I.KS CONTEMPORAINS. TENNISSON
Des régions qu'habitent Manfred, Caïn et Para, si l'on veut passer à la poésie contemporaine, il faut descendre des glaciers de la Yung-Frau et des grands déserts alpestres sur les collines les mieux cultivées des environs de Londres, dans les parcs et les cottages occupés par d’heureuses et régulières familles. Après lord Ryron ce grandiose outlaw de la pensée fuyant vers le monde oriental la pruderie britannique, il faut nommer Tennisson, le poète lauréat dont la chaste muse peut être admise dans les salons les plus timorés. Elle a l'élégance, la pureté cristalline et aussi un peu l'afféterie de notre Alfred de Vigny, avec [dus d’abondance et parfois de chaleur, mais sans plus d’élévation que l'auteur d Eloa et de Moïse. Ce qu’est un poète dans l’ensemble de sa manière, il l’est d’ordinaire dans chaque détail. A ne voir dans Tennisson que le peintre du monde extérieur et du paysage, on le trouvera aussi différent de Ryron que dans la peinture de Pâme et des caractères.
La façon de sentir et de décrire la nature est un des éléments de la poésie qui se transforme le plus vite cl le plus profondément d'une école et d'une époque à
U POftSlE ANGLAISE.
l'autre. L'âme est plus immuable dans ses facultés que l’univers dans ses aspects. Si stables que soient les lois physiques, la région que l'homme habite, le territoire de chaque peuple subit des modifications aussi apparentes que les mœurs mêmes de la nation. Des forêts primitives à l’Europe sillonnée de chemins de fer, la métamorphose est absolue ; c'est le même cœur humain qui contemple à des siècles de distance des spectacles si différents. Mais l’imagination s'imprégne surtout des tableaux qui lui sont les plus familiers et les plus voisins. Il a fallu que les poètes modernes vissent de leurs propres yeux les déserts et les forêts vierges pour tirer la poésie des imitations classiques et des jardins de Le Nôtre. Quand le sol tout entier d’une nation devient une sorte de parc cultivé et orné par un maître intelligent, riche et ami du bien-être, un poète qui vit avec complaisance dans cette nature artificielle, la refléle à son insu dans ses images et dans son style.
La peinture du monde extérieur dans Tennisson est trop souvent un paysage de jardin botanique et de serre chaude. Les fleurs exotiques, les couleurs et les parfums orientaux y abondent, élégamment mélangés et groupés avec les arbustes de nos climats comme dans les jardinières d’un salon opulent. On ne saurait nier le charme de ces aimables compositions. On en jouit avec béatitude sur un sofa moelleux. Mais, à force de vivre dans cette atmosphère trop embaumée où le vent ne court pas assez, on se sent saisi par une sorte de migraine morale. L'imagination s'efféminerait à la longue au milieu de toutes ces élégances, et on arriverait en pleine campagne et au milieu de ces vastes parcs si bien arrangés, à ne pas mieux peindre la nature que nos anciens poètes à perru-