DE L'USAGE DU MOT IDÉAL
ment, pour se rapprocher de la perfection qui lui est propre. Ainsi l’idéal de la force, de la bonté, delà prudence signifie le plus haut degré auquel une créature puisse s'élever dans ces vertus diverses, de façon à se conformer, autant qu'il est possible aux êtres finis, à la puissance, à la bonté, à la sagesse divines. Nous prions le lecteur de nous pardonner ces définitions de dictionnaire, on ne saurait être trop précis, trop usuel, trop vulgaire même dans les termes, quand il s’agit de sortir des ténèbres morales que le vague des expressions tend à épaissir.
On dit tour à tour l’idéal humain, le divin idéal, pour indiquer à l’homme le modèle suprême, le type invisible sur lequel il doit se régler s’il veut parvenir à la perfection qu’a voulu de lui le Créateur; on le dit également en l’appliquant à ce type lui-même, en tant qu'il fait partie des conceptions divines et qu’il réside éternellement dans l’intelligence, dans le Verbe divin. On dit ainsi que le Christ est l’idéal de l’humanité, en ce double sens qu’il offre le type, la réunion de toutes les vertus humaines, poussées jusqu'aux proportions divines, et en outre que chaque homme doit le prendre pour modèle et faire de cette imitation du Rédempteur la loi de sa vie et de son perfectionnement moral. Jésus doit être encore appelé le divin idéal en ce sens que la philosophie chrétienne voit en lui la seconde personne de la Trinité divine, le Verbe, l’intelligence du Père au sein duquel sont conçues toutes les idées, toutes les formes appelées à se manifester dans la nature, au sein duquel se produit, de toute éternité, la conception de tout ce qui est possible. C’est le Verbe, c’est l’intelligence divine qui contient et qui constitue le suprême idéal.
En passant de cette haute acception du mot idéal à l’extrémité la plus opposée, et sans nous arrêter à toutes les nuances, nous trouvons ce mot employé dans un sens tout superficiel et tout mondain, comme synonyme d'imaginaire, de conjectural, comme le contraire de positif et de réel ; tandis qu'aux yeux du philosophe il désigne ce qu'il y a de plus vrai, de plus positif, la seule réalité existante par elle-même. Un sentiment plus juste et plus profond a conduit les esprits depuis une époque qui remonte à peine au commencement de notre siècle et qui coïncide avec la renaissance chrétienne et spiritualiste, à faire de ce mot, d'abord employé comme adjectif et comme épithète, un substantif, comme pour affirmer sa correspondance avec une réalité, avec un être essentiel et vivant. Dès lors on a si fréquemment nommé V idéal en général, ce mot a passé par tant de bouches et sous tant de plumes, on l'a si souvent prononcé sans réfléchir, on a tant abusé dans la littérature et dans le monde de sa haute physionomie, qui donne une apparence de poésie et de profondeur à toutes les phrases où il s'étale, qu’on en a fait le terme le plus vague et le plus insignifiant de notre langue, un de ces mots dangereux parce qu’ils se prêtent merveilleusement à revêtir des non-sens et à dissimuler le néant de la pensée.
Le nonvcau matérialisme et le nouvel athéisme sont survenus, plus savants, plus raflinés, plus profonds, plus poétiques , nous nous empressons de le dire, moins immoraux, si l’on veut, et plus séduisants que l'athéisme du dix-huitième siècle. Ces systèmes ne renferment pas moins la négation la plus absolue de Dieu et de la vie future, du Dieu-providence, de l'âme immortelle, des dogmes dont l'humanité vit depuis des siècles et sur les-