‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 39 sur 92 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l.ES I.AKISTES. WORDSWORTH. SBEU.RY

Le caractère commun des poëtes lakistes et le seul que nous ayons à noter ici, consiste surtout dans un sentiment voulu, réfléchi du monde extérieur, dans une attention habituelle, analytique, systématique, donnée aux choses qui environnent le cœur humain, le modifient par leur action éclatante ou insensible et se colorent de ses reflets. Wordsworlh, Southey, Coleridge, Wilson, tout le groupe qui résida autour des lacs du Werstmoreland cl du Cumberland, la plupart des poëtes du même âge, John'Clarc, George Crabbe, Robert Rloomtield et les plus notables, Shclley, Thomas Moore, à travers les mille différences qui les séparent , ont un souci presque égal de l’influence de l’univers visible sur le cœur humain.

Tous ils font au paysage une plus large part, ils décrivent avec plus de soins Y extériorité et peignent les sites, les choses inanimées ou vivantes de la campagne d'une façon personnelle, morale, subjective, qui tranche complètement sur les anciens procédés classiques. Désormais les objets de la nature ont repris une âme et un langage dans la poésie ; ils parleront à mieux qu’à nos sens, ils agissent directement sur l'ètrc moral et reçoivent à leur tour de nos passions, de notre humeur, de nos idées,

LES LAKISTES. WORDSWORTIt. SHELLEY.

du drame intérieur à travers lequel nous les contemplons, une lumière, une physionomie, un accent particulier, capables de modifier singulièrement les tableaux que nous en faisons. Il ne suflit pas au peintre , comme dans la description antique, d'ôtre matériellement vrai ; il vise à exprimer l’invisible, les accords, les harmonies, il veut devenir un musicien.

Deux tendances fort diverses peuvent être suivies dans cette recherche de l’invisible, de l’élément intellectuel à travers le paysage, dans cette peinture morale des objets physiques, dans cette expression de la musique des choses : on peut les considérer et les peindre ou par rapport à l’homme et à la vie morale proprement dite , ou en eux-mômes et dans leur propre vie, et dans leur rapport avec le divin absolu. Le poêle, en philosophant sur la nature, la verra tantôt plus en moraliste, tantôt plus en métaphysicien. Chacun en tire , selon son génie , un aliment, une direction, un ornement pour la vie du cœur; il la mêle à scs passions, à ses habitudes, aux évolutions des sentiments intimes, aux événements de l’existence vulgaire, ou bien il s’elforce de pénétrer chez elle les causes étrangères et supérieures à la volonté humaine, les évolutions d’une pensée indépendante de la nôtre, d’une force irrésistible et parfois hostile, les événements d’une genèse, d’une cosmogonie universelle, le cOté absolu, éternel et divin.

Ces deux formes du sentiment delà nature nous semblent avoir pour leurs représentants les plus caractéristiques, parmi les poêles anglais qui gravitent autour de lord Byron, deux esprits éminents, bien opposés de.toul point, Wordsworth et Shelley. Le sentiment de la nature est une des faces du talent de Wordsworth qui

LA POÉSIE ANGLAISE

frappèrent d’abord la critique anglaise. Le don d'animer les plus grands et les plus minces objets du monde extérieur, d’en tirer une émotion et un enseignement moral, marque sa poésie d'un caractère philosophique et fit prononcer à son sujet les mots de pythagoricien , de brahme et celui de panthéiste. Aujourd'hui que la poésie tout entière est entrée dans le grand courant du sentiment de la nature, et que l'interprétation de l’esprit par la peinture des objets visibles semble être redevenue sa loi générale, il faut rayer ces mots ambitieux ou hostiles d’une appréciation de Wordsworth ; c’est un moraliste chrétien.

Par le choix systématique des événements et des détails les plus vulgaires comme prétexte de poésie, il se rapproche de ce qu’on appela un moment chez nous l'école intime, celle de Joseph Delorme et des Pensées d'Aoùt. Les lakistes, en effet', sont souvent cités, imités, traduits par nos romantiques de celle nuance. Chez eux comme chez nous la poésie descend trop souvent à des données puériles cl se perd dans les infiniment petits. Un caillou qui roule, une feuille qu’emporte le vent, la moindre pièce d'un mobilier délabré et le recoin poudreux d une alcôve deviennent chez Wordsworth une occasion d’attendrissement et d'analyse psychologique.

En voulant appliquer à l'interprétation de la nature une morale trop subtile cl trop familière, la poésie de ce maître descend des hauteurs de la philosophie aux naïvetés, aux niaiseries de l’apologue enfantin. Chaque accident de la création, le petit fait le plus fugitif de la vio d’un animal ou d’une plante, pressés, analysés, commentés, peuvent exprimer sans doute une vérité de la vie humaine, fournir un exemple, une leçon ; mais

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