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Quant au vers de 8 syllabes, il offre encore une assez grande variété, étant donnée surtout sa petitesse ; il peut avoir 6 formes régulières :
Pour ce qui est des vers de 7, 9, 11, i3, i4, i5, 16 et même 17 syllabes, il nous semble qu'il y a autant d'étroitesse à les condamner sans au Ire forme de procès, comme ont fait tour a tour les poètes classiques, romantiques et parnassiens, que de témérité à les déclarer légitimes sans aucune réserve, comme ont fait nos poètes symbolistes et décadents. Quand on lit les œuvres de ces derniers, on est parfois surpris de rencontrer au milieu de vers, dont le rythme manifeste nous échappe, quelques vers qui, sans avoir des dimensions régulières, ne sont pas cependant dépourvus de cadence. De tels vers sont rares chez les poètes décadents de second ordre ; mais ils sont plus nombreux chez les poètes de cette école qui ont du talent. Chez les uns et les autres, d'ailleurs, ils paraissent résulter d'une rencontre fortuite. Or, nous pensons qu'il y aurait intérêt pour ces poètes à se bien rendre compte des conditions spéciales dans lesquelles leurs vers se trouvent avoir une cadence véritable. A coup sûr cette cadence ne saurait jamais égaler celle des vers de 8, de 10 et de 12 syllabes; car elle n'est susceptible ni d'une régularité aussi parfaite
LE RYTHME DU VERS (il
ni d'une variété aussi grande. Mais, s'il est vrai de dire que les vers de 8, lo et 12 syllabes sont encore et seront toujours les formes supérieures du vers français, il est juste de reconnaître qu'ils n'en sont pas les seules formes possibles. Dans les vers prétendus irréguliers, nous allons voir qu'une régularité approximative peut s'introduire bien souvent grâce à la moindre valeur que prennent les syllabes muettes précédées d'un accent rythmique. Nous touchons ici au délicat problème de 1' « e » muet dans notre poésie. Plusieurs poètes décadents ont pris l'habitude de ne pas compter, dans la mesure de leurs vers, les syllabes muettes, qui, terminées par une consonne ou placées devant un mot ne commençant pas par une voyelle, ne sont pourtant pas élidées. Puisqu'on trouve naturel, disent-ils, de ne pas compter les syllabes muettes des rimes féminines, pourquoi serait-il moins légitime de faire subir le même sort aux autres syllabes muettes du vers.^ La vérité, croyonsnous, est qu'on ne peut considérer les syllabes muettes ni, suivant la tradition, comme des syllabes entières, ni, ainsi qu'on* à prétendu le faire, comme des syllabes nulles. Du reste, elles sont loin d'avoir toutes une égale valeur. Il faut, en effeè, distinguer celles qui sont à l'intérieur ou à la fin d'un mot, et celles qui sont à Tintérieur ou à la fin d'un élément rythmique. Celles qui terminent un mot sont déjà un peu abrégées par l'accent tonique ; et celles qui, en même temps, terminent un élément rythmique sont abrégées à la fois par l'accent tonique et par l'accent rythmique. Ces dernières, au nombre desquelles se trouvent les syllabes muettes de la rime, peuvent au plus être comptées
I. M. Psichari, dans un article de la Revue bleue, du 6 juin 1891. On en vient ainsi à trouver incomplets et faux les 4/5 des vers de nos meilleurs poètes.
pour une demi-unité de temps. Et si Ton admet ce demitemps supplémentaire à la fin des vers à rime féminine, on ne voit pas de raisons sérieuses pour ne pas l'admettre au dedans des vers a la fin de tous les autres éléments rythmiques. Sans doute l'accent rythmique final est toujours plus fort que les accents rythmiques intérieurs, et, en conséquence, abrège davantage la syllabe muette qui le suit. Mais, en somme, il n'y a là qu'une différence légère et même presque imperceptible. L'abus consisterait, selon nous, à vouloir aussi ne pas compter les syllabçs muettes qui se trouvent à l'intérieur d'un élément rythmique, quand, placées à la fin d'un mot, elles sont simplement abrégées par l'accent tonique et même quand, placées au commencement ou au milieu d'un mot, elles ne sont abrégées par aucun accent. Ainsi, ce vers de Paul Fort, cité par André Beaunier*,
monde au cœur de feu, ô terre mouvementée
doit, pour donner la sensation d'un rythme, être prononcé ou bien
monde au cœur de feu, ô terr' mouvementée
ou bien, ce qui est pire,
monde au cœur de feu, ô terre mouvementée
Ce sont alors de véritables élisions qu'on fait en violentant le langage, et que seuls se permettaient jusqu'ici les chansonniers populaires obligés d'adapter à leur musique de pauvres vers imparfaits. Mais si les poètes n'ont pas le droit d'annuler de la sorte des syllabes muettes à l'intérieur des
I. André Beaunier. La poésie nouvelle (Société du Mercure de France, 1902, p. 36o).
éléments rythmiques, nous croyons qu'ils pourraient sans inconvénient faire suivre tous les accents rythmiques du vers d'une syllabe muette qui ne comptera pas. En d'autres termes nous pensons qu'il y a lieu d'autoriser au milieu comme à la fin des vers les « césures féminines », qui étaient admises chez les poètes du moyen âge, ainsi que le prouvent les exemples suivants cités par Tobler * :
Ses bonnes armes /et son pesant escu
Bons fut li siècles /al tens ancïenor
En une cambre en entre /de marbre bis
Celé ne fut pas sage, / folement respundiet
Grâce à une césure féminine placée après la 4* syllabe, le vers de 7 syllabes se divise en deux parties presque égales ou même égales, selon que la rime est masculine ou féminine ; il se rapproche alors du vers de 6 syllabes :
Et je cueilfe/ton sanglot
(Adolphe Retlé.)
Les caLSCdides j murmurantes
(Adolphe Retté.)
Le vers de 9 syllabes, outre les deux formes très régulières qu'il peut avoir en étant partagé en trois tronçons égaux ou en deux segments inégaux, mais divisibles par le même chiffre, peut prendre une troisième forme légitime par le moyen d'une césure féminine placée après la cinquième syllabe ; dans ce dernier cas il ne diffère que très peu du vers octosyllabe :
Il fallait / qu'il y eût / quelque envie
(Camille Mauclair.)
I. Tobler. Le vers français ancien et moderne (trad. Karl Breul et Léopold Sudre, avec préface de G. Paris. Paris, Vieweg, i885 ; p. 9 et 108).