CHAPITRE II
QUE LES SCIENCES NATURELLES SE SONT DÉVELOIT'ÉES EN UEUORS DC SPIRITUALISME ET EN HOSTILITÉ AVEC LUI
Nous ne nous permetlons pas de juger ici les sciences naturelles dans leurs méthodes et dans la sphère qui leur est propre; nous savons que la méthode usuelle, l’observation des faits et l’induction est leur moyen légitime et nécessaire. Est-ce le seul? La physique est-elle dispensée de regarder du côté des sciences de l'esprit, du côté de la métaphysique et de la morale; est-elle absolument indépendante, nous ne dirons pas de la théologie pour n'cITraycr personne, mais de l'ontologie? c’est ce qu'il est impossible de prouver. Le matérialisme lui-même témoigne en faveur de cette union en identifiant l’esprit et la matière, l'élude du monde et celle de Dieu. Il est certain, dans tous les cas, que ces sciences, dont nous admirons les résultats industriels, se sont développées chez nous avec l'indépendance la plus entière de toute science morale, de tout dogme étranger et sans relever de quoi que ce soit que d'elles-raémcs, lorsqu’elles n 'affichent pas ouvertement la 'prétention de fonder ou de réformer la théologie. La physique de nos jours n'en suppose, n'en contient pas moins, comme celle de tous les temps, une théologie implicite, une certaine méta-
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physique exclusive des autres. Il est évident , par exemple, que toutes nos sciences de la nature écartent unanimement l'idée du surnaturel. Nous ne le blâmons pas ici, nous le constatons. La physique, la chimie, la mécanique se développent en dehors de toute idée d’un Dieu et de son action libre sur le monde; elles admettent des lois fatales, irrévocables. Elles ne vont pas au delà d’une idée de la force aveugle, inconsciente, irrésistible; elles peuvent se passer de l’hypothèse d’une Providence.
Or, qu’esl-ce que la nature sans surnaturel et sans Providence, la nature abstraction faite d'un ordre moral et telle que l'étudie et nous la révélé cette science que certains esprits prennent pour base de la religion nouvelle ? Qu’ftn ne perde pas de vue, malgré nos digressions nécessaires, que c’est au point de vue de la poésie et des arts que nous jugeons ici la science contemporaine. Qu’cst-ce donc que ce vaste univers aux yeux de la science positive qui se passe de l’hypothèse d’un monde surnaturel et d’un monde moral? L’univers ne saurait être qu’une immense mécanique infiniment plus complexe que toute machine d’invention humaine , comme elle est infiniméht plus puissante, mystérieuse encore et inexplorée dans un grand nombre de ses ressorts, éternelle, immuable, n’ayant d’auteur et de but qu’elle-méme, admirable sans contredit, mais aussi dépourvue de vie, de sentiment, de connaissance et de volonté qu’une de nos machines à vapeur ou le premier venu de nos instruments. De même que la nature est sans lien avec un être supérieur qui s’appellerait Dieu, de même elle est sans rapport avec cette entité problématique qu’on désigne sous le nom d’àme, et dont l’exis-
Î!i8 DES TENDANCES ACTUELLES DE L'ESPRIT HUMAIN.
lance n’est pas plus nécessaire pour expliquer l'homme que relie de Dieu pour expliquer l'univers. L’homme communique avec la nature par des besoins, des plaisirs, des souffrances; l’homme et l’univers agissent l’un sur l'autre à la façon de toutes les forces, de tous les agents matériels qui se combinent ou se combattent. Mais comment s'établirait-il entre eux un autre lien que ces relations physiques d'une force avec une autre, puisque rien ne démontre qu’il existe autre chose que l’éternelle matière et les forces qui la meuvent?
Une pareille nature engendrera-t-elle sa poésie, et quelle poésie? Aura-t-elle dans les arts des applications et des conséquences fécondes? Avant d’aborder cette question, notre objet principal, nommons de suite et admirons l’œuvre la plus prochaine et la plus éclatante de la science, l’industrie moderne, cette puissance prodigieuse dont l’humanité de nos jours est investie et qui sera si féconde pour le bien ou pour le mal.
En rendant hommage aux merveilleux travaux de cette industrie et de la science dont elle est née, nous pouvons affirmer d'elles ceci : elles se développent toutes deux en dehors de l’action des dogmes jusqu’ici reconnus, en dehors non pas seulement du principe chrétien, mais de toute influence religieuse et morale. Nous prions le lecteur de ne pas aller au delà de notre pensée et nous craignons nous-même d'en exagérer parfois laportée par des expressions trop absolues. Nous ne prétendons pas que l’industrie et la science contemporaine soient irréligieuses et anlichrétiennes de parti pris, quelles le soient dans leur essence et d une façon irrévocable. Avec tous les chrétiens éclairés et tous les esprits généreux nous rêvons la conciliation au sein de la foi rcli-
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gieusc de toulcs les nobles sciences, de lous les arts qui Ion! la grandeur cl la force de l'humanité, l'ornement de la civilisation cl le charme de la vie; nous espérons qu’un jour doit venir où tous travailleront à la manifestation d’un même idéal , à la glorification d'uu même Dieu. Mais en nous bornant à l’observation des faits actuels, sans rien préjuger de l’avenir, nous sommes contraint de constater le divorce, au moins momentané, qui sépare la science et l'industrie de l'orthodoxie religieuse et du spiritualisme chrétien. Cette indépendance poussée jusqu'à la révolte était peut-être nécessaire au progrès de la science naturelle cl à lous ceux qui viennent à sa suite; mais si celte scission se prolongeait, ce serait au détriment de la religion, isolée et suspendue pour ainsi dire dans la sphère spirituelle, et sans rapport avec les nécessités pratiques et le monde vivant, comme au détriment de la science et de l'industrie, qui, à force d'être distinctes du développement moral , ne tarderaient pas à lui devenir contraires.
Est-ce uniquement de la science que provient ce divorce? Est-ce de sa marche nécessaire, ou de la faute des savants et de celle des philosophes imprudemment engagés depuis le dix-huitième siècle dans une lutte contre le christianisme? D’un autre côté, l'Église et les penseurs chrétiens ont-ils fait tout ce qui était indispensable pour retenir la direction du mouvement scientifique et le conduire dans les voies du spiritualisme? La religion n’a-t-elle pas semblé se défier des sciences qui ont la nature pour objet, avant même qu’il fût possible de préjuger des tendances morales de ces études et de leurs conséquences pratiques ! Les résultats les plus sûrs, les plus utiles découvertes n'ont-ils pas été souvent
l'objet des soupçons, des sévérités même du pouvoir spirituel? Il est certain, dans tous les cas, (pie les deux ordres jadis réunis et coordonnés par les mêmes intelligences, étude du monde physique, étude du monde moral, se sont profondément séparés depuis le moyen âge. Que cette séparation ait coïncidé avec d'immenses progrès dans les sciences de la nature, nous ne le nions pas; mais que les philosophes, nous ajouterons même les pontifes, n'aient rien perdu à n'être ni physiciens, ni géomètres comme au\ premiers jours, que les physiciens et les géomètres ne se soient point amoindris en cessant d'être religieux et philosophes ; que l'esprit humain lui-même ne soit pas dévoyé par cette opposition entre la religion et la science, c'est ce qu'il est impossible de contester aujourd’hui, fût-on très-exclusivement un savant ou un orthodoxe.
Sans donner à cette aflirmation une portée extrême et sans blâmer qui que ce soit, nous maintenons que la science et l'industrie se sont constituées en dehors de la religion et de la morale. En dehors de la religion, personne ne le contestera; en dehors de la morale, ceci mérite explication. Certes, la connaissance des lois de la matière et l'application victorieuse qu'eu fait l'homme à ses besoins, honorent son intelligence et concourent à l'agrandissement de son âme. Mais si, d’aventure, elles étaient dirigées de façon à contrarier ses besoins moraux, tout en servant ses besoins physiques, à l’égarer dans scs sentiments religieux et même dans son sens esthétique, ne pourrait-on pas les taxer d'hostilité, au moins passagère, à l’ordre moral? et nous devons entendre ici sous le nom d'ordre moral tout ce que désigne le mot A' esthétique, le sentiment du beau aussi bien que le sens
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religieux el le sens moral- proprement dit. L'industrie actuelle est fondée, comme la science dont elle dérive, sur la négation du surnaturel ; et le surnaturel comprend, par une extension nécessaire, tout l’invisible, tout ce qui est purement moral. Qui nous contestera que, jusqu'à ce jour, cette prodigieuse industrie moderne ait médiocrement servi les intérêts moraux? On ne trouvera rien ici qui se puisse taxer de sermon sur la corruption inhérente aux grands centres industriels et aux ateliers, sur la contagion physique et morale qui suit immédiatement le tracé d'un chemin de fer, de telle façon que le mot de vehiculum corruptionis , prononcé par un pape, pourrait être contre-signé par les médecins. Pour tout ce qui concerne la moralité de l’industrie régnante, nous ne renvoyons pas le lecteur aux écrivains cléricaux ou spiritualistes, ce qui est tout un pour certaines gens. Qu'on ouvre exclusivement les écrivains avancés, les publications démocratiques, socialistes, el l’on verra qui a le plus vivement accusé l’industrie moderne d’être sans entrailles pour l'ouvrier, d'user son corps, de dépraver son esprit, de détruire sa force et sa beauté physique, d'amoindrir sa taille, de vouer ses enfants à une corruption el à une caducité précoce... Je sais bien que les écrivains que nous citons mettent sur le compte des gouvernements el des capitalistes tous ces maux qui accompagnent l’industrie. Mais l’intérêt même de l’Étal et des patrons est là pour attester que ces misères ne tiennent pas au mauvais vouloir des hommes, mais à la force des choses. Nous n’insistons pas sur ce côté de la question ; la morale proprement dite et l’économie politique ne sont pas de notre domaine.
Mais l’ordre moral renferme aussi le sentiment du
beau, (oui ce qui sc rattache aux arts, à la poésie; et, nous avons le droit de demander à l'industrie si elle sert ou si elle contrarie les besoins moraux. Nous reconnaissons que l’arsenal des arts et métiers perfectionnés par la science, les locomotives, les engins de toute sorte mus par la vapeur, les trains de chemin de fer, les ponts tubulaires, les viaducs en poteaux de métal, la multitude des machines nouvelles, nous donnent une haute idée du génie de l’homme comparé à celui des castors, des fourmis et des abeilles, que ce monde des machines est étonnant, prodigieux, merveilleux. Mais si nous ajoutions qu’à côté des êtres vivants, à côté d’un homme à cheval, d’une antique charrue tirée par des bœufs, d’un groupe de moissonneurs, de toutes les scènes de cette vieille industrie qui mettait partout l’homme sur le premier plan et en relief, le monde des machines nous semble d'une merveilleuse laideur, on nous répondrait que c’est là un goût personnel et qu’il est mauvais. L’ingénieur, ce héros du jour qui a succédé, dans les rêves des jeunes premières du Gymnase, aux colonels et aux avocats de M. Scribe, nous accablerait d’un juste mépris du haut de sa récente poésie.
Laissons donc de côté les résultats, encore incomplets et rudimentaires nous l’accordons. Examinons les principes et les doctrines.
La moderne science de la nature et l’industrie à sa suite excluent l’idée d’un ordre surnaturel ou la considèrent comme une pure hypothèse, interdite aux esprits positifs, inutile, si elle n’est pas dangereuse, pour les progrès de la civilisation. Ce n’est pas à nous de démontrer, après tant d’illustres penseurs chrétiens, après les écrivains les plus éminents de nos jours, l’intime liaison
Diqitiz
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qui unit l'ordre surnaturel à l’ordre moral proprement dit, de telle sorte que la notion d'un Dieu créateur, d’une Providence libre, supérieure à son œuvre, accessible aux vœux de ses créatures est nécessaire à la notion d’une âme humaine supérieure au corps, douée de liberté, soumise à des devoirs, capable du bien et du mal. Nous ne touchons à ces grandes questions qu’au point de vue de la poésie et des arts.
Serons-nous démentis par lcî artistes, par tous les adeptes de la religion du beau en affirmant que la négation de l’ordre surnaturel, de l’existence d’un monde invisible distinct de la matière, indépendant des lois physiques, se développant librement dans la sphère qui lui est propre, vivant et créateur par lui-mûme, porte un coup funeste à la véritable poésie? La poésie s’appuie sur une raison profonde; la saine imagination est une sorte de divination des rapports délicats que le sens vulgaire ne perçoit pas entre l’extérieur et l'intimité des choses, entre le fait matériel et l'esprit qui le suscite, entre la réalité éphémère, imparfaite et l’éternel idéal. Si au delà des lignes et des couleurs, des surfaces modelées, des mouvements et des sons qui forment entre eux désaccords, de tout ce qui frappe agréablement nos sens, de tout ce que nous pouvons emprunter à la matière et reproduire de nos mains, il n'existe rien de libre et d'insaisissable par l’analyse, pas d’agent mystérieux qui coordonne les lignes et les couleurs selon des types préconçus et pour un autre objet que la satisfaction des sens; si l'invisible, l'immatériel, le surnaturel n’existent pas, nous ne savons plus ce que c'est que l'art et la poésie. L'art, nous répondra-t-on, c’est l’ingénieux emploi de toutes les ressources de la ligne, de la couleur et du
son, de Ions les trésors de la matière, pour l’exacle reproduction de la nature; c’est un portrait qui lutte avec l'original de couleur, de relief et de vie ; c'est une création humaine dont le mérite est d'affecter aussi énergiquement la sensibilité de l’homme que la réalité ellemême. Ajournons l’examen de la doctrine réaliste; admettons que l'on nous réponde, comme le font les adversaires les plus éminents du surnaturel : au delà de ce qui frappe nos sens dans la nature et dans l'œuvre d’art, audelà de ce qui nous émeut et nous charme dans la réalité, il y a l’idéal.