‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 48 sur 92 · I.F.S CONTEMPORAINS. TENNISSON · texte numérisé non relu

I.F.S CONTEMPORAINS. TENNISSON

que, qui n’avaient aperçu l’œuvre de Dieu que des fenêtres de leur bibliothèque.

Chez un peuple opulent, ami du luxe, voyageur, possédant des domaines dans toutes les zones du globe terrestre, en même temps que se forment ces merveilleuses collections qui nous offrent, sous le ciel occidental, un abrégé de tous les climats, il est à craindre qu’il ne se forme ainsi, dans les immigrations des poêles, des espèces de musées d'histoire naturelle. Celte sorte d'érudition pittoresque ne saurait remplacer l'impression directe de la vraie nature.

On peut, à la rigueur, peindre de souvenir un paysage, reproduire dans un poème l'impression d'un site après l'avoir longtemps digérée, après avoir vivifié l’esprit de ce lieu en se l'assimilant.

Mais si l’on prétend tirer à la fois ses images et ses paysages des zones les plus diverses, si l’on forme ainsi dans sa pensée comme dans nos jardins d’acclimatation une sorte de magasin pittoresque, d’où l’on peut tirer des paysages applicables à toutes les parties du monde, on pourra prodiguer des couleurs éclatantes, éblouir et fasciner les regards, on ne produira pas l’émotion dans le cœur, dans la pensée, dans l’intelligence. On sera un merveilleux peintre de nature morte, on ne sera pas un poète.

Ce n’est point à l’adresse de la poésie anglaise et surtout du judicieux Tennisson, que vont ces inquiétudes sut l’avenir prochain du style, de la poésie descriptive et des œuvres littéraires qui prétendent s’inspirer de la nature. C’est notre propre littérature que nous avons en vue. Ne pourrait-on pas dire aux plus vantés de nos coloristes, à ceux qui se piquent le plus de réalisme, que la

LA POÉSIE ANGLAISE

recherche et la variété même des images bannissent trop souvent de leurs poèmes la vérité et la vie.

La nature est plus sobre dans notre Europe que dans l’Orient; Dieu nous l'a faite ainsi pour y laisser plus de place au développement de l'âme. N'allons pas contre cette loi de notre climat et de notre race. Si nos imaginations s'obstinaient à donner aux paysages cette exubérance factice, cette multitude de fleurs et d'arbustes transplantés de si loin, toutes ces images exotiques finiraient par étouffer dans notre poésie le sentiment vrai et la raison aussi indispensable à l’art qu’à la science.

Dans les pays où l'industrie prend le pas sur tous les autres modes d'activité sociale, où le commerce accumule les produits de toutes les zones de notre globe, où la richesse devient nécessaire à tout ce qui veut être remarqué et goûté, homme ou chose, l’imagination et le style peuvent se croire aussi condamnés à l’opulence sous peine de dédain et de mort. C’est une erreur; on n'a pas plus de sentiments et d’idées pour avoir plus de mots et d'images à son service. La Musc , aujourd'hui , n'a plus besoin de lointains voyages comme après sa longue réclusion dans les cloîtres et les collèges, à la fin du dix-huitième siècle. Visitons, aimons, interrogeons le sol paternel, la nature a partout un langage à nous apprendre et des pensées à nous inspirer.

Les forêts vierges cl les déserts du Nouveau-Monde révélés à Chateaubriand n'ont pas besoin pour interprètes de nos poètes d’Europe. Une grande civilisation, émanée de l’Angleterre, se forme au delà de l’Atlantique. L'Amérique aura, elle a déjà ses poètes. Du contact de celle société si neuve, si différente de nos vieilles sociétés eu-

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