien ne seia-ce pas plus exact des Indous dont la religion panthéiste était plus d'à moitié faite du sentiment de la nature !

On a rapproché les solitaires indous des solitaires chrétiens : Rien de plus faux : Les premiers ne se retiraient du commerce des hommes que pour mieux s'abîmer dans la contemplation du grand Tout, c'est à-dire de l'Univers. Les seconds se retiraient du monde pour oublier l'Univers cl mieux apercevoir Dieu en eux mêmes.

Si le but définitif est toujours la possession de Dieu, il faut leconnaître que la différence est fondamentale entre ceux qui le recherchent hors d'eux-mêmes et ceux qui le croient découvrir en leur propre cœur.

Avecle christianisme bien des choses ont changé. Le senciment religieux pris en soi (et indépendamment des dogmes) a subi une étonnante métamorphose. Il est à très peu près exact de dire qu'autrefois il s'identifiait, s'harmonisait tout au moins avec le « naturam sequi », c'est-à-dire avec l'amour pour la nature ou encore avec la croyance fondamentale en l'unité de l'Univers. Mais le Christianisme vient avec sa révélation, mettons, d'un idéalisme supérieur... supérieur à quoi? A celui des

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philosophes et des sages, pense-t-on, c'est-à-dire à l'enseignement naturel, disons, de la Nature. . . Et donc le sentiment religieux est désormais essentiellement préoccupé de la lutte entre les deux révélations, entre le bien et le mal, le beau et le laid (ou ce qu'on croit l'être), entre l'esprit et la matière, Dieu et la Nature.

On peut vcritier :

Le résultat le plus haut auquel la philosophie païenne soit arrivé a été de proclamer l'existence d'une divinité suprême, d'une « âme du monde » (philosophie stoïcienne). Après cela prévaut le Christianisme et avec lui toute la mentalité sémitique qui s'est toujours refusée à reconnaître le réel pour support à l'idéal, qui a toujours préféré — en haine du monde sensible — créer de toutes pièces un monde spirituel analogue par beaucoup d'aspects à ces Khéruhims irrationnels qui gardaient l'arche de l'alliance au fond du plus saint sanctuaire.

Il n'est certainement pas vrai que Jésus ait nié la Nature et ses joies. Nous savons au contraire que peu d'âmes furent aussi ferventes que la sienne en face des claires campagnes de Galilée aux sources chanteuses, aux riants jardins et aux innombrables fleurs... second Eden allongé aux bords du lac de Kinnéroth. Mais il fut le seul.

Ses disciples, au contraire, Paul surtout, ne connurent rien de cette chaleur de cœur; ils la nièrent et la condamnèrent absolument. Ce fut le règne du spiritualisme le plus absurde... mais nécessaire,

dilon, pour réagir contre le paganisme( i ). Et puis, toute la mentalité des premiers chrétiens était hypnotisée par l'attente du retour du Christ, par la soif du martyre; et tout cela c'était la condamnation du monde matériel, de ses Joies et de ses clartés les plus pures et les plus chastes.

Avec la l^enaissance il y eut retour à une conception plus saine de la vie par le culte de l'antiquité. La résurrection de tous les chefs-d'œuvre et de tous les rê^'es qu'autrefois l'humanité avait victorieusement élaborés rendit un peu de fraîcheur à la pensée. . .

A partir de ce moment — et maigre les siècles classiques — l'amour de la Nature ressuscita. Mais précisément parce que la religion (2) avait jusqu'alors méconnu la nature, celle-ci à nouveau glorifiée et aimée pour elle-même, se dégage de l'ancien appareil religieux mythologique dont elle avait été enveloppée dans l'antiquité. (On ne déifie plus la Mer, ni les Forêts ni les Sources, mais on les chante et notre pauvre âme moderne y retrouve

(1) Jésus n'avait nullement entrevu ce qu'on ferait plus tard de ses paroles neuves et ferventes, ni comment on en dogmatiserait à contre sens. Les dogmes chrétiens naquirent plus ou moins tôt, selon les besoins du moment, aux cours des luttes. Au début, le christianisme n'était guère qu'un attachement à la personne de /csus et une révolte morale contre les riches.

(2) A la Renaissance, le Catholicisme serait revenu à la nature en revenant au paganisme si la Reforme ne l'avait obligé à se défendre sur le terrain moral... La contre-réforme empêcha le Catholicisme de se « naturaliser », si on peut ainsi dire.

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