‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 58 sur 92 · WERTHER. HERHANN ET D0R0TI1 ÉE · texte numérisé non relu

WERTHER. HERHANN ET D0R0TI1 ÉE

C'est dans Tœuvre de sa jeunesse, dans Werther, qu’éclate, sous la forme la plus poétique, ce sentiment de la nature, si puissant chez Goethe, qui fait d'abord de lui un incomparable artiste et plus tard un savant de premier ordre. Ce qui donne à Werther cette supériorité dans l’expression du sentiment de la nature, c’est la sobriété même de cet ordre d’idées, et son union constante avec l’expression des passions et la peinture des situations morales.

Un philosophe à qui nous devons une traduction française de Werther, précédée de considérations remarquables sur la poésie de notre époque, M. Pierre Leroux, constate l’empire qu’exerce le monde extérieur sur l’àme du héros de ce roman. « Il devient, faut-il le « dire? la proie du monde extérieur. Enlevé de terre « et sans racines, il est livré aux vents comme les nuages. « Le soleil dans son cours le gouverne; sa vie dépend « de ses rayons : suivant le mois de l'année et le temps « qu’il fait, il erre en furieux dans le ciel ou dans « l’enfer.

« Ou n’a pas assez remarqué, continue ce cri-

LA POÉSIE ALLEMANDE

« lique , l’admirable .symbolisme dont Gœthe a usé « dans ce livre ; les dates de ses lettres peuvent leur « servir de clef. Chaque lettre répond à la saison où « elle est écrite, tant Werther est abandonné à la force « cachée au sein des éléments. D'abord on le voit, au « printemps, dans de délicieuses campagnes, tout entier « au sentiment de la nature. L'amour le prend alors. « Le roman dure deux ans, suivant toujours les vicissi- « tudes des saisons; et Werther, après avoir passé par « l'extrême délire en été, s’affaisse avec l'automne et se « tue en hiver. De là toutes ces images du monde exté- « rieur introduites si naturellement dans la peinture « des sentiments qu'on dirait qu'elles ne font avec a elle qu'un seul tissu. »

Voilà en effet la grande supériorité de Gœlbe, comme artiste et poète inspiré du sentiment de la nature : c'est qu'il excelle à peindre le monde extérieur et le cœur humain l‘un par l'autre ; qu’il mêle les images de l’univers visible à l’expression des sentiments intimes, de manière à n’en former qu'un seul tissu. Nos poètes contemporains, les plus riches en couleurs, ceux qui savent le mieux saisir dans la nature les traits propres à peindre la pensée et dans l'esprit les idées les plus faciles à revêtir d'une image, n’ont pas toujours le don d’exprimer et d'expliquer l'un par l’autre l'âme humaine et la création visible. L’idée et 1 image sont plus souvent dans leur style juxtaposées qu’incorporées l’une dans l'autre. La situation morale et le paysage sont placés en lace l'un de l’autre, mis en parallèle et présentés au même miroir : mais les deux phénomènes ne s’identifient pas, comme chez Gœthe, dans un fait suprême, dans un cri, dans un acte de la passion qui tra-

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