L ARTISTE I
Disons tout de suite que le souci d'expression est généralement accusé de déformer le sentiment naturel.
Celte affirmation repose sur un fait bien connu : L'attention d'un esprit replié sur lui-même, se fausse lorsqu'elle le prend pour objet. Nous sommes trop facilement portés à exagérer les sensations agréables et à oublier ou à diminuer celles qui nous ont paru fâcheuses. Et puis, la préoccupation de se souvenir, le désir toujours tendu de traduire le sentiment éprouvé nuisent au sentiment par leur coexistence même avec lui. Ce n'est plus l'émotion dans sa fraîcheur, dans sa vivacité pure et naturelle que nous ressentons, c'est déjà quelque chose de plus alambiqué, factice, qui n'est pas encore l'émotion traduite en langage artistique, mais qui n'est déjà plus adéquate aux rêves d'une àme naïve et simple.
On a soutenu que l'émotion nuisait à l'expression s'il lui était trop étroitement uni : 11 faut que l'artiste soit de sang froid en travaillant, a t-on dit, et qu'il décrive avec calme les plus tumultueuses pensées... Qu'il se serve de ses souvenirs, mais seulement de ceux qui sont assez lointains pour ne l'émouvoir que juste assez pour l'inspirer.
Plus encore, et ceci est peut-être plus vrai : Il y aurait incompatibilité complète entre le sentiment et l'expression, c'est-à-dire entre la sensation aiguë et l'œuvre d'art. Des artistes se sont plaints de ressentir trop vivement et d'être par là-même incapables ensuite de reproduire fidèlement . . . L'émotion
ferait trembler le pinceau ou la plume entre leurs mains, obscurcirait leurs cerveaux d'images trop vives et trop rapides ( i ).
Quoiqu'il en soit, il apparaît bien que l'artiste n'aime pas la nature à la façon d'un homme cultivé ordinaire. Il en est de cet amour comme de celui du poète pour une femme. II aime, certes, et mieux que d'autres peut-être, mais toujours dans ses attitudes, dans ses paroles, dans ses serments les plus radieux, le souci se glisse de se souvenir, le désir latent de dire mieux... Et cela gâte sa plus pure joie. Ce n'est plus chez lui une sincérité simple jaillissant spontanément du cœur... II le sent et il en souffre.
Cependant, en ce qui concerne le sentiment de la nature, il ne faut pas conclure que toutes les émotions d'artistes soient factices. Nous pensons qu'en réalité les maux dont nous venons de parler sont souvent imaginaires et ne se produisent qu'en des esprits névrosés et malades. Pour l'homme viril qui aime vraiment, rien n'empêche la sincérité de l'amour, non j^as même le souci de le peindre. L'homme pur et sage, le véritable artiste saura faire la part à sa vie vraiment vécue et à sa vie imaginative, il ne transposera pas sans cesse les analyses de l'une dans les ferventes pensées de l'autre. Bien mieux, s'il est vraiment fort et bien équilibré, les besoins de son art ne seront pour lui
(i) Voir à ce sujet : « La Duchesse Bleue » par Paul Bourget.