I.KS SAISONS DK THOMPSON. LES SAISONS DE SAINT-LAMIIEHT
Jamais la poésie anglaise, mémo dans la période classique, à travers l'irai talion française et l’affadissement, n’a perdu tout à fait de vue la campagne et la vraie nature vivante; jamais elle ne s’est égarée aussi loin que la nôtre dans les jardins artificiels et les llcurs de convention. \'oyez-la en plein dix-huitième siècle, avant que la veine originale se fût ouverte, avant que la vraie poésie descriptive, le vrai sentiment de la nature se fussent réveillés avec Robert Burns et les romantiques. Rapprochez, par exemple, les Saisons de Thompson du livre de son imitateur Saint-Lambert.
Il y a de quoi s'étonner chez l’écrivain français, non pas seulement de celte absence de réalité, de couleurs, de sens pittoresque, de sympathie, d’attention cl dégoût sincère pour la nature et les choses rustiques, mais d’intelligence même du modèle écrit qu’il avait sous les yeux. Le monde champêtre était encore pour nos lettrés français, cloîtrés dans les salons, un livre inconnu et scellé de sept sceaux.
Pour imiter Thompson de cette façon, il fallait qu’un homme d’esprit n’eût jamais regardé que d'un œil distrait et myope la nature dont il avait prétention de
parler. 11 est d’ailleurs nécessaire d’apprendre à voir a vaut de peindre, et de contempler le monde extérieur autrement qu'à travers un système de morale et de philosophie incomplète.
La vie rurale et les instincts poétiques qui en dérivent subsistaient en Angleterre même au dix-huitième siècle; on y goûtait sincèrement la campagne, avant que la mode s'introduisit chez nous de vanter les charmes de la nature; on s’y livrait avec passion à tous les genres de plaisirs que le possesseur de la terre peut trouver sur ses domaines. Thompson décrit la pêche et la chasse avec une réalité et des couleurs qui dénotent la pratique de ce genre de sport.
Sans parler de la supériorité du style et des facultés poétiques, tout chez lui est mieux vu, mieux senti, étudié de plus près et avec plus de conscience que dans Saint-Lambert. Ce n’est pas à dire que le sens pittoresque soit beaucoup plus aiguisé, l'entente de la couleur et du relief beaucoup plus profonde chez le poète anglais que chez nos versificateurs du même temps. Cet art qui fait aujourd’hui de l’écrivain une sorte de peintre n’était pas encore né. Il est maintenant chez nous poussé beaucoup plus loin qu'en Angleterre, et ne date dans les deux littératures que de l’école romantique. Mais il régnait dès lors de l’autre cêté de la Manche une plus grande sincérité dans les sentiments de toute sorte qui rapprochent l'homme du monde champêtre.
La critique de ces sentiments n’était pas plus avancée quechcz nous;maison faisait moins d’étalage de la sensibilité, on avait des émotions plus vraies et des notions plus justes des harmonies naturelles de l'univers visible et du cœur humain. I<e style n’était pas propre à faire res-
sortir cos harmonies comme il est devenu plus lard; el sous ce rapport, sauf la différence des talents, Thompson et Saint-Lambert sont de la même école. C’est à peu prés, chez l’Anglais lui-même, le genre descriptif tel qu’il se continuera et s’achèvera dans Deiille; moins d’horreur du mot propre, mais une grande affection pour la périphrase, des traits généraux et vagues substitués 5 la couleur particulière et aux détails précis.
On cherche en vain dans les poètes de cette famille la description d’un site particulier faite sur nature. Tous leurs paysages sont indéterminés; c'est la montagne, le torrent , le vallon en général ; ce n'est pas tel vallon ou telle montagne avec les traits qui lui sont propres et peints comme un portrait avec tous les accidents de la physionomie locale, seule manière de donner aux sites comme aux visages leur caractère , leur expression el par conséquent leur signification morale, nécessaire pour nous émouvoir. Il en résulte que, malgré la sincérité du sentiment qui anime le peintre et l’entraîne vers les tableaux rustiques, la nature qu’il nous montre est toujours plus ou moins une nature de convention ; comme les tableaux et les statues de l’homme faits sans modèle, d’après d’autres tableaux et d’autres statues, et qui, sous prétexte d’idéal, ne sont rien de plus que de classiques banalités.
Dans un sujet qui commande si impérieusement la vérité, puisqu’il s'agit de nous mettre en face de la nature, Thompson, pas plus que Saint-Lambert, ne trace de paysage réel qu’on puisse rcconnaltreel vérifier sur les lieux. On y devine le climat, la flore et la faune de l’Angleterre ; le poète ayant subi forcément l’influence du monde qu'il habite. Quelques noms de rivières et de monta-
LA POÉSIE ANGLAISE
gnes achèvent île déterminer sur la carte le pays auquel se rapportent les descriptions; mais rien ne le rend visible à l’imagination et au sens pittoresque, de façon à ce qu'un peintre puisse copier le poète et qu’il soit possible au lecteur de voir et de sentir d’après l'écrivain.
Sans doute l'excès du réalisme, le souci trop constant du trait individuel, de la couleur vive et locale qui excitent trop fortement les sens arrivent aussi à supprimer la poésie en étouffant la pensée sous l’intensité des impressions physiques. Le vrai sentiment poétique réside à distance de la pure idée générale et de la pure sensation. Mais la sensation, la vue ou la peinture des objets colorés , animés , c'est-à-dire vivants , est nécessaire pour qu'un sentiment juste se produise, et avec lui une disposition morale, une pensée. La désignation vague et générale d'un site ou d'un phénomène, telle quelle était pratiquée dans les descriptions de l’école classique , sans la couleur, sans le trait local, sans le caractère et l'accent qui nous donnent l’impression de la réalité et de la vie, laisse notre esprit dans un état de vague et d’indécision où l'idée même ne se produit pas, parce que le sentiment ne s'est pas produit. Or, le sentiment ne s’est pas éveillé dans le cœur, parce que ni l’imagination ni les sens ne sont ébranlés par des nomenclatures, par des termes abstraits substitués aux caractères vivants.
Dans la description des choses de la nature, dans la peinture du paysage comme dans celle des passions, nos écrivains du dix-huitième siècle et ceux qui leur correspondent en Angleterre suivaient tous, plus ou moins, le procédé préconisé par lîuffon dans son Discours sur le style. Ils employaient, pour peindre les choses, les termes généraux au lieu des traits individuels, les mots
abstraits au lieu des signes sensibles. Gela est excellent pour les géomètres et suflisant pour écrire l'Encyclopédie.
A toute force, la comédie, le conte satirique et l'épltre morale peuvent se contenter de ce style; mais il est impuissant à servir un vrai sentiment de la nature, à exprimer ou à faire naître les émotions que suscite en nous le grand spectacle de l’univers.
Un poêle de la nature n'est un penseur qu’à la condition d’être un peintre. Nous ne concevons d'idée juste, profonde, originale, en face de la représentation d’un site ou d'un phénomène, que si nous éprouvons de ce tableau une impression vive et pénétrante. I, impression sera d'autant plus vive que le tableau lui-même sera plus vivant , que l’action ou le paysage seront mieux déterminés dans leurs couleurs, dans leur accent, dans leurs traits individuels.
Pour peindre au vif la nature, pour parler d’elle et la faire parler de façon à nous émouvoir comme nous serions émus par la présence même des objets, le poète doit aborder les spectacles de la création avec une âme sincère, avec un sentiment libre et naïf, avec son imagination, avec son cœur, et non pas avec un système de morale. La vérité, la profondeur, la justesse et par conséquent la moralité de notre impression en face de la nature sont subordonnées à l'absence de parti pris, à la naïveté, à la sincérité du poète qui nous raconte ces grandes scènes. Pour comprendre la nature, il faut aller à elle parce qu'on l’aime, parce qu'on la voit belle, et non parce qu'on la croit utile à une thèse préconçue. 11 faut être attiré dans son sein par son indéfinissable magie, par la vertu qui lui est propre. Il ne suffit pas d’être repoussé vers elle par le vice de l’humanité; il faut y
chercher matière à ses émotions, à sa foi personnelle, plutôt qu'à la critique du temps et de la société où l'on vit.
Ce fut là, par malheur, le vice originel des prôneurs de la nature qui commencèrent elle?, nous la première réaction en sa faveur. Ils avaient tous, y compris Rousseau, le plus sincère et le plus poète d'entre eux, un parti pris d’opposition à la société, quand ils vantaient si fort la vie rustique et les charmes de la campagne. C’était pour trouver les lois, les mœurs et les traditions en défaut qu’ils cherchaient la règle de nos sentiments dans les impressions que nous cause le monde matériel. La nature leur semblait le contraire de la religion; ils l’aimèrent de toute la haine qu’ils portaient au christianisme. Le scepticisme et non l'enthousiasme, la critique et non la poésie, président à ce culte de la nature. On y cherchait la poésie par la philosophie, on n’y trouva ni l'une ni l'autre. C'est par la poésie, c'est par le cœur et l'imagination qu’il faut d'abord interroger la nature; à ce prix seulement, on la force à révéler sa métaphysique et sa morale. Quand il s'agit d’interpréter la nature, la philosophie doit suivre la poésie au lieu de la précéder.
La littérature du dix-huitième siècle fut introduite par la philosophie dans l'élude de la nature; elle n’y put trouver une vraie, une grande poésie, môme en Angleterre, où le goût des champs était plus sincère, et les instincts religieux plus profonds que chez nous. Dans le poème de Thompson et dans toutes les œuvres descriptives du même temps, les meilleurs tableaux sont les peintures de genres, les scènes où le paysage disparait complètement derrière les acteurs humains. Les sites,
les divers êtres, les phénomènes étrangers à l'homme, sont représentés de façon h ne pas laisser dans l'esprit une image précise et dans le cœur une émotion durable.
A force de négliger l’expression de la vie par les couleurs et le détail, des peintres semblables laissent la forme s'évanouir sous leurs doigts, et l'idée se refuse ü naître dans cette indécision de la forme, dans cette absence de la vie. Ces poètes visaient avant tout à la pensée, à l'effet moral ; on ne peut atteindre le but moral dans les œuvres d'art qu a travers l'imagination, en faisant germer dans les sens des émotions d’où fleurissent des sentilimenls, d'où fructifient des idées. I.a plupart des tableaux de la nature faits par les poètes du dix-huitième siècle, ne laissent d’autre impression que celle d’une page bien écrite par un homme d’esprit, très indifférent à la chose dont il parle.