‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 75 sur 92 · DE L’USAGE DU MOT IDÉAL · texte numérisé non relu

DE L’USAGE DU MOT IDÉAL

disant que c’est la catégorie de l'idéal, ou encore Y idéal divin né de la conscience et qui la façonne et l’élargit à son tour !

C'est une entreprise ardue que celle de définir l’idéal, même en écartant les prétentions démesurées que les philosophes issus d’Hegel groupent autour de ce mot. Essayons de déterminer le sens qu’il doit prendre, au moins dans la poésie, dans les arts, dans les théories sur le beau qui font le sujet de ce livre.

L’origine de ce mot est dans les doctrines platoniciennes. Les idées, selon le sage des sages, salué par les premiers Pères de l’Église comme un des leurs, ont au sein de Dieu, qui les a conçues, une existence formelle, absolue, coéternelle à celle de leur auteur. Rien n’a été créé dans la nature, rien ne peut être créé que d’après ces types préexistants; ils constituent l’intelligence divine, ils composent le le verbe, la parole créatrice engendrée du Père de toute éternité, et qui engendre à son tour les mondes dans la durée infinie. Ces idées, ces types de toute chose créée possèdent en eux-mêmes toute la perfection que comporte l’espèce d’objets réalisés à leur image dans la nature. Chaque être est plus ou moi ns parfait, plus ou moins beau dans son espèce, suivant qu’il se rapproche plus ou moins de ce type, de cette idée divine, selon laquelle il a été conçu. Cette idée, ce type éternel, absolu, infini, en se revêtant de la matière, en prenant une forme particulière et déterminée, perd nécessairement dans l’objet qui lui correspond la plus grande part de ce qu’il avait d'absolu, d’infini, de divin. L’être, ainsi inférieur à l’idée divine qui l’a produit, conserve, cependant, avec elle des rapports sans lesquels il ne saurait exister ; il ne possède la réalité, la vie qu’à

la condition d'une relation , d'une communication quelconque avec le divin. Tout ce qui n’a pas sa raison d’être, son type, son idéal dans l'intelligence divine, est du nonêtre, c’est le néant. Chaque objet dans la nature conserve plus ou moins de traits de cet idéal ; et c'est là ce qui le constiluc plus ou moins beau et parfait dans son genre. Toutes les fois qu’on a prononcé, depuis Platon, le mot d'idéal, c’était un lointain retentissement, un écho de sa doctrine. On peut s’en écarter dans telle ou telle mesure, la modifier, la compléter, l’éclairer aux lumières du christianisme, mais il faut toujours s’inspirer et s’autoriser d'elle quand on veut donner à ce mot d’idéal son vrai sens, ou même un sens quelconque. En dehors du platonisme ou des théories qui s'y rattachent, et par conséquent dans la bouche des philosophes que nous citions tout à l'heure, le mot d’idéal u’a pas l’ombre d’un sens intelligible.

On a dit chez les modernes, à la suite des diverses renaissances platoniciennes, l’idéal de tel objet, de telle créature, pour désigner le type le plus parfait de son espèce, l’idée antérieure et supérieure à toute forme réelle, le modèle absolu, infini que le Créateur avait eu en vue eu produisant cette chose, type, idée, modèle éternels comme tout ce qui existe au sein de l'intelligence divine. On a dit : l'idéal de la beauté féminine, l’idéal de l’homme vertueux, l'idéal même du chêne ou du lion, quand on voulait affirmer d'un de ces sujets toute l’excellence dont il est susceptible, le marquer comme supérieur à tous dans son espèce. On se servait pareillement de ce mot d’idéal pour désigner le type, le modèle éternel résidant dans l'intelligence divine et dont chaque objet doit tendre à se rapprocher, sans pouvoir jamais l'atteindre pleine-

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