‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 59 sur 92 · WERTHER. HERMANN ET DOROTHÉE · texte numérisé non relu

WERTHER. HERMANN ET DOROTHÉE

duit directement, sous la forme humaine, la loi qui se développe en face et au même instant dans la nature ambiante.

Il est arrivé quelque chose d’étrange à nos réalisUs issus de Yictor Ilugo et quelquefois au maître lui-même. La plupart des coloristes et des raffinés ciseleurs qui n’admettent pas un vers sans images et ne voient dans chaque recoin de la création qu’un magasin d’impressions pittoresques, ces idolâtres de la vérité matérielle, pour qui le grand mérite du style réside dans le développement et la suite serrée de la métaphore, ont perdu le vrai sens de la nature, à force de dédaigner le sens moral. Les images pour être saisissantes, et même pour être justes, doivent jaillir des profondeurs de l’âme avec la pensée. Elles ont été recueillies par les sens, mais il faut que l’esprit se les soit assimilées; il faut qu’il se fasse entre l’émotion intime et l’impression du dehors une sorte de fusion. Le vrai sentiment de la nature se manifeste dans l’unité d’un style homogène qui ne parle pas seulement à l'imagination mais à l’intelligence. surabondance des images, ces perpétuels emprunts faits au monde physique pour revêtir la pensée, aboutissent à une sorte de placage sans solidité et sans adhérence. Le plus souvent ces couleurs éblouissantes ne recouvrent que le vide. L’artiste est aussi mal informé de la nature, qu’il est ignorant de l’âme. Car la nature est autre chose que ce qui se touche et ce qui se voit, autre chose, en un mot, que la matière; elle n’a sa part de poésie qu’à la condition d’avoir sa part de vie et d’âme; et, cette part , Dieu seul et le cœur humain la lui peuvent donner.

Il n’est accordé, sans doute, qu’à de bien rares génies

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de sentir la nature d’une façon aussi profonde et aussi complète que Goethe. Tous les éléments d'un objet, d’une situation, apparaissent à la fois et dans leur harmonie essentielle à cet incomparable esprit. La forme d’un phénomène et l’idée morale qui s'y rattache, la force intime qui le suscite, lui donne sa vie particulière et le rattache à la vie universelle, tout cela, en même temps, était senti, deviné, analysé et recomposé par ce puissant cerveau. Toutes les images qu’il empruntait à la nature pour les transporter dans sa poésie n’y figuraient pas pour elles-mêmes, et comme de simples ornements ; elles gardaient, sous sa plume, tout ce qu elles ont de vie et de signification intérieure. Le même trait peignait à la fois, dans ce qu elle sont decommun ou d’étroitcment sympathique, l’âme et la nature.

A défaut de ces merveilleuses facultés, les plus humbles poètes ont en eux le moyen d’être toujours exacts et souvent profonds dans les images qu’ils empruntent au paysage en les donnant pour symboles à la pensée ou à la passion. Il s’agit seulement d’être toujours sincère, vis-à-vis de soi-même d’abord, en écartant toute émotion factice, et vis-à-vis des autres, en usant des images pour montrer et non pour exagérer ce qu’on sent.

L’âme de Goethe n’était pas de celles pour qui la poésie n’est qu’une sorte de confession plus ou moins franche, mais qui soulage; poésie veut dire pour lui création. C’est avec le coup d’œil d'un génie créateur qu’il percevait la nature et s'emparait d'elle. S’il a voulu se raconter lui-même, c’est dans l'ensemble de son œuvre. Il n'a jamais songé à se peindre plus particulièrement , dans tel ou tel de ses héros ; très-supérieur en cela à d’autres poètes éminents , à Byron par exemple,

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