LF. SENTIMENT DE LA NATURE EST-IL CHRÉTIEN
science d'où il le lira cl de l'adorer en le personnifiant dans une existence unique capable d'unir en elle toutes les perfections qu’il peut rêver. » Dieu n’est rien de plus que cet idéal pour les plus religieux et les plus moraux de la nouvelle école. C'est-à-dire qu’il n'y a pas dans le monde d'intelligence, de liberté, de puissance réfléchie supérieures à celles de l'homme, qu'en dehors de l'homme il n'existe que cette force fatale, inconsciente, qui constitue l'univers; et enfin, par une conséquence nécessaire, que nulle vie dans cet univers ne saurait exister indépendamment de ce vaste corps des choses, c'est-à-dire de la matière ; que la distinction de la matière et de l’esprit ne peut être admise; que, dans l'homme lui-même, il est impossible de distinguer, de séparer nettement ce qui est d’une âme et ce qui est d’un corps formé des éléments communs à toute la création; que ces mots d’esprit et de matière n'ont plus de sens dans leur opposition l’un à l'autre; que l’esprit n'est qu'une des phases de la matière, sa fleur, pour ainsi dire, dans le développement indéfini de la vie universelle. ■
D’après ce système, c’est l’homme lui-même qui remplace au sein de la création ce Dieu qui n’existe pas au dehors de notre esprit; c’est l’humanité qui représente la direction, qui possède la suprématie, on ose presque dire le gouvernement de la nature. De progrès en progrès, la science ne doit-elle pas transformer l'univers î Etrange divinité incapable de créer un grain de sable! En attendant qu’il ait dompté la nature, l’homme n'en est pas moins le seul être proposé à notre adoration par les nouveaux penseurs. La morale est le respect, en d’autres termes, le culte qu’il se doit à lui-même. Ce culte varie nécessairement au gré de chaque divinité qui se
l'adresse : autant d'individus, autant de morales. Doctrine accommodante et conséquence directe de la nouvelle métaphysique. Dites après cela que la morale est indépendante du dogme !
Cette philosophie ne semhle-t-elle pas au premier abord tout ce qui a été (enté de plus audacieux en faveur de l’orgueil humain? On pourrait croire quelle subordonne à l'homme la nature entière, plus complètement qu’aucune philosophie, aucune religion ne l’avaient fait jusqu’ici ; fut-il jamais en apparence d'ant/iropomorphisme aussi absolu? lies anciennes religions, le paganisme hellénique, le christianisme lui-méme, selon votre dire, attribuaient à Dieu la forme humaine; vous faites mieux, vous attribuez à l’homme tout seul la forme et l’essence divines. Je ne sais si vous vous en glorifiez, mais il est certain qu'on vous en accuse. Moi je vous accuse au contraire d’avoir découronné l'homme, comme il ne le fut jamais, de sa grandeur , de sa beauté morale, de tout ce qu’il a de commun avec la Divinité. Vous ne faites rien de plus que de coijtinucr, en les amoindrissant, les vieilles religions de la nature. Jamais l'homme ne m’est apparu plus petit, plus écrasé qu’en face de votre univers sans Dieu. Il est le jouet des lois aveugles, inconscientes, fatales, des lois sans providence, sans bonté, sans justice, qui meuvent la nature. Son libre arbitre, que je vous délie de prouver si vous ûtez celui de Dieu, ne peut lui servir qu’à produire en lui comme vertu suprême le fatalisme, la résignation au néant. Sa personne, un moment détachée de la vie universelle pour la connaître et se connaître elle-même, s'évanouit bientôt au sein de l'aveugle nature, qui, seule éternelle, subsiste, végète et se développe à l’infini sans jamais sentir son
LE SENTIMENT DE LA NATl'UE EST-IL CHRÉTIEN? 455
existence. Voilà ce que devient la divinité de l'homme substituée à celle de Dieu. Après avoir eu, dans une vie éphémère, la conscience de sa faiblesse, de sa pelitesse démesurée en face de l'univers qui l’enveloppe, l'âme de ce dieu s'éteint dans ce corps immense qui ne lui a jamais obéi, dans celle matière insoumise et toute-puissante, berceau et tombe d'une intelligence et d'une volonté passagères qu’elle a produites et qu’elle absorbe sans les avoir jamais connues.
Telle est la notion de l'homme et celle de la nature que la philosophie nouvelle cherche à faire prévaloir, et celte philosophie n’est en cela que l’écho de la science proprement dite. La physique de notre temps a précédé cette métaphysique, si elle ne l’a pas engendrée. Chaque dogme religieux porte avec lui sa science naturelle, aussi bien que sa morale. Tantôt c’est le dogme qui produit la physique, tantôt la physique produit le dogme. Depuis longtemps chez nous, depuis le dix-huitième siècle, la science des faits naturels a pris le pas sur la spéculation philosophique ; c’est déjà un acte de prépondérance du monde extérieur sur le monde moral. La manière dont la physique a procédé jusqu'ici, sa méthode et ses conclusions, sont toutes au détriment de l’âme humaine et de l’idée religieuse ; elles tendent à introniser la fatalité dans le monde au lieu de la providence, à déifier la matière; elles amoindrissent l'homme devant la nature avec la prétention de conquérir pour lui sur les choses une puissance illimitée dans ses progrès.