OEUVRES ANTIQUES
âmes diverses de ces races, nous avons recherché en leur plus profonde inlimité, leur secret penchant pour la nature. Certainement, c'était sans préoccupation des formes par lesquelles les artistes de ces races transposaient leurs sensations ; mais enfin si nous avons réussi à donner une idée, même légère, des amours particulières qu'inspira à chacune de ces âmes distinctes la même Nature, nous serons satisfaits.
Nous n'ajouterons que peu de choses : Les arts et les littératures des races primitives ont exprimé le sentiment de la nature à très peu près comme elles l'ont ressenti.
Cela, parce que leurs artistes ont été les plus sincères et les plus ingénus : Ils n'avaient pas derrière eux tout cet abatis de croyances et de dogmes, cet enchevêtrement d'idées qui rend les lettrés modernes sceptiques et vieillots.
A l'enfance des civilisations, les artistes étaient encore des purs et des sages. Naïvement, ils ont dit et chanté ce qu'ils ressentaient en eux-mêmes. Et puis, ils n'avaient pas tout l'attirail de nos procédés littéraires, de nos trucs d'atelier ; ils ne connaissaient pas non plus notre souci constant d'éviter la redite de ce qui tant de fois a été dit, notre recherche de l'étrange et du rare. . . Eux, ils exprimaient tout uniment leurs pensées telles qu'ils les cueillaient en leurs coeurs ingénus, toutes fraîches comme des fleurs qu'aucun rayon desséchant n'a encore brûlées.
C'est ainsi qu'au sein des arts et des littératures
antiques, comme au début de chaque résurrection littéraire, nous retrouvons le même charme pur dimpressions neuves et candides.
Ne nous y trompons point en effet, ces paroles ne sont vraies que pour les tout premiers écrivains de chaque littérature : Les auteurs des \'édas, du Cantique des Cantiques, Homère — ou de chaque renaissance : Ronsard, Rousseau... (Et encore est-ce moins exact des derniers que des premiers). A quelque civilisation que nous nous adressions, si nous délaissons les protagonistes, nous retrouvons la même fadeur, le même rêve attirant et morbide dune expression recherchée et d'un sentiment alambiqué.
Néanmoins, en ce qui concerne les littératures païennes, il faut classer parmi les protagonistes, ceux des écrivains venus tard qui ont pour la première fois (dans chaque peuple), salué la Beauté de la nature dépouillée de son voile mythologique.
Tel Théocrite pour lesGrecs. «Dans le pur cristal de ses vers, dit F. Loliée, il reflétait le ciel et les rives, sans plus appeler à son aide les nymphes ni les dryades qu'avaient mises en fuite l'incrédulité des jours nouveaux. » ( i )
(i) Toute cette page sur Théocriie est à citer : « Il s'était éloigné des grandes villes, autant que nos cités modernes emplies de poussière et de tumulte, pour goûter et rendre sensible l'attrait reposant des tapis de verdure, des sources jaillissantes, des horizons lumineux où fe joue la fraîcheur de Tair. A Tombre des arbres, sous les frondaisons épaisses, ou sur le bord d'une onde murmurante il notait les chants des g'rdeurs de chèvres, et il en composait des tableaux d'une
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Tel aussi l'auteur du Cantique des Cantiques, qui oublie le premier les grondements de tonnerie du Jaweh du Sinaï pour s'apercevoir du sourire des campagnes claires de Galilée, «'^x'el encore, Lucrèce qui a perdu de vue les dieux de la terre pour ne songer plus qu'à l'austère beauté des champs latins. Tels enfin les premiers poètes débarrassés de la pesante terreur qu'inspiraient la scolastique médiévale et la grâce chrétienne. . . ( I ).
Il semble qu'à chaque siècle fanatique (je ne dis pas religieux), le sentiment pur et spontané de la nature se brûle au contact d'une foi trop ardente et ne renaît qu'aux jours libres où l'homme se permet d'aimer en dehors de Dieu.
Qu'on veuille bien excuser cette digression, elle montre qu'à chaque aube comme à chaque renaissance, les mêmes mouvements de l'esprit se reproduisent :
Allégement d'un joug religieux (ou sacerdotal) : Amour spontané pour l'Univers : Sentiments frais et purement exprimés. . .
grâce et d'un prix infinis. C'est le modèle qu'on n'a jamais dépassé. Car, pour Théocrite, a dit Amiel, un paysage est un état d'âme, en même temps qu'un spectacle enchanteur. »
(i) Pour l'expression du sentiment de la nature au Moyen âge, voyez u Fable du dieu d'amour », (( Florence et Blanchcflor » et surtout le « lai de l'oiselet »...
Les poètes d'alors célèbrent ingénieusement la verdure les chants des doux petits oiseaux... ils aiment une nature florianesque comme je l'ai indiqué dans mon chapitre sur le sentiment de la nature au Moyen âge.