‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 79 sur 92 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l’idêai. et le surnaturel

Ce mol d’idéal n'esl pas seulemenl vague et inexplicable, mais il ne correspond plus à rien, il désigne le néant absolu, si vous supprimez l’ordre surnaturel, l'ordre moral, l'existenrcpersonnelle et substantielle, la liberté souveraine de Dieu. Sans l’idée de Dieu, la vieille idée de Dieu, celle du charbonnier et celle de Bossuet et de Leibnitz, ce mot d’idéal qui prétend remplacer l’ancien ordre religieux est un mot absolument vide. Si l’on peut substituer ce mot à celui de la Divinité, il n’y a pas d’ordre moral, pas de distinction du bien et du mal, pas de liberté humaine. Ramenons ces considérations à l’ordre esthétique proprement dit, c'est la partie de la morale qui fait le sujet de ce livre; la morale en elle-même, celle qui se traduit par des actions, sera, n’en doutons pas, vaillamment défendue contre ces nouveaux matérialistes.

Donc, si rien n'existe de réel, de substantiel, de personnel au-dessus de la nature, s’il n'y a pas d’ordre surnaturel, ne nous parlez plus d’idéal; parlez-nous de lois nécessaires, de forces fatales. En dehors du visible, en dehors de la matière, il n’y a plus pour vous que des

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abstractions. Or l’art ne vit pas d’abstractions, pas plus qu’il ne vit de la seule matière. La nature, sans le surnaturel, sans l'idéal, n’est plus qu’une immense machine. En face d’une nature ainsi conçue, ce que l’on appelait jusqu'à ce jour art et poésie, n’a plus de raison d’être. Un nouvel art commence peut-être, mais sans autre rapport que le nom avec l'ancien art idéaliste. La poésie est inutile, la réalité ne saurait avoir de meilleur interprète qu’elle-même ; l'esprit doit faire silence et laisser la parole à la matière. S’il n'existe pas d’ordre surnaturel, et partant de véritable idéal, en vertu de quoi le poète et l'artiste sentiront-ils, verront-ils, exprimerontils autre chose que le fait brutal, la pure matière? De quel droit, à l'aide de quelle faculté, en vertu de quel modèle supérieur pourront-ils choisir, embellir, vivifier, idéaliser, créer en un mot? Si la nature visible, si la matière est tout, les sens de l'homme sont ses seules facultés esthétiques. S’il n’y a pas d’ordre surnaturel et divin, il n’existe rien que d'abstrait ou d’imaginaire en dehors de cette grosse machine qui se nomme la nature. On ne fait pas de l’art avec des abstractions, on ne fait pas de poésie avec de l'imaginaire et sans avoir de support dans la vérité et la raison; on fait ainsi de la fantaisie et de la folie. Quelle voie resterait donc ouverte à la poésie et’à l’art, si cette notion prévalait d'une nature sans surnaturel, sans Dieu et par conséquent sans idéal? Ceci nous amène à la question du réalisme. Avant de la discuter, examinons si cette triste hypothèse d’un matérialisme public, d'une négation presque générale de l'ordre surnaturel, d’un effacement de la notion de l’idéal, aurait quelque chance de dominer dans la société présente. Cherchons à déterminer quelle est la théorie de la na-

ture, la métaphysique, le dogme en un mot qui semble aujourd'hui prévaloir , et d'après les idées répandues par la presse, et d'après la pratique universelle.

Nous risquons ici d’èlre taxé d’exagération et de malveillance préconçue envers notre époque. Les idées que nous allons exposer comme étant la doctrine, la religion de notre temps ne sont ouvertement professées que par un très-petit nombre d’esprits ; fort peu de gens ont une conscience claire du dogme qui gouverne leur pratique. Le grand nombre agit toujours sans réflexion et d'instinct. Parmi ceux-là même qui soutiennent des opinions étroitement liées aux principes matérialistes, la plupart sans doute reculeraient devant ces principes explicitement formulés. Il est incontestable, malgré cela, qu’un certain courant universel emporte aujourd'hui les mœurs publiques et privées, les arts, l’industrie, les sciences, la politique, et que ce n’est pas du côté de l’austérité chrétienne, du spiritualisme et de l'idéal. La recherche du bien-être est sans doute légitime; mais si, dans la société présente, tout est subordonné au désir d’une vie facile, agréable, sans privations et sans efforts, à la satisfaction des besoins qui ne dépassent pas l’ordre matériel, l’ordre de la nature, il nous sera permis de dire que le sentiment de l’idéal, que la pensée religieuse n’est pas ce qui domine aujourd’hui. Il ne serait pas difficile de prouver que, parmi les chrétiens eux-mômes, le goût de la richesse et du luxe est aussi général que parmi les sceptiques; qu’ils usent de la même façon de l'industrie et des arts, que leurs habitudes sociales sont exactement les mêmes, sauf certaines pratiques non raisonnées; qu’ils n’apportent pas dans la politique plus de désintéressement et des vues plus pures; leur vie

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est la môme que celle des incrédules. Leur soumission aux chefs de la foi n’est le plus souvent qu’un acte de paresse : chez combien d'entre eux provient-elle d’une conviction énergique, raisonnée et prèle à se traduire en sacrifice? Chez les plus zélés le sentiment religieux s’évapore en déclamations contre les libres penseurs. Manqueront -ils pour cela une occasion de faire fortune et de s’établir commodément dans la vie par les procédés en usage? Peut-on, en un mot, me citer la multitude chrétienne comme un exemple, comme un argument contre le matérialisme de l’époque? On me citera des hommes dans toutes les classes, mais pas une classe tout entière, je n’en excepte point celle du clergé.

• Que sera-ce quand, des chrétiens tièdes et inconséquents, nous passerons à la grande foule indifférente et sceptique? Si les fidèles tiennent en oubli dans la vie sociale celte merveilleuse parole du Maître également applicable aux arts, à la politique, à l’industrie : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et tout le reste vous sera donné par surcroît ; » si le principe de l’idéal s'efface ainsi des âmes chrétiennes, est-ce dans les intelligences asservies aux intérêts et aux biens de la terre qu'il nous sera donné de le découvrir? Est-ce la foule dominée par les besoins de la nature et l’autre foule occupée à les exploiter qui protesteront en faveur du surnaturel? Et si, dans ce silence du grand nombre, une bonne part de ceux qui tiennent la plume, des hommes ardents, fermes, savants, spirituels, maîtres de toutes les voies de la publicité développent tantôt doctrinalememt, tantôt par la polémique et l'ironie, les principes du matérialisme, nous accusera-t-on cncoro

d'être pessimistes quand nous dirons que la société actuelle se précipite du coté de la matière?

A juger notre temps non sur les traditions qu’il a reçues et qu’il garde encore écrites, non sur la religion et la politique apparentes, non sur le dictionnaire et le catéchisme dont la lettre morte circule encore au milieu de nous, mais sur ses actes positifs, mais sur ses aspirations passionnées, mais sur les hymnes et les prophéties des imaginations ardentes qui précédent toujours les révolutions religieuses, est-il possible de conclure au règne du spiritualisme?

Quelle est donc la notion de la nature que nous extrairons de la science, de l’industrie, des mœurs et des arts contemporains? Comment résoudrons -nous pour notre époque la question que nous nous sommes posée • sur la poésie de chaque siècle depuis le commencement de l'histoire? Quel est aujourd'hui le sentiment de la nature qui prévaut, ou si vous aimez mieux qui tend à prévaloir ?

Au delà de ce qui aiïecle nos sens, au delà de ce qu'on voit et de ce qu’on touche, au delà de cet ensemble de faits qui nous environnent et composent la nature ou la matière, il n'y a rien, si ce n’est des lois abstraites, des forces fatales , inconscientes en vertu desquelles ces phénomènes s’accomplissent aveuglément. 11 n’existe aucune substance libre, intelligente, aimante, aucune âme en un mot. Aucun ordre surnaturel ne plane audessus de l’ordre matériel; rien de pareil à ce qu’on nommait la Divinité ne préside à ces évolutions de la nature. Elles se passent suivant une inflexible nécessité, sans se connaître elles-mêmes, sans se régler sur rien qui ressemble à une volonté libre et réfléchie. L’homme

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seul possède la conscience et peut s'élever à la connaissance de ces lois dont il est lui-méme un produit ; il a conçu, à sa propre image, et transporté dans l’univers l’idée d’une cause, d’une providence régulatrice, l’idée d’un Dieu. Mais cette idée ne répond à rien de réel; il n’y a de réel que les faits, et d’idéal que les forces, les lois, c’est-à-dire les divers modes de la nécessité qui produit les faits. Connaître ces lois constitue pour l'homme la science ; cette science progressive de la nature appliquée à la satisfaction de nos besoins enfante l’industrie, l'art qui produit pour ainsi dire une seconde nature soumise aux désirs de l’homme. Cette industrie ne saurait relever d’aucun autre pouvoir que celui de la science qui la crée; elle ne se rattache en rien à l’ordre surnaturel, à l’ordre moral puisque cet ordre n’existe pas; son principe est la connaissance de la matière, son but la satisfaction de nos besoins; elle a donc pour régie suprême l'intcrêl, puisque le besoin est sa seule raison d’être.

Nous sortirions de notre sujet si nous essayions de montrer les conséquences de cette doctrine dans la morale proprement dite et dans la politique. On voit de suite que la religion est absolument supprimée. Ce n’est plus môme le culte de la nature, ce n’est pas une idolâtrie; le divin n’existe nulle part, il n’y a plus lieu pour l’homme d'adorer. Comment définir le lien qui unit désormais l’homme à l’unfvers? ne serait-ce pas une sorte de collaboration avec les forces connues de la nature pour les amener à produire la satisfaction de nos besoins, le bien-être, le plaisir. Celte collaboration ne saurait être féconde pour l’homme qu’à la condition de se soumettre avec la plus scrupuleuse docilité à ces lois

de la matière, à ces forces qu’il a découvertes. Dans cet ordre de travaux, il ne jouit d’aucune liberté, d’aucune originalité véritable , d’aucune puissance créatrice. L’homme n’est réellement libre et créateur que dans l’ordre moral, — qui n’existe plus. Il est esclave dans l’ordre des besoins matériels, esclave dans l'ordre de travaux approprié 5 la satisfaction de ses besoins, esclave aussi noblement que possible, mais toujours esclave dans l’expérimentation de la nature , dans les sciences d’où dérivent son industrie. Nous nous ferions fort de démontrer, mais ce n’est pas le lieu, que cette domination de la nature à laquelle l’homme moderne se prétend arrivé, ne sera pour lui que la suprême servitude, si l'idée du surnaturel, si le culte de la justice, si la notion de l'idéal, si la religion en un mot ne l'aide pas à s'en affranchir. En vérité, l'homme de nos jours ne domine pas la nature ; il en a chassé l’idée de Dieu, tout ce qui gênait les appétits de son corps et les dérèglements de son esprit ; il échappe aux lois qui dérivent de l'ordre surnaturel; il contredit la vraie nature, il la nie audacieusement , mais il ne s’en est pas rendu maître ; il s’est associé, il s’est asservi à la matière. Ce n’est pas l’homme, si savant et si industrieux qu’il soit, ce n’est pas l’humanité indéfiniment progressive qui remplace Dieu, supprimé de l’univers par ces athées et réfugié selon eux dans notre conscience; l’héritière de la Providence anéantie, c’est la fatalité, c’est la matière.

Mais allons droit au sujet plus restreint de ce livre j l’histoire et les destinées de la poésie et des arts. Quelle sera, dans une société pareille, la notion que se feront de la nature, les artistes et les poètes ; quel objet se propo-

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seront-ils en l’étudiant? nous aurions dit quel sera leur idéal, si ce mot ne devait pas être rayé désormais de leur langage.

Des formes, des couleurs, des images, des harmonies de toute sorte nous environnent et produisent en nous une foule d'impressions douces ou poignantes , gracieuses ou terribles. Ce spectacle si varié, ce milieu si fertile pour nous en émotions inépuisables, en tableaux, en mélodies, en apparitions merveilleuses, en voluptés enivrantes, tout ce monde extérieur à nous, celte nature en un mot, recouvrent-ils une substance, un ordre Intellectuel et moral analogue et supérieur à celui dont -l'homme a conscience au dedans de lui-même? nous ne le savons pas et même nous pouvons lé nier. Rien de libre, de personnel et de divin n’existe en dehors de l’humanité. Au delà de ces visions qui nous émeuvent, de ces objets qui nous procurent tant de sensations diverses, s'il y a quelque chose, c’est à la science à s’en enquérir; elle étudiera dans la nature les lois nécessaires, les forces fatales pour les employer à la satisfaction des besoins de l’homme. Ces premiers besoins assouvis, d’autres désirs plus délicats subsistent dans certains esprits. Il existe des hommes susceptibles de certains plaisirs indépendants des premiers appétits et des jouissances vulgaires. Une exquise reproduction du monde extérieur procure à notre imagination des voluptés analogues 5 celles que la nature elle-même fournit à notre corps. Il y aura donc une industrie d’un genre plus élevé qui tend à créer ces plaisirs délicats, comme l’industrie associée à l'étude du monde crée les objets de nécessité première. Celte industrie associée à l’étude de l'homme lui-même, c'est l’art. Il

y a clans l'homme, oulre ses appétits, des penchants, des aspirations, des idées que le poëte doit connaître ; .<■

mais dans la nature, au delà de re qu’on voit, de ce qu’on touche, de ce qu’on entend, il n’y a rien, lleproduire ce qui est visible, reproduire l’aspect des choses d’une façon si exacte et si saisissante que l'homme se croie en présence de la matière ellemême, c’est l'œuvre par excellence de l’artiste, sa seule œuvre possible. Il n’y a pas à s’inquiéter de faire naître dans l’esprit du spectateur le sentiment de ce qui est au delà de ces formes, supérieur à ces formes; car il n’y a pas d’au delà dans la nature; il y a de vagues lointains, il y a des perspectives, mais il n’y a pas d’infini. A cette idée de la nature correspond dans l'art une manière de l’interpréter que ses adeptes ont appelée le Réalisme. *

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