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CHAPITRE V

L'EXPRESSION LITTÉRAIRE MODERNE

Quelle curieuse histoire que celle du sentiment moderne de la nature à travers ses expressions littéraires !

Si la littérature pouvait se passer de la nature, elle aurait atteint sa perfection aux XVI'= et XV^II'' siècles. Mais le classicisme a tué chez nous toute connaissance et tout amour de la nature vivante. 11 s'est produit à cette époque dans notre art littéraire- un phénomène analogue à celui qui avait marqué l'apogée de la grande peinture... Alors les maîtres considéraient le grand art comme uniquement réservé à la représentation du corps humain, ils négligeaient le cadre naturel dans lequel l'homme se meut pour ne prêter attention qu'à l'image humaine elle-même, la plus noble, la plus belle, la plus digne... Ainsi de notre art littéraire classique: Les écrivains ne songeaient qu'à la peinture du cœur humain, de ses passions, de ses amours et de ses haines, et jamais ils n'eurent un mot de tendresse pour la nature... Chose étrange, on dirait la fibre cassée, l'homme devenu tout d'un

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coup insensible au charme des aurores et des crépuscules, aux fêtes des rayons et des couleurs. Le peintre même de la nature, le bon La Fontaine ne semble pas avoir connu cet amour indicible, cette émotion poignante qui nous étreignent au spectacle d'un couchant automnal imprégné de mystique silence. Il décrit la nature, mais peut-on dire qu'il l'ait aimée? Sans doute, ce fut là une amitié et non un amour. Il ne met pas tout son cœur dans le commerce gracieux et charmant qu'il entretient avec elle, il ne la décore point des attributs féminins de tendresse et de vraie beauté... en un mot il n'est pas ému...

— II a fallu subir les froides tragédies des pâles imitateurs de Racine avant d'arriver à notre grand Jean-Jacques. Le premier de son siècle, il sentit en son âme inquiète et rêveuse se développer une ardente affection pour ses montagnes boisées et son lac clair. « L'or des genêts et la pourpre des bruyères )) lui touchaient le cœur. Le premier, il sut décrire en une prose libre la nature aimée, les giands bois familiers où frissonnaient les ailes épeurées, les petites rivières limpides qui descendaient en chantant des collines prochaines... Après tant d'années au cours desquelles l'homme n'avait pas su aimer la terre, ce fut une révélation ; car, pour ne plus se flétrir, était enfin éclose au fond du cœur humain la fleur divine d'un amour saint, tendre et passionné... depuis lui, nous avons tous, tant que nous sommes, nourri cet amour pour la Mère exquise dont les caresses aux

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printemps tièdes berçaient nos âmes puériles en nous faisant pressentir l'auire amour, celui qui fait pleurer et souffrir à cause d'une femme.

Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, voilà les grands protagonistes de notre conception de la nature, les inspirateurs de la renaissance de nos sentiments pour Elle.

Ces précurseurs du romantisme ( i ) ont donc pour ainsi dire retrouvé la nature, et ce ne fut pas sans un certain émoi qu'ils s'aperçurent presque soudain de la présence d'une aussi pure et souriante divinité. Ce fut un effet naturel de la frivolité du siècle. Les âmes étaient lasses de ces œuvres d'art superficielles, froides, sans vie. La peinture parfaite de l'amour et du cœur féminin chez Racine avait suffi à enthousiasmer une époque, à satisfaire un idéal de vie (la vie factice de salons et de cours) ; mais bientôt, les œuvres similaires fatiguèrent par leur étalage de vie conventionnelle, leur résonnance de mots creux, enflés, déclamatoires, leurs continuels sentiments fades et mièvres. Assez de rois et de reines sur la scène et dans le roman ! Le goût littéraire allait se démocratiser aussi, et surtout allait revenir à l'étude du fond vivant et profond de tous les sentiments élevés, à l'amour sincère et fort, mais humble, au sentiment delà nature.

Jean-Jacques fut donc le prophète triomphant de

(i) On nous parle de Delille ! Delille est un descriptif; mais il n'est jamais ému. Il ne sait pas ce que c'est que d'aimer la Nature.

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cette aube fraîche. La passion de la nature l'inspire et l'emporte. Il exprime tout uniment sa sensation, son ravissement au contact de l'aimée. Peu de soucis extérieurs et vains viennent gâter chez lui la peinlure de son émotion toute neuve. C'est son privilège d'avoir été le premier à chérir la nature en Mii.Tut et non en ami. 11 a le charme un peu naïf, mais si naturel et vrai des primitifs. Ni le maniérisme doucereux d'un âge plus vieillot, ni le scepticisme amer d'une génération désabusée ne viennent ternir son sentiment spontané et pur...

11 faut relire les pages exquises consaci'ées aux Charmettes, aux paysages suisses, ses récits d'excursion ou de voyage où l'expression adéquate de l'émotion ressentie se saisit sur le vif et se mêle d'une façon vivante, vraie en même temps que pittoresque, avec les détails de la vie matérielle.

Certainement Rousseau n'a guère connu des multiples aspects de la nature que les régions basses et montagneuses moyennes, les bords des lacs, les Charmettes enfin (i). Et encore n'a-t-il peut-être pas porté son amour au degré où ses successeurs romantisques atteignirent... Il ne reçut pas de la Nature les conseils, les avertissements, qu'au cours de leurs effusions amoureuses d'autres entendirent. Mais il connut les voix chuchotantes, les sourires parfumés, les caresses indéfînissa-

(i) Il ne parle de la région montagneuse supérieure qu'une fois, dans une lettre à Julie.

bles... et surtout il fut le premier: Cela restera sa gloire impérissable.

— Ici, pensons-nous, une remarque s'impose: Est-il possible en effet de ne pas être surpris de la coexistence nécessaire du sentiment de la nature avec les plus nobles aspirations de l'âme?

... Les grecs possèdent l'amour de l'universelle beauté, et ils fondent un art et expriment des pensées qui ne seront jamais dépassées. — Dans l'ère moderne, le sentiment de la nature disparaît presque totalement au Moyen âge, et jamais période aussi rétrograde ne s'ouvrit pour la pensée, jamais les soucis du superficiel, du factice, de l'irréel ne hantèrent tant les âmes. — A partir de la fin du XIII' siècle le sentiment de la nature, réapparaît et l'on voit toute une civilisation nouvelle, une éclosion d'art, une science extraordinairement audacieuse et forte venir à sa suite...

Y a-t-il concomitance ou corrélation > Voyons Rousseau : Avant lui le cœur semblait uniquement frivole et préoccupé de plaisirs factices, l'esprit paraissait encore en adolescence, à cette époque de jeux, de gaieté franche, sans souci profond, ni connaissance des choses redoutables, des angoisses de l'amour et de la mort... Et son grand contemporain, Voltaire lui-même, avec toute sa grâce, son esprit, son génie... son œuvre paraît superficielle comparée à celle du grand Jean- Jacques. 11 n'a rien de cette chaleur de cœur, de celle ferveur enthousiaste qui ont fait du maître genevois une idole pou*- *out un peuple et lui ont

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