‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 36 sur 92 · DANIEL DE FOÉ · texte numérisé non relu

DANIEL DE FOÉ

de la nature chez cette race héroïque et morale, chez ces pirates Scandinaves devenus chrétiens, qui sont encore les rois des mers et demeurent les chefs de la croisade humaine qui doit conquérir le gouvernement de la matière. Seul dans son lie avec sa Bible et quelques outils, Robinson représente d’une manière aussi vraie qu’originale les grands besoins et les grands instincts de l'homme placé en face du monde créé pour lui et contre lui. A quel point cette situation est le fond de la destinée humaine, on le comprend en se rappelant l’espèce d’enthousiasme que la lecture de Robinson excite dans tous les jeunes esprits, et le prodigieux succès de ce livre si sérieux, si austère, si sombre même dans sa moralité, auprès de l’enfance et de la jeunesse. C’est qu'il réveille en nous les tendances les plus essentielles de l’être humain, cet ange doublé d'un animal, placé sur cette terre pour la vaincre, la gouverner, pour s’y vaincre, s’y gouverner lui-méme, et pour y conquérir son Dieu.

Ce livre, devenu si vite européen et universel, n’en est pas moins profondément anglais ; il se rattache au sentiment de la nature essentiel à l’être humain, et & la forme de sentiment particulière aux races à la fois héroïques et grossières, dont les appétits matériels sont violents, mais dont la conscience a besoin de justice et de moralité.

Robinson, dans son île vierge, est le contraire d'un rêveur, d’un poète de la nature à la façon des Allemands ou de nos Français contemporains. Pressé de toutes parts, comme l'homme primitif, de dangers et de besoins, sa communion avec la nature est une lutte et un labeur perpétuels. Occupé à tirer d’elle ce qui est nécessaire à la vie du corps, il n’a pas le temps de la ques-

LA POÉSIE ANQLAISE.

lionner sur les choses du monde invisible; il l’aborde en industriel et non pas en philosophe; il ne lui demande pas des inspirations de métaphysique ou d’art, mais des produits. C'est par la conscience et la religion qu'il s'élève à la poésie. Dieu ne cesse pas de lui être présent à travers la solitude. Le rencontre-t-il dans le désert luiméme, dans les splendeurs ou les horreurs de la terre et des éléments qui l’environnent? l'entend-il parler dans les forêts, les flots et les vents, à travers les astres et les météores, comme les patriarches de l’Inde ou les élégiaques de nos jours? Non : la tradition religieuse domine en lui les instincts de race, comme les dangers et le besoin étouffent la rêverie et la pensée pure. Chrétien et protestant, réglé dans sa philosophie par la bible, c’est dans ce livre qu'il trouve Dieu, c’est dans la Bible qu’il le consulte et qu'il l’entend parler avec de vraies paroles.

Mais le lieu où le livre s’est ouvert, mais la nature qui accompagne ces paroles, n’exercent-ils aucune influence sur le sentiment qui les accueille et sur l’esprit qui les interprète? La Bible dirait-elle à l’Ame, dans une rue de Londres, les mêmes choses que dans une fie déserte? Avoir placé l’homme dans ce formidable tèle-à-tôte avec le désert et la Bible, l'homme seul avec lui même et avec Dieu,’ c’est la poésie, l'originalité, la moralité de l’œuvre; c’est ce qui la rend si vraie, si humaine, et en même temps si anglaise dans son inspiration.

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