‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 25 sur 92 · BUFFON. SA PHILOSOPHIE ET SON STYLE · texte numérisé non relu

BUFFON. SA PHILOSOPHIE ET SON STYLE

Ihétique : on y sent trop les opinions de l’auteur dans la science morale, c’esl-à-dire l’absence même de l’idée de Dieu et des grandes destinées de 1'àme.

La métaphysique du livre de l'Esprit d'Helvétius, et c'est à peu près celle de lïufTon, ne peut pas donner de portée morale, et par conséquent de valeur esthétique, à une description de la nature dont cette métaphysique serait le support et pour ainsi dire le canevas. La nature comme toute matière et toute forme, n’est une poésie que par les choses qu’elle laisse entrevoir ; l'univers est l’enveloppe transparente de Dieu; toute forme physique est le voile diaphane d'une pensée morale. Il en est de même du style : outre la proposition pour ainsi dire matérielle qu’il énonce directement, il doit laisser transparaître la vie, le sentiment moral.

Le style de Buffon, sous sa limpide clarté, ne peut rien laisser apercevoir ni du monde divin, ni du monde de l'âme; le génie de l’auteur est vide en cet endroit, il est sceptique, s’iln'estpas matérialiste et athée. Le poêle, le vrai philosophe en nous peignant la nature, y sentent l'infini ; notre âme trouve dans leurs tableaux dans leur style , une échappée ouverte sur le monde divin. Le style de Bulîon, sa peinture ne peut avoir, comme sa pensée, d’autre horizon que le néant. C’est Buffon qui l'a dit: le style, c’est l’homme même. On ne saurait trouver, dans le style d’un écrivain, ce que son âme ne possède pas.

En considérant le style dans une acception moins complète et moins élevée, non plus comme l’ensemble du tableau, mais comme les traits de détail qui le composent, non plus dans l'âme de l'artiste, mais dans sa main, pour ainsi dire, dans le procédé matériel, dans la louche, dans

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la manière, liuffbn lui-même nouslivrc son secret et nous explique l'impuissance de son style à peindre poétiquement le détail, à reproduire la couleur, le pittoresque proprement dit du monde extérieur. Son siècle lui donna pourtant l'épithète de grand coloriste; il est vrai que c’était le dix-huitième siècle et qu’il s’exprimait par l'organe de Marmontcl. Mais llulTon repousse cet éloge par sa théorie avouée comme par sa pratique. Il proclame comme une règle essentielle du style Yaltention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux. A ce prix seulement le style aura ce qu’il appelle de la noblesse. Pour l’élever de la noblesse à la majesté, il indique un autre moyen : la défiance de son premier mouvement , en d'autres termes, l’absence de naturel. De l’application de ces deux préceptes est né en effet le style de llulTon, plein de noblesse et de majesté; mais où est la couleur, où est le mouvement, où est la vie de la nature ? Ce style évite avec soin le mot propre, direct, le terme particulier, local et pittoresque; nous n’en discuterons pas la convenance à d'autres sujets ; mais s'il est quelque part faux et impuissant, c'est dans la description des êtres vivants, des animaux, des plantes, et même de tous les objets inorganiques qui ont forme et couleur dans l’univers. Avec ce style on peut écrire la géométrie et la mécanique de la nature, jamais sa poésie, ni même son histoire. La nature n’est pas toujours noble et majestueuse, mais elle vit ; quand vous me la peignez autrement que vivante, je vois quelque chose qui s'appelle cadavre.

Si je dois lire Billion en logicien, en grammairien, en rhéteur, en homme d’élégante compagnie, je puis m’associer à tous les éloges que l’on a faits de son style, cl pla-

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cer ses portraits d'animaux au-dessus de la nature ellemême ; mais si l’on me permet de le lire en poète, je suis obligé de confesser que je ne connais pas de lecture plus pénible pour un homme qui lit simplement, en vue du fond des choses, en vue de son instruction et de son émotion, et non pas pour le plaisir de peser des termes, de compter et de mesurer des périodes. Je me sens introduit par BufTon, non dans la nature cl en face des êtres vivants, mais au milieu du muséum zoologique; là, dans la majesté du style de leur historien, ces animaux m'apparaissent correctement alignés, parfoisavec leurs altitudes vraies, parfois même avec leur couleur conservée; mais, en tout cas, immobiles et morts, et, pour dire le mot propre, soigneusement empaillés.

Le style abstrait préconisé par Buiïon et pratiqué par le dix-huitième siècle, est incapable de rendre la couleur, la forme, le mouvement même et, par conséquent, la vie. Si quelque part ce style est hors de propos, c'est dans la description de l'univers physique. La forme qu’emploie BulTon, et par tempérament et par système, ne permet pas de lui donner le nom de peintre et de reconnaître en lui le sentiment poétique de la nature.

Pour peindre avec les chaudes couleurs de la vérité, avec le relief et l’animation de la vie, il ne faut pas seulement avoir senti avec une âme plus passionnée et plus délicate que celle de Buffon; il faut avoir vu et touché avec les sens ; il faut avoir aimé et fréquenté les grandes scènes de la nature, l’avoir étudiée ailleurs que là où elle a subi l'empreinte de l'homme; être sorti de la zone et du paysage habituels; il faut avoir éprouvé en poète les

LE XVIIIe SIÈCLE.

émotions, les terreurs mômes de l’inconnu, avant de les analyser et de les décrire avec la sagacité scientifique.

BufTon visita Londres, quelques provinces de la France et de l'Italie; ce furent ses seuls voyages; ils n’ont laissé aucune trace dans ses écrits: c'est là une preuve que l'amour de la nature, l'observation même, tinrent fort peu de place dans ces excursions de l’homme du monde. Tous ceux qui ont cherché la nature dans leurs voyages, tous ceux à qui elle a réellement parlé, ont été entraînés à nous traduire quelque chose de leurs impressions personnelles dans un langage animé par la couleur locale des sites qu’ils ont parcourus, et imprégné de la vie et du grand air qu’ils ont respiré. La poésie, étouffée en France dans les salons philosophiques du dix-huitième siècle, avaitbesoin pour se ranimer de la brise des Alpes, du soleil de l’Inde et de l’ombre des forêts vierges du Nouveau-Monde.

L’œuvre de BulTon, privée de ces poétiques couleurs, a peut-être dans la froideur sculpturale de ses lignes, quelque chose de plus solide, une sereine immobilité qui convient mieux à la science, qui lui donne une physionomie plus antique, plus durable, plus universelle. Comme savant et comme philosophe, il eût gagné à plus de sobriété ; son style a trop de magnificence oratoire, s'il manque de vigueur pittoresque; la science exige plus de simplicité, la poésie en profite souvent.

Le livre de Buflon reste donc comme une noble et grandiose introduction littéraire aux études abstraites de la science moderne ; il rappelle, par l’étendue des sujets qu’il embrasse, par la grandeur de la jpensée, ces cosmogonies des premiers sages de la Grèce qui ont préludé aux véritables études philosophiques. Nous avons dû

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