‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 2 sur 92 · I-’aUCHITECTUHE ET L'ART DO MOYEN AGE EN GÉNÉRAI · texte numérisé non relu

I-’aUCHITECTUHE ET L'ART DO MOYEN AGE EN GÉNÉRAI

Dans l’Europe du moyen âge, il n'existe pas encore de nationalités littéraires ; on ne distingue pas de génie français, anglais, germanique; il y a l'art et le génie chrétiens. La philosophie, la science, la politique sont écrites par l’Église dans une seule langue, la langue latine. La grande œuvre de ce temps, l’architecture, s’exprime aussi, à travers tout le monde chrétien, dans une langue universelle dont les dialectes varient, sans doute, suivant les climats et les races, mais qui repose sur une syntaxe commune, car elle répond à la même pensée. La poésie, qui doit se scinder plus tard en zones si profondément diverses, forme encore un seul immense jardin où les peuples différents cueillent des fruits semblables. Le Midi et le Nord n’y sont pas encore nettement séparés; la poésie est religieuse, féodale,

Lb moyen aqe.

chevaleresque, avant d'étrc allemande ou gauloise. Mais, comme dans l'architecture, comme dans l'ensemble du mouvement des esprits, l’initiative dans la poésie du moyen âge appartient à la France. Il est aujourd’hui démontré que l’honneur nous revient de l’architecture ogivale, comme celui des croisades cl des épopées chevaleresques. C’est dans les divers cycles des poèmes français, c’est chez les troubadours provençaux que vient puiser toute l’Europe. L'épopée chrétienne allemande nous emprunte le mythe du Saint-Graal, nos légendes bretonnes, les héros de la cour d'Arthur. Elle reçoit de nous seuls l’histoire poétique de Charlemagne et de la fondation du saint empire germanique. Wolfram d’Eschenbach imite et traduit parfois nos poêles aquitains ou champenois, nos conteurs normands et armoricains. Pétrarque efface les troubadours, mais il ne fait que transformer leur poésie. Dante, avant de créer l’italien moderne, est sur lepoint d’adopter comme plus digne de la haute poésie notre langue provençale. En pleine Renaissance, l’Arioste et le Tasse vivent des souvenirs de nos romans de chevalerie.

La France est donc le centre de toute élude générale sur l'art et la poésie du moyen âge. Sous le rapport môme du sentiment de la nature, si rare aux grands siècles de notre littérature nationale, le reste de l'Europe du moyen âge n'otïrc rien qui diffère essentiellement du génie français. Depuis que les langues allemande et française sont parvenues à leur maturité et que les deux génies se sont dessinés nettement, en estil au monde de plus profondément dissemblables par la façon de représenter et de sentir le monde extérieur? Voyez, cependant, combien peu ces esprits différent à

l’architecture et l’art du moyen aoe. 5

l'époque de leur commune jeunesse, au sein de I’unilé religieuse. Entre les cathédrales de Strasbourg et celle de Paris, entre Wolfram d'Eschenhach et Chrétien de Troyes, est-il possible de découvrir le germe de ces opposilions si tranchées qui signaleront plus tard aux deux pôles contraires l'art de Corneille et celui de Goethe? Jusqu'au moment de la Renaissance, les formes du sentiment de la nature ne varient guère chez les divers peuples de l'Europe. Tous les poêles aperçoivent le monde sous la même impérieuse lumière, le christianisme.

L’architecture est l'œuvre par excellence du moyen âge; c'est l'art de toutes les époques religieuses; c'est par lui que se manifestent le plus clairement la physionomie des sociétés et leurs opinions sur les choses divines. Chez tous les peuples, le temple est comme un abrégé de la création , et chacun le construit selon l’idée qu'il se forme du plan de l’univers et de la destinée, de l'homme. Dans les religions antiques, sous l'empire des divers panthéismes de l’Orient, l'architecture religieuse est directement issue de tel ou tel mode du sentiment de la nature. C’est d'après ses notions particulières du Dieu-monde que chaque sacerdoce règle alors la construction de scs sanctuaires. La représentation de l’invisible n’est, dans ces monuments, que l'idée accessoire; l’âme des choses, le monde intérieur ne s’y trouve exprimé que secondairement, et, par suite de la liaison nécessaire de tonte forme à un esprit, de toute image à une idée. L’art oriental ne connaît Dieu qu a

LE MOYEN AGE

travers la nature, et se laisse imposer par elle toutes les ligures dont il revêt ses conceptions de l’Être infini.

Avec les religions purement humaines de la Grèce cl de Home apparaît, dans l'architecture, un idéal de beauté abstraite et rationnelle, la beauté de l'évidence après celle du mystère, un idéal de perfection dans le fini, succédant h la sublime imperfection qui s’essayait à rendre l’immensité de la nature et précédant celle qui devait exprimer l’infinité du Dieu pur esprit.

Autant qu’il est possible à l’homme de s'abstraire de toute impression de l’univers dans les arts plastiques, le génie grec s’en est séparé dans son architecture. Les dernières traces du naturalisme oriental ont disparu; si le tronc de la colonne et le feuillage du chapiteau nous rappellent quelques-unes des gracieuses images delà vie végétative, l'ensemble du monument est évidemment inspiré de la raison géométrique. L’architecte s’est affranchi de tout mystérieux symbolisme ; le culte qu’il dessert est celui de la beauté pure, telle qu'elle se pose dans la raison sous la seule loi des mathématiques éternelles.

Quand le christianisme , épurant et agrandissant l’idée de l’Homme-Dieu, a pleinement spiritualisé la pensée religieuse et substitué l’invisible créateur à l’idée du Dieu-monde comme principe de toutes les existences, et comme type de l’âme humaine, il semble que l’architecture destinée à exprimer une notion de la divinité si dégagée de tout mélange avec les phénomènes de l’univers, doit atteindre un degré d’abstraction supérieur encore à celui de l'art grec; que toute trace de naturalisme y va disparaître, et que la souveraine géométrie va fournir le seul symbolisme compatible avec ce culte de l’invisible. Et cependant le symbolisme de-

Page 1