I.A POESIE ALLEMANDE
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Le Dieu du penseur sera-l-ii chez Gœlhe aussi diflTùrenl du Dieu de l'artiste que sa théorie de l'immortalité diffère des idées qu’il a seirées sur ce sujet dans un grand nombre de ses poésies. « Ce qui semble constant dans la pensée de Gœlhe, nous dit l'historien de sa philosophie, c'est que Dieu est là seulement où est le mouvement actuel, la transformation, la vie, et qu’ailleurs Dieu n’est qu'en puissance. » « La divinité est agissante dans ce qui vit, mais non dans ce qui est mort ; elle est dans tout ce qui naît et se transforme, mais non dans ce qui est né et déjà immobile. » La minéralogie n'a rien de divin, si on la compare aux sciences de l’organisme, parce qu'elle ne porte que sur des objets morts. Et reprenant à son compte cette parole de Diderot: « Si Dieu n'est pas encore, il sera peut-être,» Gœtbe s’écriait: u Pourquoi a-t-on pris de l’ombrage de cette parole? On conçoit très-bien l’existence des planètes que les monades supérieures ont abandonnées déjà, ou dans lesquelles les monades n'ont pas encore reçu le don de la parole. Il ne faut, par exemple, qu’une constellation qui ne se rencontre pas tous les jours, il est vrai, pour que l'eau disparaisse et que la terre se sèche. De même qu’il y a des planètes d’hommes, il peut y avoir très-bien des planètes de poissons et des planètes d'oiseaux, où Dieu, n’existera pas. L’homme est le premier entretien de la nature avec Dieu ; mais je ne doute pas que sur d'autres planètes, cet entretien ne se fasse d’une manièro bien plus haute, bien plus profonde, bien plus raisonnable. »
Pour celte philosophie, Gœlhe n’admet pas le nom de panthéisme et s’en défend comme d’une injure axec cette réponse Je n’ai pas encore rencontré une personne sachant ce que ce mot signifie. » 11 est plus sincère lors-
qu'il écrit dans une lettre à Jacobi : « Quant à moi, je ne puis ine contenter d'une seule façon de penser : connue artiste et comme poêle je suis polythéiste, comme naturaliste, au contraire, je suis panthéiste, et l’un aussi décidément (pie l’autre; les choses du ciel et de la terre forment un ensemble si vaste que, pour l'embrasser, ce n'est pas trop de toutes les facultés de tous les êtres réunis. »
Celte phrase est une des plus précieuses que l'on puisse trouver dans Goethe pour le commenter par lui-même. Il n’est pas de notre sujet de faire ressortir ce qu'il y a de caractéristique de cette vaste et orgueilleuse intelligence dans ces mots : « Quant à moi, je ne puis mécontenter d’une seule façon de penser. » Mais nous nous empressons de saisir cet aveu qui distingue si nettement chez Goethe la religion du poêle et celle du savant : « Comme artiste et comme poète, je suis polythéiste ; comme naturaliste, au contraire, je suis panthéiste. » La poésie et l’art, nous le répétons, ramènent forcément les croyances philosophiques aux idées qu’il est possible de revêtir d’une forme sensible, animée, et non pas d’une simple formule abstraite, aux idées que le sens commun peut admettre et dont l’intelligence n’est pas réservée à ceux-là seuls qui les ont conçues. C’est là un des grands bienfaits moraux de la poésie; elle est condamnée par son essence même à se rapprocher de la religion et de la raison universelles; elle est plus rebelle à l’absurde que la scieucc. Le génie poétique de Goethe, ou seulement son instinct, sent bien qu’il n’y a pas d’art possible au sein du spinosisme ou du naturalisme absolu, ou de l’une quelconque de ces variétés du pan théisme qui n’admetlenl nulle part, ni chez Dieu, ni
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dons le monde, ni chez l’homme, de vraie et durable personnalité. Si aucun être dans la création, si Dieu luimême n'a pas d’existence actuelle et persistante, si rien n’est fait, si tout n’est qu’en train de se faire, comment voulez-vous que l’artiste saisisse un modèle à travers toutes ces choses qui sont en voie d’être, qui deviennent, mais qui ne sont pas ! L’artiste est contraint d’oublier de telles doctrines ; il abdique son panthéisme théorique et se place au sein d’une religion capable d’engendrer un art. Gcethe se déclare donc polythéiste en poésie; il accepte des dieux supérieurs aux forces indéterminées de la nature, des dieux personnels et libres, parce qu’avant tout il est artiste et qu’il veut créer des ligures vivantes et immortelles.
Le polythéisme de Goethe n’cst-il qu'un paganisme de sa façon plus ou moins semblable à celui des Grecs ses maîtres et ses modèles dans l'art? Sa mythologie n’cst-ellc pas plus voisine des dogmes chrétiens que de la religion d’Homère? On pourrait le supposer sur son drame de Faust et particulièrement sur la seconde partie. Nous n 'affirmons rien sur cette question. Mais un fait considérable ressort de l’aveu et de l'exemple du grand poète : c’est que le naturaliste passionné, le croyant à ces énergies inconscientes qui , dans leurs mille combinaisons fortuites, arrivent, sans le vouloir et sans le savoir à créer l’homme, lequel à son tour crée Dieu en le nommant, c’est que le penseur, qui qualifie lui-même sa science de panthéiste, est obligé de l’abdiquer quand il veut devenir artiste. Il reconnaît par-là qu’inspiré de celte étrange notion de l'univers qni constitue le panthéisme, le poète est incapable de créer dans les conditions de l’art cl de la beauté vivante. Il est contraint de
placer une mythologie, des dieux personnels entre lui et cette idée, intraduisible dans l’art, d’uneforre universelle dépourvue de conscience et d’amour; sa poésie rétablit dans la création l’indispensable providence que sa philosophie en avait ôtée.
Contre le panthéisme et toutes les doctrines afférentes, contre le matérialisme, le positivisme et toutes les façons de nier Dieu et l’àmc qui tendent aujourd'hui à se répandre, cette impuissance poétique reconnue par Goethe est un argument considérable. Argument de poëte, nous dira-t-on? Qu'on l’examine bien dans toute sa portée, et l’on verra si c’est un paradoxe d’artiste païen et non pas une objection sérieuse tirée des entrailles même de la nature humaine. Tout ce qui contredit un des instincts, un des besoins éternels de l’intelligence, comme le 1 csoin d’art et de poésie, risque très-fort d’être une erreur. Aussi Goethe accepte le nom de panthéisme pour sa philosophie; sa religion de savant s’adresse à la force inconsciente, indéterminée, impersonnelle, qui suscite l’univers. Mais quand il veut passer de la science à l’art, il est, de son aveu, obligé de s'inspirer d'une tout autre doctrine ; il imagine d’autres rapports entre la nature et son principe ; il se rapproche de l'idée de la providence, d’une divinité libre et personnelle ; il voit dans l’univers autre chose que le développement fortuit et fatal d’une vie sans cause et sans but. Cependant, et c’est en cela qu'il mérite l’épithète de grand païeti, il ne sépare jamais de la nature les divinités plus humaines qu'il veut bien reconnaître pour le besoin de sa poésie. Mais du moins son idée de la nature s'élève et se complète; il la doue de toutes les qualités d’un artiste, en considérant avec raison l’univers comme le modèle suprême de l’oeu-
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vrc d’art. On est bien près de reconnaître un Dieu, quand on admet dans la nature une beauté, un ordre, une harmonie dont les lois se retrouvent dans l’esprit humain et dont les procédés peuvent être librement imités par le poëtc. Quoi qu’il en soit, c’est toujours vers le monde extérieur que se tourne Goethe pour y chercher et ses dieux et les sources de sa poésie. « Étudiez la nature, dit-il sans cesse à Eckermann, tout est là. Procédez toujours objectivement comme je l’ai fait moi -même. On ne mérite ni le nom de poêle, ni celui de savant, tant qu'on n’exprime que des sentiments, des idées personnelles. Celui-là seul mérite ce litre qui sait s’assimiler le monde et le peindre, s’il est poêle, gu le décrire, s’il est
savant. ‘ » « Soyez certain que l’esprit humain
recule ou se dissout quand il cesse de s'occuper du monde extérieur.... Notre temps est un temps de décadence, ajoutait-il en pensant aux excès de l'esprit spéculatif et de la philosophie transcendantale qu’il n’aimait guères ; il se détourne de la réalité, il est de plus en plus subjectif ; dans tout effort sérieux, durable, scientifique, il y a un mouvement de Pâme vers le monde. Vous le constatez dans toutes les époques qui ont vraiment marché en avant par leurs œuvres; elles sont toutes tournées vers le monde extérieur. »... . « Pour moi, j'ai toujours procédé objectivement. » Voilà l’éloge suprême que Gœthe aime 5 se décerner.
Gœthc est la plus haute expression poétique des tendances de notre siècle vers le inonde extérieur et la philosophie de la nature. Nous ne dirons pas qu’il a contribué à accélérer ce mouvement, en France, surtout, où il
I, Conversations avec Eckermann. Tract, de Dclcrol.
s’cst produit sous de tout autres influences que la sienne ; mais il est certain que l’irrésistible sirène vers laquelle Goethe se sentait si fort appelé, entraine aujourd'hui jtèlemélc les savants, les artistes, même les naturalistes contemporains. Il est à croire que sa haute raison serait quelque peu effrayée de cet empressement universel des poètes et des penseurs à déserter le monde de la conscience et des vérités antérieures à l’observation externe pour se précipiter dans l’étude et l’adoration exclusive du monde sensible. S'il constatait autour de lui quclqucssymptômes de décadence, il n’en accuserait pas les excès de l'esprit spéculatif et de la philosophie transcendantale. Ce jugement de Goethe s’applique à un temps déjà bien éloigné de nous: il était fondé, peut-être, à l’égard de ses prédécesseurs et des contemporains de sa jeunesse; il serait fort injuste vis-à-vis des générations qui lui ont succédé. De combien n’a-t-on pas dépassé la juste mesure dans ce culte du monde extérieur que recommandait si énergiquement le poète? Après Descartes et le dix-septième siècle, après Boileau, Voltaire et leurs disciples en Allemagne et en France, il fallait certainement revenir à la nature et procéder objectivement , si l’on voulait que la poésie ressuscitât. Respectons cette sentencede Gœlhc : «On ne mérite ni le nom de poète ni celui de savant, tant qu'on n’exprime que des sentiments, que des idées personnelles. Celui-là seul mérite ce titre qui sait s’assimiler le monde et le peindre s’il est poète, ou le décrire s’il est savant.» Ne faut-il pas adoucir un peu cependant ce que cette maxime a de trop absolu. N’est-il pas des poètes, et de très-grands, qui n’ont fait que se raconter eux-mêmes et qu’exprimer des sentiments personnels? En des sphères très-opposées, Racine et Biron ne sont-ils pas tous deux
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des poêles inspirés surtout de leur propre rcrur et purement subjectifs? Le poète qui exprime des sentiments personnels a du moins pour lui la sincérité du témoignage. Une âme racontée par elle-même n’est-elle d'aucun prix en poésie? Le poète qui ne prétend peindre que les objets extérieurs, qu’un monde absolument indépendant de sa conscience, risque fort de mentir et de nous tromper, si sa clairvoyance fléchit un seul instant. Regardons autour de nous : quelle vérité expressive et parlant à l’esprit possèdent cette foule de peintures qui ne visent qu'à la reproduction du monde extérieur cl dont l'exactitude matérielle est incontestable?
Mais cet arrêt contre les poètes de la conscience n’est pas la seule assertion excessive de l'illustre adorateur de la nature. Voici un jugement plus contestable encore et que l'histoire tout entière nous semble démentir : «Soyez certain que l’esprit humain recule ou se dissout quand il cesse de s’occuper du monde extérieur. » S'il s’agit ici d’un oubli absolu de la nature et de l'observation du monde réel, comme chez, les Grccset les Latins du Bas Empire, comme chez nous à certaine époque du moyen âge et de notre poésie de salon et de cour, nous adhérons pleinement à l'idée de Goethe. Mais s’il s’agit de ces époques où l’homme se préfère à l’univers, où l'esprit apprend à dominer les séductions du monde visible et reporte son attention sur lui-même, ou le nosce te ipsum devient la loi essentielle de la sagesse, où l'homme se prend pour centre, pour objet et pour commune mesure de toutes les choses de la création, l'affirmation du poète est souverainement inexacte cl dangereuse en des temps comme Je notre. Les époques où l’âme se préfère à la nature, où l'homme aspire
à se diviniser lui-même ou à se sanctifier en cherchant dans la conscience ses dieux, scs lois morales et politiques, les principes d’un art dont les proportions humaines sont la règle, les éléments mathématiques et rniionnels des sciences qui observent la nature, ces époques sont les plus fécondes de la civilisation; toutes les grandes dates de l'histoire leur appartiennent.
Connaissez-vous dans l’histoire une heure plus éclatante que l’avénement du génie 'grec? Goethe, lui-raéme, doit une partie de sa valeur à l'étude de cette merveilleuse période. Et qu'est-cc que le monde hellénique , après le monde oriental, si ce n’est une victoire de laine humaine sur la nature? Ce n’est pas seulement la société asiatique le régime des castes, la polygamie, la théocratie, les royautés absolues qui ont succombé dans ces immortelles batailles de Marathon, de Salamine et de Platée, les plus saintes journées de la vertu guerrière : c’est la formidable sirène qui a été terrassée, c’est le sphinx du monde extérieur, c’est la nature mère de toutes les idolâtries et de toutes les servitudes qui ont senti le bras victorieux de l’homme et les atteintes vengeresses de la liberté. L’esprit humain était-il en voie de reculer ou de se dissoudre quand il allait produire la poésie de Sophocle, la science de Socrate, l'art de Phidias, et consacrer cette petite république d’Athènes qui tient autant de place dans l’histoire de la pensée que tout le reste du monde. Le paganisme de Goethe remontait-il donc jusqu’aux idolâtries orientales? Si peu chrétien qu'il fût dans le sens orthodoxe, ce grand esprit ne pouvait méconnaître les immenses bienfaits de l’Evangile et la su-, périorité de la civilisation chrétienne. A tout le moins, il n’aurait pas osé prétendre que l’esprit humain a reculé
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prêt à se dissoudre en embrassant la foi des Apôtres. Or qu'cst-ce que le Christianisme vis-à-vis du monde extérieur, si ce n'est un acte de mépris autrement absolu que l’anlropomorphisme grec, une victoire de la conscience sur la nature, qui devait pour de longs siècles détourner l’attention de l'homme de l'univers pour la concentrer tout entière sur les phénomènes de la vie morale !
Venons à des temps plus rapprochés de nous, à l'histoire intellectuelle de l'Europe depuis le moyen âge. La peinture et les arts plastiques n'onl-ils pas subi une décadence aussitôt après l'invasion du naturalisme, dans la voie où Michel-Ange et les Vénitiens les avaient lancés? Notre littérature française du dix-septième siècle, quelle que soit la sévérité des critiques allemandes et de Gœlhc lui-mémc à son sujet, n’en est pas moins un des plus grands faits de l’Europe moderne, cl l'œuvre la plus brillante de notre nation jusqu’à ce jour la plus influente de l'Occident. Or le caractère le plus frappant de tous les grands esprits du dix-septième siècle, c'est d’avoir poussé jusqu'à l'excès l'oubli du monde extérieur. Descartes donne au siècle son point de départ philosophique dans un fait de conscience absolument indépendant de toute action de la nature. Je pense, donc je suis, et je n'ai besoin de rien que de ma propre pensée pour arriver à connaître l’infini, à mesurer, à dominer à posséder l’univers. Corneille appuie ce dogme héroïque de la plus saine, de la plus héroïque des poésies. Et tout ce chœur d'hommes incomparables qui gravitent autour de Descaries réussit à fonder sur la seule raison, sur la seule étude de la conscience un des monuments les plus solides et les plus majestueux de tous les âges. Nous savons ce qui manque à la poésie du
dix-septième siècle, si l'on se place pour la juger au point de vue de Goethe ou des réalistes contemporains. Cette littérature aura scs éclipses chaque fois que les splendeurs de la création matérielle effaceront à nos yeux les merveilles du monde moral, et que les appétits effrénés, les curiosités malsaines, l’idolâtrie de la nature se placeront entre l'homme et sa conscience. Mais chaque fois que fatigué des orgies de l'imagination, des abus de la sensualité et du mysticisme, de l'orgueil désordonné des sciences physiques, des" puériles tentatives de l'alambic et du scalpel pour constituer une religion, l'homme voudra se reposer dans le calme d'une raison sereine, dans le sentiment de sa vraie force et de sa vraie noblesse, en face des perspectives infinies que la conscience morale nous dévoile, l’esprit humain prendra pour guides vers la lumière du beau, la France de Dcscartcs et de Corneille, comme l'Italie de Virgile et de Cicéron, comme la Grèce de Platon et de Sophocle.
L’erreur que nous combattons, couverte du grand nom de Goethe, a pour elle les irrésistibles tendances de notre époque. On place partout le progrès dans le culte perfectionné du inonde extérieur, dans une communion plus intime de l'âme et de la nature. La science, l'art, la morale sont lancés dans cette voie. Le naturalisme nous déborde aussi bien que la démocratie et l’un poussant l'autre. La démocratie c'est le naturalisme en politique; elle a ses droits, sans doute, et ses droits sont sacrés à la condition d'étre subordonnés comme ceux de la nature aux droits supérieurs de la raison. Nous sentons aussi bien que personne que la logique est pour longtemps impuissante devant les faits, qu'aucune action humaine n’est capable de faire obstacle au mouvement qui
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nous entraîne; que la liberté morale a chancelé de nos jours sur tous les points devant la force matérielle, et qu'on ne discute pas avec la force. Aussi bien ce n'est pas à l'esprit de notre temps, c’est au génie de Gœlhc que nous adressons ces respectueuses remontrances. Autour de pareilles intelligences il naît une lumière du sein des erreurs elles- mêmes, quand on heurte résolument ces erreurs. Le naturalisme de Gœthe-est d’un tout autre ordre que celui delà société présente; mais le vertige qui pousse les âmes à tout demander au monde extérieur semblera peut-être justifié par les conseils et l'éminente raison du poète. Nous cherchons à montrer que celte haute sagesse à fléchi sur un point. Quels arguments n’aurait-il pas puisé lui-même contre son principe trop absolu et ses tendances naturalistes, qu’il savait d'ailleurs si bien équilibrer avec les exigences de I idéal, dans le spectacle que donnent aujourd’hui les arts, sans parler des mœurs, pour s’être aveuglément précipités dans une voie que ses doctrines autorisent? Représentez-vous Gœlhc l’OIvmpien en face des tableaux de M. Courbet, de l'esthétique de Proudhon, de nos romans, drames et poèmes réalistes et de la société du second empire? S'il voyait là, comme c’est certain, les symptômes d’une dissolution ou d’un mouvement rétrograde, il jugerait aussi que ce n’est pas pour avoir cessé de nous occuper du monde extérieur et par les excès de l'esprit spéculatif de la philosophie transcendantale que nous avons encouru d’aussi lugubres misères.
Mais il ne faut pas sur quelques propositions dogmatiques, si tranchantes qu'elles soient, s’exagérer le naturalisme poétique de l'auteur de Faust. Tout poète, fûtil aussi un savant et un penseur comme Gœthe, écrit sa
véritable profession de foi dans sa poésie. C'esl dans ses œuvres vivantes et non pas sur ses formules abstraites qu’il faut juger sa théorie. Avec un génie aussi merveilleusement complet que celui de Gœthe et dont l'harmonie des facultés les plus diverses est le principal caractère, il faut considérer l’ensemble pour bien comprendre le détail. Ce conseil do Goethe de se tourner toujours vers le monde extérieur est parfaitement juste, non en lui-même, mais dans la mesure où ce grand artiste l’a suivi. Voyez Gœthe dans les genres littéraires qui prêtent le plus à l'invasion du monde extérieur, à la peinture de paysage, dans les poèmes lyriques où la description tient chez nous tant de place, depuis Lamartine et Victor Ilugo? Quelle admirable sobriété de détails pittoresques! Le charme et le sujet du tableau sont-ils jamais empruntés au monde extérieur tout seul? L’homme n’est-il pas toujours le centre, le héros et la plupart du temps l’unique sujet de ces bas-reliefs et de ces camées dignes du ciseau des Grecs? Pour tout ce qui concerne le style et l’ordonnance, l’art proprement dit, les poésies lyriques de Gœthe sont ce qui a été fait dans les temps modernes de plus semblable à la poésie grecque. Dans ces petites pièces, lieds, épigrammes, c’est une perfection de contour, un relief, une simplicité et une élégance supérieures même à Anacréon et à l’Anthologie. Dans les plus longs de ces poèmes, élégies, poésies diverses, quelle étonnante brièveté, si nous les comparons aux interminables effusions de nos lyriques français et aux décorations rustiques à travers lesquelles ces longues confessions s’évaporent? Gœthe, par le choix de scs sujets, même dans le genre lyrique, par la manière dont iHes compose, par son style et son exécution tout cn-
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Itère, se montre perpétuellement le contraire d’un poêle descriptif et d'un peintre de paysage. Il a dit lui-même dans ses conversations avec Eckermann une parole qui juge cette question et qui éclaire singulièrement cette manière de se tourner vers le monde extérieur. «Je n'ai jamais étudié la nature pour en tirer parti comme poète; mais comme je m’étais exercé dans ma jeunesse à dessiner le paysage, et que, plus tard, mes études d'histoire naturelle avaient accoutumé mon esprit à l'observation constante et précise des phénomènes de la nature, peu à peu j’ai appris la nature par cœur jusque dans les plus petits détails, si bien qu'elle est à mon service dès que j’en ai besoin comme poète et qu'il ne m’arrive guère de pécher contre la vérité*. » Quelle est la conclusion à tirer de ceci pour déterminer la poétique de Goethe? C’est que jamais le monde extérieur n’a été pour lui l’objet de la poésie; il se tourne vers la nature, il la contemple, il l'étudie, non pas même pour en tirer directement parti comme poète, mais pour t avoir à son service. C'est-à-dire qu'il est en vain spinosiste ou panthéiste, qu'il considère en vain, le monde visible comme l’unique foyer de l’être et de la vie; il est contraint par son génie de poète à procéder comme un spiritualiste pur, à reléguer la nature au second plan, à la considérer comme une servante, indispensable il est vrai, mais servante. Ces injonctions réitérées aux savants, aux philosophes, aux poètes, de s’inspirer toujours du monde extérieur, si on les commente par lesœuvres mêmes deGœthe, n’aboutissent donc qu’à cette vérité de l'esthétique éter-
t. Conversations de Goethe recueillies par Eckermann, traduction Dclcrot, t. Ier, p. 30'i.
nclle : l'arl n’est pas une collection de formules abstraites, mais de ligures vivantes. I.e poète n’exprime pas l’idée à la façon du géomèlre, il l’incarne dans un objet réel, dans un type animé qui parle à la sensibilité du spectateur aussi bien qu'à son intelligence; le poêle a toujours la nature à son service, mais il ne s'asservit jamais à la nature. Voilà ce qu’a fait Goethe. Et ce n'csl pas là du naturalisme comme celui qui a prévalu chez nous. C’est la doctrine que professent les spiritualistes les plus absolus, si peu qu'ils soient poètes. Tous les poèmes de Goethe, même ceux où le paysage tient le plus de place, témoignent de cette subordination dans laquelle il retient toujours le monde extérieur autour de la figure de l’homme, la couleur vis-à-vis du dessin et l’image vis-à-vis de la pensée. La peinture des sites n’est jamais pour lui qu’une occasion de mieux faire ressortir un sentiment, d’encadrer avec élégance un petit drame, car Goethe est par-dessus tout poète dramatique. La plupart de ses pièces du genre lyrique renferment une action, même les plus courtes. On a peine à trouver chez lui deux ou trois tableaux de paysage dont l'accident principal ne soit pas une ligure humaine. La nature n’est le plus souvent qu’un accessoire, un rapide accompagnement de la mélodie intérieure. Voulez-vous savoir comment Goethe suit dans sa manière habituelle de peindre le paysage les conseils du maître qu’il évoque et qu’il nous recommande à tous, lisez le délicieux petit poème qui porte ce titre révélateur : L'Amour peintre de paysage.
Tant que la figure humaine belle, animée, agissante n’apparait pas dans le tableau, le plus difficile est à faire, c’est-à-dire l'essentiel et la raison d’être de la
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pcinlurc. L'idée de peindre la décorai ion loule seule sans un acteur est tout à fait contraire au génie de Gœllie.
Nous voilà mieux éclairés sur ce qu'il entend par la nature comme objet de l'élude assidue de l’artiste, sur ce qu'est pour lui ce monde extérieur dont l'esprit humain doit s'occuper sans cesse sous peine de reculer et de se dissoudre. Gœlhc comprend évidemment dans le monde extérieur, les actions, tous les phénomènes apparents de la vie, l’humanité en mouvement, c’est-à-dire l'histoire tout entière. Il ne prétend pas conseiller au poiile la contemplation des faits naturels isolés des faits humains; et dès lors qu’il subordonne le paysage aux actions, au sentiment des personnages qu'il y place, c’est le monde tout entier de la forme qu’il subordonne à celui de l'idée; et ce naturaliste si absolu reconnaît la prédominance de l'âme sur la nature.
Ramené ainsi à la pratique de l’art, le panthéisme de Gœlhc s’évanouit ou se transforme singulièrement. Dès qu'on en appelle du philosophe au poêle, les croyances nécessaires, l'éternel sens commun reprennent leurs droits. Si l’on interprète sa poétique comme on doit le faire, c'est-à-dire d'après les œuvres de l'artiste plus encore que d'après ses théories, on arrive à des principes tout opposés à ceux du naturalisme. En vérité, l'art de Gœlhc est le même que celui des Grecs. Entre tous les modernes, il est celui dont la méthode est la plus semblable à celle de la muse hellénique. C’est-à-dire qu'audessus de la nature contemplée avec amour , étudiée dans tous scs détails, apprise par cœur, il a un modèle dans l’invisible, il procède avant tout de l’idéal. La grande œuvre du génie grec, sa gloire impérissable, ce
n’esl pas d’avoir mieux vu et plus adoré la nature, c’est d’avoir eu le premier la notion et le culte de l'idéal.
Mais il est certain que si le modèle idéal nécessaire à l'artiste réside comme les vérités nécessaires à l'homme, comme les principes de la raison, en dehors et au-dessus de la nature, c’est-à-dire dans la conscience, ce n’est qu’à la suite de l’observation externe, à l’occasion des sens et de la nature, que l’idée s’éveille dans l’esprit humain. Tel est l’ordre que suit l'inspiration de Gœthe; et c’est en ce sens, merveilleusement conforme aux lois premières du développement de l'âme, que sa conception est naturaliste. C’est presque toujours à la vue d’un fait réel qu'il en découvre l’idée poétique. On trouve une preuve curieuse de cette habitude intellectuelle du grand artiste dans l’histoire d'une des plus belles œuvres de la muse allemande, le drame de Guillaume Tell. Ce merveilleux poème nous oITre une heureuse transition pour passer de tiœthc à Schiller. Car il est né du contact de ce s deux génies pendant celle carrière d’amitié que la mort seule interrompit, et qui fournit à l'histoire littéraire un de scs plus nobles et de ses plus louchants épisodes.
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CUJTUE ET SCUtLLER. I.E CL’ I Ll. Al: H K TELE
L'inspiration de Schiller procède à l'inverse de celle de Goethe ; elle vu presque toujours du dedans au dehors, de l'émotion personnelle ou de l'idée générale à lu conception poétique. C’est un poète subjectif pour etnployer leur langage. Aussi, malgré la délicatesse de ses impressions vis-à-vis du monde qui l'entoure, il n'a rien de particulier comme poêle de la nature. Le genre dramatique, il est vrai, lui interdit le paysage; mais relisez ses poésies lyriques et vous constaterez que nul des grands poêles de ce siècle n'a donné moins d'attention que Schiller à tout ce qui n’est pas le cœur humain, où l'histoire humaine en général. Celui de tous scs poèmes où le paysage tient le plus de place a traversé l'inspiration de Goethe avant de prendre un corps dans la sienne. On sait aujourd'hui que le sujet de Guillaume Tell appartient à l’auteur de Faust, quoique Schiller ait oublié d’en faire mention. Il est possible d'ailleurs que cette admirable légende se soit emparée de ces deux esprits avant qu’il y ait eu communication entre eux, et l'on va juger d'après la manière dont la conception s'est posée chez chacun d'eux de la différence essentielle de leurs
LE GUILLAUME TELL
génies. G’esl la lecture d’un chroniqueur suisse qui inspire à Schiller son enthousiasme pour l'histoire de Guillaume Tell et la pensée d’en tirer un drame. Il écrivait à Krerncr, le 9 septembre 1 802, « qu’il avait trouvé dans ce vieux Tschudi une inspiration si loyale, si hérodotique, si homérique même, qu’il comptait beaucoup sur son secours pour se mettre en veine de poésie. » Ecoutons maintenant l’auteur de Faust , non pas tant pour nous rappeler que : « ces grands paysans que Schiller à si magnifiquement reproduits, ces héroïques figures qu'il a fait revivre sur les sommets de l'Oberland, il ne les a pas trouvés seulement dans les naïfs récits de l’IIérodote des Alpes, il les a vus dans les souvenirs de Gœthe, il les a vus dessinés déjà et poétiquement transfigurés dans l’imagination de son ami1, » que pour noter la voie différente par laquelle a pénétré dans l’esprit de Goethe la conception de Guillaume Tell. Ses lettres de l’année 1797 nous apprennent que « pendant son second voyage en Suisse l’idée d’un poème de Guillaume Tell s’était vivement emparée de son esprit. » Trente ans plus tard, vingt-deux ans après la mort de Schiller, le 6 mai 1827, dans un entretien avec son secrétaire Eekermann, il revenait sur ce sujet et donnait ces curieuses explications que l’histoire littéraire doit recueillir.
« En 1797, je visitai de nouveau le lac des Quatre- Cantons; et cette nature si charmante, si magnifique, si grandiose, produisit encore sur moi une impression tellement vive que je ne pus résister à l’idée de peindre
I. Correspondance entre Uœlhc it Schiller, par Saint -Jfi né Taillandier, t. Il, p. 309.
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dans un pnëme les beautés splendides et sans cesse renouvelées de ce paysage incomparable. Mais pour donner plus de charme, d'intérôl et de vie à ma peinture, il me sembla convenable d'animer cette terre si imposante avec des figures humaines dont la grandeur égalât la majesté des lieux. La légende de Guillaume Tell s'offrait naturellement à moi pour remplir ce vœu dans mon esprit. J'étais tout plein de ce beau sujet, et déjà, selon l'inspiration, je commençais à additionner mes hexamètres; j'apercevais le lac aux tranquilles clartés de la luuc; j'illuminais les brouillards dans les profondeurs des montagnes; je voyais les eaux étinceler sous les rayons les plus doux du soleil matinal; dans la forêt, dans la prairie, tout était vie et allégresse ; puis je représentais un orage, armé d’éclairs et de tonnerre, qui du sein des gorges sombres se précipitait sur le lac. Je peignais aussi le calme des nuits sereines et maintes rencontres familières sur les ponts et les passerelles. Je fis toutes ces confidences à Schiller, dans l’âme duquel mes paysages et mes figures se combinèrent pour former un drame. Or, comme entraîné par d'autres occupations, j'ajournais toujours l'accomplissement de mon dessein, je finis par lui abandonner mon sujet, et c'est là-dessus qu'il composa son admirable poëme. »
Ainsi c'est l'idée de peindre cette nature si charmante, si magnifique, si grandiose du lac des Qualrc- Cantons qui a précédé dans l'esprit de Gœthe et engendré le sujet de Guillaume Tell. Les splendeurs du monde visible le conduisent à concevoir celles de lame. C’est pour donner plus d’intérêt et de vie à la peinture d’un incomparable paysage qu’il juge convenable de l’animer avec des ligures humaines. L'objet qui l’émeut
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d’abord c’est le paysage lui-même, il en fait son héros principal. L'univers d'abord, la divinité répandue dans l’ensemble des choses, les beautés naïves, les forces nécessaires et irréfléchies qui se déploient au dehors de l'homme et au-dessus de sa liberté ; les personnages humains, les forces agissant avec conscience d’elles-mêmcs ne viendront qu’après. Le poète ne perdra jamais de vue les glaciers des Alpes, et les forêts inaccessibles en face de Waller Furst, de StaulTacher et de Winkelried.
Schiller s’inspire de l’acte héroïque plutôt que du paysage sublime , et pour donner toute la place à l'homme il écrit un drame où Gcelhe rêvait une épopée. La poésie de Guillaume Tell rappelle sans doute en mille passages les sites merveilleux où le drame se déroule. Le poêle, cependant, donne plus à faire au peintre et au décorateur qu'il ne consent à faire lui-même pour représenter les lieux. Les descriptions auraient embarrassé le dialogue et la marche des événements; il les relègue dans les indications de décors au commencement de chaque scène. L'impression produite par cette puissante nature ne se trahit pas chez les personnages par une surabondance de lyrisme pittoresque, comme il fût arrivé à certain moment sur notre théâtre romantique. Les acteurs sont aussi sobres d’effusions suscitées par le paysage que si le drame se passait dans un palais classique. La nature ne joue un rôle, et un rôle principal, que dans les premières scènes où il s’agissait de caractériser le magnifique pays où les faits vont s'accomplir. C'est comme une sorte d'exposition pittoresque qui précède l’exposition dramatique et prépare l’âme du spectateur à des sentiments dignes de ces lieux incom-
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parables. I^a musique y vient en aide, et la tragédie au début est comme une sorte de symphonie.
Le paysage de la Suisse, tout le monde extérieur au sein duquel doit se mouvoir le drame sont caractérisés dans ces deux scènes. Le théâtre est construit ; l'action , pourra désormais se développer sans que le poète s’attarde à décrire le terrain où elle se passe. Schiller n'avait vu les Alpes que par les yeux de Goethe; mais quelles vives communications, quel fertile échange de couleurs et de traits lumineux ont dû se faire entre deux imaginations de cet ordre ! Tel que Schiller nous apparaît avec son ardente contemplation de la conscience et l'intérêt passionné qui le pousse vers le domaine moral et les questions de liberté et de justice, avec sa sympathie pour tout ce qui est humain et sa puissance d’admiration et d'amitié, le tableau de la Suisse tracé de la main de Goethe l’a peut-être ému plus profondément que le spectacle immédiat de ces sublimes montagnes. 11 n'a pas éprouvé ces besoins de voyages et d’étude directe des objets naturels qui ont si fort enrichi l’intelligence de son savant émule. Comme tout écrivain il voulait être exact dans ses tableaux, mais il savait suppléer aux études faites sur nature par ce sentiment puissant des analogies qui est l’essence même du génie poétique. Ainsi, pour écrire sa belle ballade du Plongeur, il avait fait des études particulières ; il avait lu quelques livres de pêche, mais il n’avait jamais vu la mer. Il s’était appliqué à peindre, en un petit nombre de vers et avec tous les procédés de l’harmonie imitative, le mouvement, le jet impétueux, le tourbillon des eaux du goulTre, cl il avait merveilleusement réussi. « Savez-vous! lui écrivait un jour Goethe, que celte peinture est d’une rare vérité ?
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— Hélas, répondit Schiller ; je l’ai faite en regardant les Ilots d’écume tombant des roues d’un moulin *..»
Malgré, ce besoin, commun à tous les vrais artistes, d'élre matériellement exacts dans les descriptions et les images, malgré son sentiment délicat des harmonies extérieures, Schiller est uniquement un poète de l'âme. La nature visible n’est pour lui qu’un accessoire et un auxiliaire. Sur ce point encore se marque la profonde différence qui sépare son génie de celui de Gœthe. Nous n’avons pas 5 faire ici le parallèle si souvent essayé de ces deux grands esprits ; mais pour restreindre ce parallèle au seul point qui nous occupe, ne pourrail-on pas dire que si le génie de Schiller est plus tendre, plus héroïque, plus sympathique, plus moral, c’est qu'il s’inspire avant tout du monde intérieur, de ce monde de la conscience où règne souverainement la liberté. A force d’aimer, d’étudier, d'adorer le monde extérieur et la vie universelle, Goethe arrive souvent à transporter dans les faits humains la fatalité qui régit le monde matériel.
Ces deux incomparables génies représentent donc les deux faces de l'art et les deux esprits éternellement rivaux dans la poésie. Ils résument aussi dans leur harmonieuse opposition les caractères si complexes du génie allemand.
Nous pourrions longuement encore, à travers cette grande littérature germanique, poursuivre l’histoire du sentiment de la nature. Nulle part plus qu’en Allemagne n’abondent les œuvres qu’il a inspirées. Mais ce livre n'a pas la prétention d’étre une revue complète de toutes les
1. Les Poésies lyriques de Schiller, traduites par X. Marinier.
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littératures. Nous n'étudions les faits que pour en exprimer le sens général et en tirer une doctrine; pour cela les faits essentiels nous suffisent. Goethe cl Schiller sont jusqu'à ce jour les faits essentiels de la poésie allemande.
Quelle qu'ait été la fortune de ces deux maîtres auprès des générations qui les ont suivis et les fluctuations de leur popularité, il est évident, en face de l'Allemagne, on pourrait dire en face de l’Europe actuelle, que c'est Goethe qui a vaincu. Il a vaincu fort au delà de ce que sa haute raison aurait souhaité. Lorsqu'il recommandait, de s'éloigner de Y esprit spéculatif et de la poésie subjective, de peindre, avant tout le monde, la vie universelle plutôt que la personnalité, lorsqu’il prétendait (pie l'esprit humain recule et se dissout dès qu'il cesse de s'occuper du monde extérieur , il concevait entre la peinture de l’âme et celle de l’univers ce juste équilibre, celte harmonieuse proportion qu’il a observés luiméme en toute chose. Je ne doute pas que le matérialisme absolu, l'extrême naturalisme, si vous aimez mieux ce mot, ne lui eût inspiré une aversion égale à celle qu’il portait aux excès de l'esprit spéculatif et de la philosophie transccndentalc.
Or l’Allemagne d'aujourd’hui, cette Allemagne que nous étions accoutumés à nous représenter comme la terre classique de l’idéalisme, du mysticisme, du spiritualisme raffiné, a poussé aussi loin que personne l’excès du naturalisme dans la poésie, dans les doctrines et dans la pratique. La réhabilitation de la chair y a été aussi énergiquement proclamée qu’en France. L’âme a cessé d’y opprimer la nature, et le droit d’y dominer le fait. Le culte du monde extérieur y éclate comme chez nous dans la philosophie, dans les arts, dans la poli-
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tique. Ce n'est pas la domination de la Prusse qui fera rentrer le génie allemand dans les voies du spiritualisme.
Un fait immense nous frappe dans l'Europe actuelle, apparent dans toutes les branches du développement de l’esprit et de la société, mais plus éclatant peut-être dans l'ordre de la poésie : c’est l’abolition des diversités locales, des génies nationaux au profit d’une sorte d'unité intellectuelle. A l'heure qu’il est, on ne saurait noter la moindre différence dans la manière de sentir et de peindre le monde extérieur chez les diverses nations du monde civilisé; il n’existe plus sur ce point comme sur les autres que la diversité des génies individuels. Fut-il jamais une poésie plus absolument privée du sentiment de la nature que notre poésie française des dixseptième et dix-huitième siècle? Aujourd’hui les poètes et les artistes français ont égalé les plus riches dans la conception et dans l'expression de ce sentiment. La même surabondance d’impressions tirées du monde extérieur se manifeste partout. En tout pays la nature, selon le vœu de Goethe, est l'objet de prédilection des artistes, des poètes et des savants. Dans toutes les littératures, comme dans toutes les sociétés européennes, la cause de l'àmc et celle de la liberté le cèdent aux faits extérieurs et le monde libre au monde fatal.
Deux situations de l'esprit absolument contraires auront donc produit dans l’Europe moderne, à quelques siècles de distance, deux faits semblables. Au moyen âge la domination du spiritualisme chrétien enfante, avec l’unité religieuse, une véritable unité littéraire. La théologie, la philosophie, la science et l’histoire sont écrites dans la même langue, la langue latine, et dans le môme
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sentiment d'un bout à l'autre du monde catholique. La poésie chevaleresque vit sur le mémo fond commun chez tous les peuples; elle est écrite surtout en français, et empruntée partout à la tradition française. Dans notre siècle l’étude prédominante du monde extérieur, le goût, on peut dire l'adoration de la nature et de la matière, amènent d'abord l'unité industrielle et scientifique dans une société préoccupée avant tout de créer la richesse et d’en jouir, et, enfin, cette sorte d'unité morale qui peut naître d’un matérialisme commun à tous. Il en résulte dans la littérature, dans les œuvres de l'imagination une grande uniformité, surtout quand ces œuvres comportent une intervention particulière du sentiment de la nature. Le théâtre, le roman gardent encore une physionomie locale, quand ils ne sont pas défigurés par l'imitation française. La poésie lyrique, c’est-à-dire tout ce qu’il y avait eu jusqu’ici de plus individuel et de plus local, porte aujourd'hui d'un bout à l’autre du monde civilisé un même caractère, le naturalisme. En quoi diffèrent sous ce rapport l'Allemagne de Goethe, d’Uhland, de Lcnan, etc., et le pays de Corneille et de Voltaire devenu celui de Lamartine, de Victor Hugo et de tant d’autres poètes dominés comme eux à divers degrés par le sentiment de la nature?
DU
DANS LES ARTS ET LA POÉSIE MODERNES