CE L’USAGE DU MOT IDÉAL
quels repose toute notre civilisation. Comment annoncer aux hommes, sans faire insurger le sens commun, qu’il n'y a pas de Dieu et que rien ne subsiste plus de l’étre humain après la putréfaction de ses organes matériels? Comment sc l'avouer à soi-méme, quand on a l'âme pleine de nobles aspirations, quand on est nourri de toutes les belles doctrines, de toute la belle poésie du passé? Il faut éviter, à tout prix, ces noms écrasants de matérialistes et d’athées, et se faire illusion à soi-même pour garder sa bonne foi vis-à-vis des autres.
Je sens bien qu'on m’accuse déjà d’employer de gros mots; on trouve qu’il est malséant, dans une époque aussi policée que la nôtre, de nommer athées d’honorables et sérieux auteurs. Mais pourquoi ne pas écrire le mot propre? Si je croyais qu’il n’y a pas de Dieu, je le dirais et je m'appellerais résolument athée; je ne chercherais pas les équivoques, en qualifiant des notions engendrées dans la conscience humaine, des produits de l’histoire, et un je ne sais quoi qui sc trouve dans l'éternel devenir de ce nom de Dieu, qui, dans toutes les langues et dans toutes les âmes a signifié jusqu’ici celui qui crée et non pas celui qui est créé, celui qui existe et non pas celui qui devient, l’être qui, dans le Ramanaya comme dans la Bible, dans Platon comme dans l’Évangile, est conçu comme l'être existant par lui-même.
Proclamer ouvertement et nettement ce qui est au fond de cette nouvelle philosophie, de quelque nom qu’on l’appelle, le positivisme ou la critique , déclarer que Dieu n’est rien autre chose qu’un produit de la conscience humaine, inliniment développé dans l'histoire, en d’autres termes, que Dieu n’existe pas en dehors de l’idée que nous avons de lui, ce serait se mettre si
fort en contradiction avec la conscience générale, s’exposer si fort à l’universelle réprobation , que bien peu de gens ont ce courage parmi ceux qui visent au suffrage populaire ou à celui des salons, des académies, et des ministères. L’opinion est ainsi faite, grâce à Dieu et malgré la science : se déclarer formellement athée, ce serait aujourd'hui se rendre presque aussi impossible que si on faisait la satire du gouvernement; et les savants sont rares, qui consentent à être impossibles dans la répartition du pouvoir et des honneurs.
Pour nier Dieu sans en avoir l'air et sans se compromettre, il suffira d’affirmer V idéal , surtout si ce grand mot est flanqué de ceux de progrès continu, de développement de la conscience humaine, etc., etc. Qu’est-cc donc que cet idéal qui se substitue à la Divinité, à la loi morale, à la vie future? demanderont peut-être quelques bonnes gens. Je ne vois guère d’autre réponse à leur faire, du point de vue de la critique moderne, que cette vieille réponse d’un débiteur à un créancier importun, qui lui demandait quand il serait payé : «Vous êtes bien curieux!» Ce que c'est que l’idéal! S'il était possible de ciler toutes les phrases où les penseurs qui nient le surnaturel ont usé de ce mot, on n'aurait pas pour cela donné une idée claire, précise, intelligible du sens qu'ils y attachent. Nous avons essayé de le définir suivant le spiritualisme chrétien; nous l'avons fait sans doute bien incomplètement et bien faiblement, et nous sollicitons de nos maîtres une meilleure et plus haute définition. Si imparfaite que soit la nôtre, elle est franche et nette; nous attendons que le positivisme et la critique moderne s’expliquent .aussi catégoriquement que nous sur l’idéal, pourvoir cesser l’équivoque en vertu de laquelle