‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 64 sur 92 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

PHILOSOPHIE DE CŒTUE

Pour se faire une idée plus juste el plus complète du sentiment de la nature chez Goethe, il faudrait se poser la question qui résume toutes les autres, et se demander, comme nous l’avons fait longuement pour Homère et sommairement pour les poètes moindres, quelle fut l’idée de Dieu, la religion, ou si vous l’aimez mieux, la philosophie de l'auteur du Faust. Ce point de l’histoire littéraire mérite d élie curieusement étudié. Le nom de Goethe marque une des grandes dates, une des grandes révolutions de la poésie, la plus grande, nous le croyons, depuis Homère, unesorle de reprise de possession par le mondeexlérieur, delà prépondérance surl’esprit humain, un retour à l'idée de la divinité dans la nature, succédant au culte que l'homme s'est rendu à lui-mème: mouvement que les sciences et la philosophie, la réflexion et la volonté suscitent de nos jours, comme l'instinct poétique, le tempérament de la race avait suscité chez les Grecs la première révolution. Quelle fut la religion de Gœlhe? Voilà un gros problème , quoique tout le monde soit tenté de le résoudre d'un seul mot, le panthéisme. Nous n'essayerons pas d’étudier ici à fond et sous toutes ses

laces la philosophie si libre et si variée de ce grand esprit, ce que nous cherchons à déterminer ce n'est pas le système du savant et du penseur, mais la religion instinctive de l'artiste et du poète.

Lorsqu’il s’agit d’une intelligence aussi puissante Ct aussi réfléchie, aussi bien ordonnée, aussi harmonieuse et identique à elle-même dans toutes ses parties que celle de Goethe, il est difficile d'isolcr, rie fût-ce que pour un instant, le philosophe de l’artiste. Le caractère même du génie de Goethe est l’intime union de sa poésie et de sa doctrine, de sa pensée pure ct des impressions si vives qu’il recueillait du monde extérieur. Il aspire constamment à rendre son idée sous des formes sensibles, et toutes les images qu’il lire des objets réels, lui apparaissent comme les formes vivantes d'une idée. Il s’est passé cependant, même pour le poète de Faust, commentateur de Spinosa, auteur de la Théorie des couleurs et de la Métamorphose des plantes, ce qui se passe pour tous les poètes dont l’inspiration est doublée d’un peu de philosophie et de critique, et qui professent par réflexion et par choix tel système scientifique ct religieux. Il existe, même pour des intelligences comme celle de Goethe, même au sein des opinions ct des époques qui tendent le plus à identifier l’esprit et la matière, la nature et Dieu, il existe une loi inviolable qui contraint l’art ct la philosophie à différer non pas seulement dans le langage et l’exposition des choses, mais dans la manière de les concevoir. D’où il arrive que, très-souvent, l'adepte fort sincère et fort convaincu d’une religion ou d’une philosophie, qui leur surbordonne sa critique raisonnée, scs jugements, ses actions môme, et qui projette de leur subordonner sa poésie, échappe dans scs œuvres d’art

LA t'OKSl E ALLEMANDE.

aux conséquences rigoureuses de ses doctrines et lescon- (redit même quelquefois. Avant tout il s’agit, pour le poêle, de se placer sur le terrain le plus fécond du domaine de l’art. L'artiste ne peut faire dans des conditions poétiques que ce qui est possible à la poésie. Il modifiera, s'il le faut, sa croyance religieuse, à son insu et de très-bonne foi, s’il y a un point dans cetlecroyance qui mette obstacle a la beauté poétique de ses créations, et contrarie la forme vivante qu’il a besoin de leur donner. En vain son Dieu n'est pas susceptible d’une forme, il le forcera îi s incarner. Il aura les opinions les plus contraires à celles de la masse des hommes sur le monde invisible, sur la vie future, sur l'emploi et la légitimité des passions, mais contraint qu’il est de parler un langage compris de tous et d'agir fortement sur les imaginations, il emploiera de très-bonne foi des symboles, une mythologie, une langue qni contredisent plus ou moins sa philosophie. Il ne ment point alors, même à son propre esprit; car, en usant de ces symboles, il aura en eux une certaine foi ; il adorera très-sincèrement ce qui est l’œuvre de son art et de ses mains; il rentrera malgré lui, comme poète, dans une mythologie à laquelle il voulait échapper comme penseur. Sa philosophie aura reçu une atteinte, elle finira par être modifiée en elle-même et le poêle aura corrigé l'incroyant. Au-dessus de la doctrine exposée dans sa critique, dans sa conversation, confessée même par des actes énergiques, il aura une idée supérieure, la véritable religion inavouée de son âme , celle qui ressort du plus profond de sa nature d’homme et de poète, celle qui régit ses mouvements les plus spontanés et qui s’impose comme la nécessité même à toutes ses créations d’artiste. Presque

toujours cette religion de sa poésie, celle dont il anime des ligures vivantes, sera supérieure à la religion de sa critique , à celle dont il raisonne et qu'il exprime par des formules.

Qu’on nous permetle d'admirer ici, comme un des plus heureux privilèges de l'art, ce don qu'il a de contraindre le poêle à se rapprocher, pour créer, des croyances communes et de la religion de sa race. C'est une merveilleuse sauvegarde pour la raison; car il y a beaucoup à parier que l'éternel sens commun de l'espèce humaine est plus voisin de la vraie philosophie, de la vraie réponse aux grandes questions sur Dieu et sur l'âme, que tel ou tel système de critique et de métaphysique transcendante. L’impossibilité de créer un art, une poésie vivante au sein de certains systèmes de philosophie est une preuve contre eux. Le premier caractère de la vérité c'est d’aider à la vie au lieu de la supprimer autour d'elle, comme font le scepticisme et la négation des idées nécessaires à l'homme.

C'est là une opinion que Goethe n'aurait pas repoussée, lui qui veut que la philosophie se tienne en communication perpétuelle avec le monde réel et les manifestations de la vie; lui dont la poésie s'exprime toujours en des ligures sensibles et animées. Il est certain aussi qu'il ne se défendrait pas de cette sorte de dédoublement de sa pensée, de cette diversité de croyance entre sa philosophie et sa poésie dont les traces sont faciles à saisir, et qui est si fréquente chez d’autres poêles. Gœlhe est, sans doute, un de ces génies qui sont nés armés de toutes pièces et dont la cuirasse n’a pas de défaut. Il est semblable à lui-même dans toute l’étendue de son œuvre et dans toute la durée de sa carrière. Mais il a subi la loi

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LA POÉSIE ALLEMANDE

"('■morale; il a oit' foiré de me lire plus d'aflirmalion dans ses œuvres d'arl qu'il n’y en avait dans sa philosophie: il s’éloigne moins dans ses poëmes des croyances générales que ses prédilections philosophiques ne le feraient supposer.

L’influence de Spinosa est la seule qu'il ait consenli à reconnaître; mais on peut voir dans le beau travail de M. Garo combien le poète a modifié les doctrines de l’ Ethique . Cette grande imagination si pleine du sentiment de la nature, si profondément réaliste dans le sens élevé du mot, cet esprit qui ne consent pas à reconnaître la réalité de l’âme et celle de Dieu mises h part de la réalité du monde, échappe à l’idéalisme de Spinosa, qui est une négation de la réalité du monde, de la nature, une affirmation de l’unique et universelle substance. La divinité que ce philosophe place dans le pur abstrait, dans la substance absolument indéterminée, Goethe la voit dans la réalité sensible, dans la nature. Et, lorsque cessant de philosopher pour rectifier Spinosa et l’approprier à ses tendances personnelles, le poète entre en action après le penseur, il se fait dans ses idées, à son insu et par la force des choses un nouveau travail ; son panthéisme se modifie à son tour, et il accorde dans scs peintures à Dieu et à lame plus de réalité qu’il ne consent à leur en reconnaître dans scs raisonnements.

Nous n'entreprendrons pas ici de recueillir, dans l'œuvre entière de Goethe, tous les traits qui nous paraissent conclure à des idées de Dieu et de l’âme plus voisines du spiritualisme. Arrêtons-nous quelque peu sur son poème évidemment le plus philosophique de tous, sur son Faust .

t . La Philosophie de Gœlhe.

Nous ne prétendons pas en pénétrer complètement le symbolisme, si obscur dans la seconde partie; nous sommes bien loin aussi de prendre à la lettre et comme une profession de foi la mise en scène du dénouement empruntée à la mystique chrétienne. Mais nous demandons s'il est possible d’expliquer toute celte dernière partie de l’ccuvre autrement que par une adhésion du poëte au dogme de l'immortalité.

«Goethe a sa théorie particulière de l’immortalité; mais c’est une immortalité tellement aristocratique que bien peu parmi les mortels peuvent en être les candidats sérieux. «Je ne doute pas de notre durée au delà de la vie, disait-il, car, dans la nature, une entéléchie (un être arrivé à la perfection) ne peut pas disparaître; mais nous ne sommes pas tous immortels de la même façon, et, pour se manifester dans l’avenir comme grande entéléebie, il faut en être déjà une ici bas. » Cela, en langage vulgaire, signifie « pour mériter de vivre dans l’avenir, il faut avoir déjà vécu dans ce monde, et l'on n’a pas vécu, si l’on n’a pas pensé. »

Si l'on quitte ses conversations et ses œuvres de science et de critique pour rentrer dans sa poésie, on voit scs idées se modilicr et s'humaniser un peu, surtout à la fin de sa carrière. La seconde partie de Faust, terminée en 1831 , en est une preuve évidente. Les acteurs de son drame se rencontrent et se reconnaissent au delà du tombeau. Et ce n’est pas seulement la grande entéléchie du docteur Faust qui survit à cette dissolution du corps, mais aussi l'Ame plus humble de la pécheresse nommée autrefois Gretchen ; c’est Marguerite qui vient recevoir son amant sur le seuil du paradis et l'introduire dans la pure lumière et le pur amour.

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