LE FAUST. MYTHOLOGIE DE OUETHE
zarrerie, les fantaisies démesurées, la mise en scène du monde invisible, l’aspiration aux profondeurs vertigineuses, trahissent tout simplement une veine épuisée et une inspiration qui fléchit. Là où l'on cesse de comprendre, on soupçonne l’absurde, sans se reprocher ce soupçon comme une témérité sacrilège. Il n’en est pas de même devant les obscurités du Faust. Sans avoir de parti pris en faveur de Goethe, on sent à l’aspect des ligures dont on démêle le moins l’exacte signification qu’elles correspondent à une pensée puissante, et qu’il y a là , sinon une vérité trouvée, un problème résolu en métaphysique, en morale, en philosophie de l'histoire, du moins une très-haute visée de l’esprit à la poursuite d’une solution. Les personnifications , les symboles choisis par le poète sont souvent arbitraires, mais les questions posées ne le sont pas. On peut se demander : pourquoi Euphorion, pourquoi les Sirènes, pourquoi Phorkias, pourquoi Protée, pourquoi Homunculus? mais on est induit à chercher sérieusement et non pas à sourire. Constatons seulement que les seules figures du poème qui se soient emparées de tous les esprits et qui demeurent éternellement vivantes et populaires, ce sont les figures les plus simples et les plus humaines, Marguerite, le Faust et le Méphistophélès de la première partie. Sans toucher aux innombrables questions de psychologie, d’histoire, de théodicée, que soulève le reste de l’œuvre, une chose nous frappe dans l’ensemble et nous ramène au point de vue particulier de notre étude : c’est le rôle immense que jouent dans le drame les éléments étrangers au coeur humain et à l'humanité elle-même. Il est certain que si nous entendons par nature tout ce qui enveloppe l’homme et tout ce qui n’est pas lui , le Faust est essen-
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tiellement un produit du sentiment de la nature ; et aucune autre œuvre de Goethe ne peint mieux la situation de son intelligence vis-à-vis du Grand-Tout , de IV'tre universel quel que soit son nom. C'est dans le sens le plus profond , le plus général , le plus voisin de l'interprétation panthéiste, qu'il faut prendre le mot de nature quand il s’agit de Gœthe, avant môme d'avoir sondé à fond sa croyance. En admettant qu’il ait eu l’idée d’un Dieu plus distinct du monde, plus vivant, plus semblable au Dieu chrétien que celui de Spinoza ou d'Hegel , il est évident qu’aux yeux du poète la nature comprend tout ce qui n’est pas l’homme, et qu’elle est à ses yeux le mélange, l'identification du monde divin avec ce que nous appelons spécialement ici le monde extérieur ou la nature.
Si l'on réduit le sentiment poétique de la nature à celui des beautés sensibles du paysage, à celui de la grâce des formes animées, à celle part de la poésie qui cherche à reproduire le monde visible par les images et les couleurs du style et à renouveler dans le cœur les émotions qui naissent du spectacle des champs, un poëmc comme celui du Faust n’aurait rien de commun avec ce sentiment, avec celui qui dicte l’éclogue ou l’élégie, qui inspire les Orientales et les Feuilles cT Automne, et qui peut se traduire par la peinture et par la musique. Quoique lancées plus avant dans l'idée philosophique et les problèmes religieux, les Harmonies de Lamartine se rattachent aussi à la forme la plus habituelle et la plus humaine du sentiment de la nature. Si l’on exclut des dépendances de ce sentiment tout ce qui sort de l'émotion directe causée par le paysage, il est bien certain qu'on s’étonnera de nous voir rattacher le Faust à la
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question qui nous occupe. Mais en prenant la nature pour ce qu elle est et le poète pour ce qu'il doit être et pour ce qu'il fut à certaines époques, eu admettant dans le monde qui frappe nos sens la présence d'une pensée intimement unie à la forme vivante, cl chez le poêle la faculté qui se pose à l’occasion du spectacle du monde toutes les grandes questions sur l'invisible, on comprend bientôt qu’une œuvre où la poésie et la métaphysique revêtent les formes que Goethe leur a données daus Faust, relève d une profonde préoccupation, d’un profond sentiment d'un monde autre que le cœur humain, du sentiment de la vie générale et de l'univers qui nous enveloppe.
Voyez en etlet quelle place restreinte occupe dans l’immense cadre du Faust la seule partie vraiment humaine et dramatique, l'immortelle histoire de Marguerite et la tentation de Faust par Méphistophélès ! Tout le reste est accordé à des ligures, à des événements symboliques et complètement étrangers à la vie réelle. Plusieurs de ces ligures se rattachent, il est vrai, à des données de la psychologie, delà théologie, de I histoire. Mais quel nombre considérable de personnifications attribué à la nature en général, aux forces élémentaires, aux grands faits de la vie universelle, à tous ces phénomènes qui tiennent à la fois du matériel et du divin et que l'imagination des poêles, avant les raisonnements des philosophes panthéistes , englobait tous sous le nom de nature ! Ce caractère a été très-bien senti par un des premiers initiateurs du public français à la connaissance et à l’admiration de Goethe. M. Henri Dlaze, dans sa préface de la traduction des deux Faust, fait ressortir tout ce que le poète emprunte à ce rnoude mystérieux
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qui n'est ni celui des passions, ni celui de l’histoire, ni celui de la philosophie idéaliste. « Laissez-le, dit-il, réunir dans son poëine universel tout ce qui tinte dans le cristal, roule dans les eaux, souflle dans l’air, frémit dans le feuillage, et rassembler dans une symphonie éternelle toutes ces âmes éparses dans la nature, dont les anciens avaient à certains jours la divination sacrée... Gœlhe ne prend à l'antiquité ni ses héros, ni ses dieux; les héros et les dieux de l’antiquité ont leur Olympe et les poèmes d'Homère. Ce qu'il veut, lui, ce sont les Kabires, les Telchines, les Psylles, les Gorgones, les Phorkiades, les Lamies et tous ces fantômes venus de Thrace, et qui erraient depuis des siècles au nord-ouest de la Thcssalie et de Lemnos sans que nul n’eùt osé les recueillir » Tous ces fantômes ne sont rien moins que
les symboles des forces élémentaires, les anciens dieux de la nature chassés des autels par les dieux humains de la Grèce et contraints à se cacher dans les cavernes ténébreuses sans autre culte que les pratiques de la magie et quelques invocations survivantes dans les cérémonies de certains mystères.
Si l’on cherche quel est le sujet réel et le véritable héros du drame de Faust on voit bientôt que le but du poème n’est pas la peinture d'un caractère, ni même celle d'une situation de l'esprit humain : c'est la poursuite du grand mystère de la nature. Ce n’est pas l ime du docteur Faust, ce n’est pas l'humanité toute seule qui a posé devant le poète , c'est l’universalité des choses. L'homme occupe sans doute le poste central dans le drame comme il l'occupe dans la partie de cet univers qui est àjnotre portée ; mais, en dehors de cette place nécessaire de l'âme humaine, tout est donné au