‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 54 sur 92 · LA POÉSIE ALLEMANDE AU MOYEN AOE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE ALLEMANDE AU MOYEN AOE

race et à notre histoire. Le cycle de Charlemagne, le cycle breton, plus tard le cycle des héros romains et grecs, voilà les trois grandes matières où s'exerce l'imagination des trouvères est des minncsingers.

Ne sont que trois matcres à nul home entendant De France, de Brelaigneet de Home la granl.

Ces vers du trouvère Jean Bodel , dans la chanson des Saxons, étaient devenus proverbe et témoignent de notre suprématie dans l’épopée du moyen âge. En admettant le haut mérite de la rédaction allemande de quelquesunes de ces grandes histoires , il n’en est pas moins certain que leur origine est française. On peut disputer sur la part qui revient aux Provençaux ou aux Bretons dans l'invention de la légende du Saint-Graal ; l’Allemagne n’y peut prétendre. L’œuvre la plus célèbre de l'épopée chevaleresque chez les minncsingers, IcParcival , de Wolfram d’Eschenhach , est emprunté, de l'aveu de son auteur, à un roman provençal.

11 existe, sans doute , même dès cette époque, de notables dilVérenccs nationales dans la poésie de l'Europe , mais les idées chrétiennes et chevaleresques dominent toutes les autres. Le sentiment que nous étudions, la poésie de la nature, tient fort peu de place dans les compositions épiques, même .chez les peuples chez qui ce genre d’imagination est le plus développé. La poésie épique en porte sans doute plus de traces en Allemagne qu’en France pendant la même période, mais cependant sous ce rapport, comme sous tant d’autres, les minnesingers se rapprochent beaucoup de nos troubadours. Quelques apostrophes au printemps, à ce mois de mai

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lant célébré, les images empruntées aux fleurs pour peindre la bien-aimée, un fréquent souvenir du chant des oiseaux , les poètes de la forest , voilà tout ce que l'aspect de la création inspire d'ordinaire aux poètes lyriques, uniquement inspirés qu’ils sont d’amour et de guerre, ou de pieux enthousiasme pour la Vierge et pour la Croisade.

« L’âme d’une femme pure est une brise pleine de parfums enivrants, un souffle embaumé de fleurs : jamais on n’a rien vu d’aussi délicieux dans les airs où voltigent les nuées, sur la terre où s’arrondissent les verts ombrages. Auprès de cette beauté des jeunes filles, auprès de la volupté qu’on éprouve à les admirer, les roses et les lis, lors même qu'ils brillent par une fraîche matinée de mai , sous un voile de rosée, dans les gazons, paraissent sans couleur ; le ramage des oiseaux semble sans harmonie. Rien qu'à les regarder, les sombres pensées s'envolent ; toute douleur s’apaise dés que leurs yeux s'illuminent et lancent leurs traits dans ce sol vigoureux qu’on appelle le cœur d’un homme. »

Ce charmant passage de Walther de la Yogelweide nous donne une juste idée de l’emploi que font les poêles du moyen âge du sentiment de la nature et des impressions recueillies dans les champs. Peut-être ce morceau lui-même lémoigne-t-il chez le maître allemand d’un souci plus grand de la terre où s'airondissetit les verts ombrages, des airs où voltigent les nuces, que n'en prennent d’ordinaire nos troubadours provençaux. On trouverait chez les Allemands du moyen âge maintes preuves de celte attention plus appliquée que la nôtre à tout ce qui vit en dehors de l’homme; mais ces images, ces métaphores, ces comparaisons plus fréquentes, em-

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pruntéesaux prairies et aux forêts, ne suffisenfpas pour caractériser une façon particulière de sentir la nature.

L'attrait qui porte à la contemplation du grand spectacle de l’univers les races rêveuses de la Germanie ne se manifeste pas dans leur poésie du moyen âge d’une manière beaucoup plus frappante que dans le reste de l’Europe. Voici sur ce point l'opinion de Guillaume Grimni, cité par M. dellumboldtdans le Cosmos, comme le plus profond critique du moyen âge allemand :

« Les poètes allemands de cette époque ne se sont jamais attachés à décrire la nature d’une manièreabstraite, c’est-à-dire sans avoir d'autre but que de peindre sous de vives couleurs l’impression du paysage. Ce n’est pas assurément que le sentiment de la nature manquât aux anciens maîtres allemands, mais toujours ils l’ont rattaché aux événements qu’ils racontaient, ou aux émotions plus vives qui débordaient dans leurs chants lyriques. Pour commencer par l’épopée nationale, par les plus anciens et les plus précieux monuments de la muse allemande, on ne trouve ni dans les Niebelunyen ni dans les poèmes de Gudrun, aucune description de la nature, là même où l’occasion s’en présentait naturellement. Le récit, très-circonstancié d'ailleurs, de la chasse où Sigfried est tué, contient seulement la mention d’une bruyère en lleur et d'une source fraîche à l'ombre d'un tilleul. Dans le poème de Gudrun, qui suppose des mœurs un peu plus polies, le scntimentde la nature se laisse mieux entrevoir. Lorsque la lille du roi et ses compagnes réduites à la condition d'esclaves, vont porter sur le bord de la mer le vêtement de leur maître, le poète indique le moment de l’année où l'hiver touche à sa fin et où commencent h s concerts des rossignols. La neige tombe

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encore ; et la chevelure des jeunes filles est fouettée par le vent de mars. Gudrun espérant voir venir ses libérateurs, sort du camp, les flots de la mer brillent des premiers feux du mal in, et elle distingue les casques sombres et les boucliers de ses amis. Ce ne sont que quelques moté, mais ils suffisent à donner des choses une image distincte et à augmenter ainsi l'attente du grand événement qui se prépare. Homère ne fait pas autrement quand il décrit l’ile des Cyclopcs et les jardins si bien ordonnés d'Alcinoüs; il se propose seulement de mettre sous les yeux la fécondité luxuriante de la solitude dans laquelle vivent ces géants monstrueux, et le magnifique séjour d’un roi puissant. Des deux poètes, l’un pas plus que l'autre n’a songé à décrire la nature pour la nature même.

« A l’épopée naïve on peut opposer les longs et curieux récits des poètes du treizième siècle. Ceux-là exerçaient un art qui avait conscience de lui-même. Dans le nombre Hartmann d’Aue, Wolfram d’Escbenbach et Gultfried de Strasbourg, se distinguèrent si bien des autres, qu’ils peuvent être appelés les maîtres et les auteurs classiques de la poésie chevaleresque. On ne serait pas embarrassé de recueillir dans le vaste ensemble de leurs œuvres des témoignages de l’émotion profonde que leur causait la nature. Ce sentiment, toutefois, ne se trahit que par des comparaisons; la pensée ne leur est pas venue de tracer des tableaux de la nature, indépendamment de toute action; ils ne suspendent pas le cours des événements pour se reposer dans la contemplation de la nature et de sa vie paisible. Combien sont différentes les poétiques compositions des modernes ! Bernardin de Saint-Pierre ne se sert au contraire des évé-

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nements que comme d'un cadre pour ses (aideaux. A la vérité les poètes épiques du treizième siècle, quand iis chantent l'amour (die Minne), ce que d’ailleurs ils ne font pas constamment, parlent souvent du doux mois de mai, du chant du rossignol, de la rosée qui brille sur les fleurs, de la bruyère; mais ce n’est jamais qu a l'occasion des sentiments qui semblent se réfléler dans ces images. S’il veut retracer des impressions mélancoliques , le poêle nous fait penser aux feuilles qui jaunissent, aux oiseaux qui se taisent, aux semences enfouies sous la neige. Les mémessouvenirs reviennent incessamment exprimés, il faut le reconnaître, avec charme et sous des formes très-variées. Walthcr de Yogelwcidc ainsi que Wolfram d’Eschenbach, dont nous ne possédons malheureusement que très peu de poésies lyriques, sont dignes tous deux, l’un avec plus de sensibilité, l’autre avec plus de profondeur, d’être cités comme des exemples brillants de la poésie chevaleresque. »

Il résulte de celle appréciation faite par des juges si compétents et disposés, comme MM. de Ilumboldt et (îrimm, à reconnaître aux peuples germaniques un sentiment delà nature plus profond qu’à nous autres Français, que la poésie allemande du moyen âge s'est comportée en face du spectacle de la création absolument comme nos épopées chevaleresques et les chants lyriques de nos troubadours; c’est-à-dire qu'en somme elle s'en est médiocrement préoccupée. La cause en est, répétons-le, qu'au moyen âge, il y a sous le rapport de l’intelligence et des idées une Europe chrétienne et non pas des nationalités différentes. L’esprit chrétien, l'esprit chevaleresque communs à tous les peuples unis sous la discipline de l'Église, dominent toutes les autres

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sources d'inspiration poétique. L'Europe tout entière en est à son âge héroïque, à la période qui touche encore à l’âge religieux. C'est le moment où la Grèce produit son Homère. Les innombrables épopées qui ont donné à la France et à l'Europe la monnaie d'un Homère, suscitées quelles sont avant tout par l’esprit héroïque et chrétien, ne sauraient accorder beaucoup d’attention à tout ce qui se déploie en dehors de l'homme. Le christianisme du moyen âge enseignait au fidèle le mépris ou tout au moins la défiance de la nature. En outre, comme l'héroïsme de tous les temps repose sur l’énergique personnalité du guerrier, c'est-à-dire sur ce qu’il y a de plus opposé au génie contemplatif, partout la poésie héroïque exclut les longs tableaux du monde extérieur. L'épopée indienne les admet, parce qu'elle est plus religieuse qu'héroïque, et que sa religion est la religion même de la nature. Dans les poèmes vraiment primitifs, qui sont tous des poèmes sacrés, l'impression de la nature sous forme directe, ou sous forme mythologique, prévaut sur ce qui est purement humain. L'homme alors est encore trop jeune pour avoir de lui-même une connaissance, une conscience assez éclairée pour se peindre dans sa poésie à l’exclusion du splendide spectacle qui étonne son âme et enivre ses regards d’enfant. Le merveilleux, le divin dans la nature, c'est-à-dire la nature tout entière, est l'objet souverain de son imagination.

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