Le Sentiment de la Nature
Ce livre est la suite de l’ouvrage intitulé : le Sentiment de la nature avant le christianisme. En soumettant à la critique ce complément de notre pensée, essayons de répondre à quelques-uns des reproches qui nous ont été faits; nous en avons mérité plusieurs, ne fùt-ce que pour avoir mal exposé certaines idées sur lesquelles ont pu se méprendre des esprits sérieux et bienveillants.
Ainsi, quand nous désignons chaque période de l'histoire par le nom de l’un des arts, on nous accuse de considérer cet art comme l’apanage exclusif du siècle où son génie nous parait dominer : par exemple, nous avons caractérisé notre temps du nom de la musique, comme nous avons caractérisé les temps helléniques du nom de la statuaire : avons-nous voulu dire, par là,, qu'il n'y avait pas eu de musique avant le dix-neuvième siècle et qu’il n’v a de nos jours ni peinture, ni architure, ni poésie? On ne saurait nous attribuer une énormité pareille, même en nous accusant de pousser trop loin la manie des classifications et l’esprit de système.
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Quel est donc le sens le plus extrême de notre pensée quand nous caractérisons le temps présent du nom de la musique? Tous les arts s'enchaînent de fort près; ils ont un domaine et des procédés communs quoique chacun d'eux exprime plus spécialement un certain ordre d'idées. S'il arrive que cet ordre d’idées domine dans un temps, ou dans un pays, les autres arts seront portés à emprunter à l'art dominant tout ce qu'ils pourront lui prendre de ses procédés et de scs ressources pour exprimer ou pour Haller les mômes sentiments; ils tendront, même à leur insu, à se régler sur lui; ils lui seront en quelque sorte subordonnés, puisqu’ils serviront selon leur pouvoir, les instincts, les goûts, les doctrines que cet art sert et favorise excellemment. Le fait incontestable de la grande vulgarisation de la musique en France à notre époque, cet autre fait aussi évident que la musique a produit scs chefs-d'œuvre entre Mozart et Beethoven et depuis un siècle environ, ne nous auraient pas suffi pour attribuer à l'époque présente le caractère musical par-dessus tous les autres. Mais que l’on étudie la poésie et la peinture contemporaines, en critique véritable, en philosophe, en moraliste, et non pas seulement en dilettante ou en virtuose : on reconnaîtra que le caractère particulier, nouveau, original, de nos poètes et de nos peintres, c’est, outre le sentiment de la nature, le don de la couleur, l'instinct des harmonies matérielles, c’est le goût de tout ce qui est extérieur à l ame et à la volonté. De grands coloristes, de grands paysagistes, voilà ce que l'on rencontre surtout parmi les peintres originaux de notre temps. Il suflit de
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nommer Victor Hugo, môme Lamartine, pour montrer qu’il en est de môme des poëtes. A aucune des époques précédentes les qualités de la poésie qui charment l'imagination et les sens, qui nous rendent visible et tangible le monde extérieur, qui donnent à l’esprit une vague révélation des harmonies universelles, qui bercent l ame d'une mélodie dont elle s'enivre indépendamment de toute idée claire, de toute détermination précise de l'intelligence et de la volonté, jamais celte poésie, si contraire, jusque-là, au génie français, n’a dominé plus souverainement chez aucun peuple. Or, les caractères particuliers de celte poésie résident tous dans ce qu’elle a de commun avec la musique. On peut en dire autant de la peinture de nos paysagistes et de nos coloristes.
Ceci nous conduit à la proposition de notre livre, la plus vertement et la plus universellement critiquée : «La musique est l’art sensuel par excellence.» Il faudrait ici des explications que nous sommes forcé d’ajourner. En persistant dans notre jugement sur un art, que nous aimons autant que personne, nous prions nos lecteurs de recourir sur ce point à un éminent critique, qui n’a jamais passé pour un spiritualiste exagéré, M. Taine. Malgré les apparences et le préjugé presque général en faveur de la musique, il ne saurait y avoir deux opinions à son sujet parmi les philosophes. C’est un art qui, pour être innocent et moralisateur, doit être plus fortement discipliné que tous les autres.
Coupable enxrers la musique , nous le serions aussi vis-à-vis des sciences. On nous accuse d’en méconnaître la grandeur et de les charger de nos anathèmes. Nous
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sens légitime, vainqueur et souverain de la nature? Je lui accorde, par surcroît, le pouvoir de conjurer les fléaux et la révolte des agents physiques; l'âme humaine se possédera-t-elle alors plus pleinement, jouira-t-elle à un plus haut degré de son indépendance vis-à-vis du monde extérieur, de cette suprême liberté, signe essentiel de sa domination sur les choses? C'est là une question à laquelle aucune prophétie de la science ne peut répondre; la solution dépendra tout entière de l’état moral et religieux de la société.
L’homme est enchaîné à la nature par scs besoins et ses passions ; le seul moyen qui lui soit offert de n’êlre pas subjugué par elle, c’est de se vaincre lui-même, c’est de réduire en de strictes limites les concessions obligées aux exigences de la passion et du besoin. Il obtiendrait le gouvernement absolu du monde extérieur, il arriverait, par impossible, à se substituer à la providence, qu'il serait encore l'esclave des choses, s’il n’était parvenu à se dompter et à gouverner ses désire. L’homme ne saurait devenir le maître de l'univers qu'à la condition d’être le maître de sa volonté et de son cœur.
N’en déplaise aux savants et aux industriels d’aujourd’hui et de demain, ce n'est pas dans la force et la perfection des machines qu’éclate à son plus haut degré I3 puissance de l'homme et sa supériorité sur le monde qui l’entoure. Les vrais dominateurs de la nature sont ceux qui enseignent à lame humaine les moyens de se dominer, ceux qui lui révèlent et lui font aimer un ordre de beautés, de désirs et de voluptés supérieur aux beautés
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visibles, ceux-là surtout qui savent régler leur vie entière sur ce modèle idéal ; ce sont les apôtres des vérités morales, les grands penseurs, les vrais artistes, les vrais poètes, et, avant tous les autres, ces hommes justes et forts qui pratiquent l'héroïsme ou la sainteté. Pour savoir où nous en sommes de notre lutte éternelle avec cet univers qui nous a été donné comme un obstacle et comme une occasion de victoire, je ne consulterai pas seulement les annales de la mécanique et de la chimie; j’interrogerai, surtout, l'histoire morale des nations. Ce qui m'instruira des avantages obtenus dans chaque siècle sur cette nature hérissée d’ennemis, à laquelle il faut tout arracher par l’obstination de la lutte et du travail, ce sera moins le tableau des progrès de la culture, de la viabilité, de toutes les industries, que celui des progrès de la justice, de l’honneur, de la liberté; ce sera moins la peinlurt; de notre globe que le portrait de notre âme.
La poésie et les arts ont cela d’excellent qu'eux seuls nous fournissent le portrait véridique de l’homme intérieur à tous les âges de l'histoire. Les annales politiques peuvent être falsifiées, celles des religions obscurcies par le fanatisme des zélateurs ou des critiques; les faits eux-mêmes ne subsistant plus, nous n’en jugeons qu'à travers les récits et les commentaires. Les faits de l’histoire littéraire sont des monuments restés debout sous nos yeux, que nous pouvons toucher pour ainsi dire et embrasser de toutes parts. Chaque siècle, sans doute, interprète à sa guise les Pyramides, leParthénon et les Cathédrales, le Ramayana, ]’Iliai>e et la Divine
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Comédie; mais le lexle est là, tout entier, appelant de nouveaux commentaires qui corrigeront ou compléteront les anciens. Les restaurations elles -mêmes auxquelles ces monuments sont exposés , les copies qui en sont faites ne sauraient porter une atteinte sérieuse à la véracité de l'original. Tous les vers de l 'Iliade et de Y Odyssée, sont-ils bien d’un seul et même Homère? Je l'ignore; mais ce dont je suis certain, c’est que ces poèmes rendent un témoignage irrécusable de l’état de la conscience humaine à une époque où l’histoire civile ne saurait remonter. Joignez aux documents homériques, les hymnes de Pindare, les drames d’Eschyle, de Sophocle, d'Euripide et d’Aristophane, l’architecture d’Ictinus, la statuaire de Phidias et de Praxitèle, et, fussé-je trèsmal informé des aventures politiques de la race grecque, j’ai de quoi connaître à fond sa vie véritable, le rêle qu’elle a joué dans le monde , l’idéal quelle a conçu et qu’elle a réalisé , le niveau de sa grandeur morale, et les rapports essentiels de l’àmc et avec l’invisible pendant toute la période qui s’étend des compagnons d’Achille aux successeurs d’Alexandre. Quand les récits d’Hérodote et de Thucydide ne seraient que de purs romans, quand ces annales naïves et profondes seraient aussi frelatées par les prétentions philosophiques et l’esprit de parti que la plupart de nos histoires modernes, le tableau de la conscience hellénique, le portrait de l’humanité durant son éblouissante jeunesse n’en subsisterait pas moins dans ses grands contours et jusque dans ses nuances les plus délicates; nous saurions des Grecs mieux que ce qu’ils
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ont fait, nous apprendrions ce qu’ils ont voulu, ce qu’ils ont tenté, ce qu'ils ont espéré de l'âme humaine et de l’univers.
Appliquons les memes études à l'Inde, à l’Égypte, au moyen âge, à toutes les époques dont la poésie subsiste dans la pierre ou dans la parole, et nous aurons l’exacte mesure de la vraie puissance de l’homme sur le monde à toutes ces époques, le degré de sa force personnelle, de sa suprématie sur les choses, de sa prépondérance dans la création ; tout cela nous sera révélé par les arts dans le tableau de la liberté intérieure et de la conscience morale.
G'est pourquoi en face de nos conquêtes industrielles, au milieu des cris de victoire que l’on pousse de toutes parts, sans nous laisser éblouir par ces opérations de la science qui tiennent du prodige et par scs promesses si douces à l'orgueil humain, nous attendrons, pour croire au triomphe définitif de l’esprit sur la nature, d’autres preuves que l’invention de la photographie, des chemins de fer et du télégraphe. Ces témoignages de notre héroïsme, de la domination qu’exerce notre âme sur le monde qui l'entoure, nous les trouverons dans la poésie et dans les arts, si notre siècle est aussi avancé qu'il l’affirme dans la lutte victorieuse de l’humanité avec la nature. Les âges précédents nous ont laissé leur portrait fidèle dans les monuments de leur imagination. La poésie d'un peuple nous donne la mesure de sa force et de sa grandeur morale ; non pas que la perfection de l'art soit attachée à celle des volontés et des âmes, mais en ce sens que l’œuvre du poète, si incomplète qu elle soit,
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nous révèle nécessairement son idéal plus sublime ou bas, l’état de ses idées sur le but de la vie et les destinées générales, et ce qu’il a coutume d'exiger et d’espérer de lui-méme.
Que nous apprennent sur ces grandes questions la littérature et les arts contemporains? A quel degré de puissance sur elle-même, d'empire sur les objets extérieurs, de libre volonté et d'élévation vers l'idéal, l'âme humaine est-elle parvenue sous l'impulsion de nos poètes? Sans établir de parallèle entre notre âge et les précédents en matière de style et de langage, sans préjuger de leur perfection relative dans ce qui est de l’art proprement dit, demandons à la poésie de nos jours ce portrait de l’âme que la poésie de tous les temps a pour mission de nous révéler. Tandis que l'intelligence et la main de l'homme exercent leur action victorieuse sur la nature, à travers les incontestables triomphes de l’industrie et de la science, l'art contemporain témoignet-il de cette domination de lame sur tout ce qui n’est pas elle, sur tout ce qui n’est pas l'idéal et le divin, de celte liberté intérieure, de cette force morale appliquée au gouvernement de nos passions et de nos désirs, en qui seule réside la vraie suprématie de l’homme, son pouvoir et son droit le plus certain sur l’univers? Est-ce dans le sens de la liberté que se développe aujourd'hui la poésie? Les artistes qui tracent notre portrait laisseront-ils de l'âme humaine au dix-neuvième siècle l'idée d'une force plus libre, plus énergique dans sa résistance aux suggestions du dehors, plus apte à dompter la passion et le besoin, plus puissante en un mot sur la matière
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el sur les choses? Voilà ce qu’il faut savoir avant de proclamer le triomphe de l’homme sur la nature.
Sur ce point l’auteur ue saurait faire amende honorable à ses critiques ; mais sur d'autres il se confesse en plaidant les circonstances atténuantes. Il reconnaît, par exemple, que son cadre était trop vaste et n'a été qu'incomplétcment rempli. N’étant pas de ceux qui peuvent imposer aux éditeurs et au public un grand nombre de volumes, il a dû restreindre à deux tomes seulement des études qui comportaient plusieurs fois ce nombre. Une Histoire du Sentiment de la Sature poursuivie dans tout ce qui s’v rattache comprendrait, outre l'histoire de la poésie el des arts, une bonne part de celle des religions et des superstitions populaires, l’histoire des premières industries et du commencement des sciences physiques, celle des premières migrations humaines, quelque chose de l’histoire des mœurs et coutumes des nations. Si l'auteur en présence d’un pareil sujet n'en a pris que la fleur, s'il n'a posé le pied que sur les cimes, comme on le lui a dit, ne mérite-t-il pas pour cela quelque indulgence? N’était-il pas autorisé pareillement, en matière d'érudition et de critique, à ne présenter que les résultats les plus généraux sans fouiller les questions de détail avec la minutie d'un archéologue? N’a-t-il pas dû s’imposer une foule d'omissions qu'il regrette? Combien de poètes éminents dans la France, dans l'Allemagne, dans l’Angleterre contemporaines ont fait preuve d’un sentiment vif et profond de la nature et qu’il a fallu passer sous silence ! On ne doit pas demander à un résumé philosophique les mé-
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rites d’un dictionnaire. La valeur des faits est dans les conclusions doctrinales qu’on en peut tirer. Si l'histoire n’est pas un enseignement c’est une comédie de marionnettes. Le nombre de faits nécessaires à connaître pour en exprimer la théorie n’est pas illimité. Autant nous avons dégoût pour l’hisloi rc’et l'érudition sérieuse, autant nous dédaignons la curiosité. Le musée du Louvre nous suffit sans les magasins de bric-à-brac du quai Voltaire et les ventes de l'hôtel Drouot.
Ce livre n’est donc pas une œuvre d’érudition, à peine une œuvre d’histoire, c’est surtout une œuvre de philosophie; il ne donne pas lieu à discuter des faits, mais des doctrines. Je crains qu’il ne porte comme l’écrivain la peine de son indépendance absolue. L’auteur a la prétention de penser par lui-méme, sans être des libres penseurs; il s’incline sans contrainte devant les antiques traditions de sa race, mais il sera toujours tenté de se roidir contre le courant des opinions vulgaires, des théories officielles et des philosophies à la mode.
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DANS LES ARTS ET LA POESIE MODERNES