ou
Comme il nous baisa sur les nôtres, / ce soir plein d'oraisons
(Stuart Merrill.)
Si tes yeux ne furent point / implacables d' avoir pleuré
(Henri de Régnier.)
Elle pleure, cette douleur, / sur les grèves de la mer
(Henri de Régnier.)
Le vers de 16 syllabes, bien que déjà très long, peut encore donner une impression de rythme dans certains cas :
Tes cortèges accompagnaient, / dans le tumulte de leurs houles
(Gustave Kahn.)
Par les routes * / où les bornes d'onyx / marquent les carrefours
(Henri de Régnier.)
Il s'en allait pensif, / au soir tombant, / le long des routes grises
Et pourquoi ton regard, / d'ordinaire si doux, / a fui le mien
Quant au vers de 17 syllabes, il peut à la rigueur revêtir des formes acceptables, en se rapprochant, par le moyen d'une césure féminine, du vers de 16 syllabes; ses deux formes les plus simples sont les suivantes :
I. Ce vers serait plus rigoureux si au lieu du mot a routes » le poète avait mis le mot a chemins ».
Or, cette nuit anniversaire, / toutes les walkyries du vent
(Jules Laforgue.)
Toi le même dont la tristesse / se couronne de pâles msiuves
(Henri de Régnier.)
Pour ce qui est du vers de i8 syllabes, il pourrait être facilement divisé en deux ou trois parties égales; mais, en somme, il se réduirait ainsi à la juxtaposition de deux vers de g syllabes ou de trois vers de 6 syllabes ne rimant pas entre eux. Son rythme, à supposer qu'il soit bien saisissable, ne serait donc pas un rythme nouveau. Le vers de 19 syllabes devrait, pour être admissible, se rapprocher du vers de 18 syllabes, qui lui-même, nous venons de le dire, n'a pas d'individualité véritable. Et quant au vers de 20 syllabes, alors même qu'il aurait un rythme original, il n'aurait pas du moins un rythme perceptible. On peut donc considérer le vers de 1 6 syllabes comme le plus long vers possible dans notre poésie française ; et encore des quatre formes qu'il peut prendre trois seulement sont originales : la première que nous avons signalée se ramène à la simple juxtaposition de deux vers octosyllabes ne rimant pas entre eux.
Ainsi qu'on le voit, les seules formes métriques légitimes sont celles dans lesquelles le rythme est facilement saisi par notre oreille ; et pour que le rythme d'un vers puisse être aisément perçu, il faut que les syllabes qui le composent constituent des groupes égaux ou des groupes inégaux divisibles par un même chiffre. Si une certaine inégalité est parfois possible entre les divers éléments rythmiques, c'est une inégalité très légère, due à la présence de syllabes muettes qui par la place qu'elles occupent ont une valeur à
48 Le sentiment du beau en poésie
peine égale à une demi-unité de temps : les mètres impairs, où se trouvent de telles césures féminines, peuvent donc être considérés presque comme des mètres pairs. Quand la différence, qui existe entre les divers éléments rythmiques, s*élève à une unité entière, elle peut encore à la rigueur ne pas empêcher de saisir le rapport de ces éléments entre eux, comme, par exemple, dans les vers suivants :
Tournez, tournez, / bons chevaux de bois ; Tournez cent tours, / tournez mille tours.
(Verlaine.)
Les sylphes légers / s'en vont dans la nuit brune
(Banville,)
Dans l'ombre autour de moi / vibrent des frissons d'amour
(Richepin.)
Mais quand TinégaUté entre les éléments rythmiques n'est plus simplement une égalité approximative, nous ne saisissons aucun rapport entre ces éléments, nous ne percevons aucun rythme. C'est le cas de la plupart des vers de nos poètes décadents. Ces vers irréguliers, par leur irrégularité même, peuvent quelquefois produire des effets expressifs très curieux ; par leur allure saccadée et heurtée ils rendront, par exemple, l'incohérence morbide de la pensée ou la surexcitation nerveuse du corps ; mais ils ne sauraient en aucune façon plaire à l'oreille en lui donnant . une* impression de cadence. En vain dira-t-on qu'une éducation plus large de notre sens auditif nous ferait saisir à la longue ces rythmes, insaisissables aujourd'hui pour nos oreilles, qu'a façonnées la régularité rythmique séculaire de notre poésie. Il n'existe pas de rythme pour nous en
LE RYTHME DtJ VERS ijg
dehors de la perception de rapports numériques ; et notre oreille est ainsi faite qu'elle ne perçoit d'autres rapports entre des successions de sons que des rapports d'égalité absolue ou approximative, ou bien des rapports d'inégalité soumise à des conditions particulières de divisibilité. Partout où il y a rythme et cadence, il y a donc ordre et régularité, c'est-à-dire, en somme, tendance à l'unité.
Mais définir le rythme par l'ordre et la régularité, c'est le définir en quelque sorte du dehors, en considérant sa cause extérieure et non l'impression qu'il produit en nous. Envisagé de ce point de vue tout intérieur, le rythme nous paraît alors consister dans une attente satisfaite de l'oreille. (( Le rythme du langage, a dit très profondément M. SuUy- Prudhomme*, est le lien chronique des temps d'arrêt de la voix sur les syllabes fortes, lien qui consiste dans un rapport tel entre les intervalles de ces temps que chacun de ceux-ci soit attendu de l'oreille et en satisfasse l'attente. » Dans un vers, en effet, notre oreille attend à tel ou tel endroit tantôt une syllabe accentuée qui succède à une syllabe atone, tantôt un certain son connu qui revient à intervalles déterminés. Et c'est justement quand le vers ne nous cause aucune déception que nous le déclarons bien rythmé. ,
Il est vrai qu'une telle impression d'attente satisfaite nous l'éprouvons également à propos d'un vers bien cadencé et d'une phrase de prose bien équilibrée. Est-ce à dire que le rythme, qui toujours doit se trouver dans les vers^ et le rythme, qui parfois se rencontre en prose, soient deux rythmes de même nature? Pour trancher cette question, prenons comme exemples trois phrases de Bossuet incon-
I. Sully-Prudhomme. Réflexions sur l'art des vers (p. 33) (Lemerre, 2® éd., 1893).
.Bbaunsghyig. 4
5o LE SENTIMENT DU BEAU EN POlÊSIE
testablement bien rythmées, et répartissons-les en leurs divers membres, — beaucoup moins en suivant les articulations logiques du style qu'en nous conformant aux exigences naturelles de la diction :
1°. — Elle va descendre à ces sombres lieux, (lo) — à ces demeures souterraines, (8) — pour y dormir dans la poussière (8) — avec les grands de la terre, (7) — comme parle Job (5).
(Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre.)
2^. — Celui qui règne dans les cieux, (8) — et de qui relèvent tous les empires, (10) — à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, (17) — est aussi le seul qui se glorifie (10) — de fair^ la loi aux rois, (7) — et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons (19). (Oraison funèbre de Marie de France.)
3". — Reconnaissez le héros, (7) — qui, toujours égal à luimême, (8) — sans se hausser pour paraître grand, (9) — sans s'abaisser pour être civil et obligeant, (i3) — se trouve naturel-' lement tout ce qu'il doit être envers tous les hommes (18).
(Oraison funèbre du prince de Condé.)
Gomme on le voit, à la différence des vers dans lesquels le nombre des syllabes est d'une égalité parfaite, dans la prose la mieux cadencée les différents membres de phrase ont un nombre inégal de syllabes. Dans la première des trois périodes citées, les membres de phrase vont en décroissant ; dans la troisième, ils vont en progressant ; et quant à la deuxième, elle comprend deux parties presque égales, dont les membres de phrase se correspondent à peu près.
En quoi consistent donc au juste le rythme de la poésie et le rythme de la prose ? Tous les deux ont bien pour effet de satisfaire l'attente de l'oreille. Mais dans le rythme de la prose cette attente de l'oreille se règle moins sur le souvenir de la longueur des membres de phrase précédents
LE RYTHME DU VERS 5l
que sur l'ampleur de Tidée ou de Témotion au développement de laquelle récrivain nous fait assister. Ainsi, creusant l'idée du néant, Bossuet y trouve de moins en moins de contenu ; et nous voyons les membres de sa phrase se raccourcir à mesure qu'il avance. D'autre part, quand il veut exprimer l'idée de l'égale puissance de Dieu pour élever ou bien pour abaisser les rois, sa période se divise d'elle-même en deux parties qui s'équilibrent. Enfin, lorsqu'il approfondit l'idée de la grandeur d'un héros, on sent qu'il découvre de plus en plus de mérites, à voir les membres de sa phrase qui vont en s'allongeant et pour ainsi dire en se dilatant. Dans le rythme poétique, au contraire, l'attente de l'oreille se règle essentiellement sur le souvenir de la longueur qu'avait le groupe de mots précédent. Et dès lors, si le rythme de la prose comporte l'irrégularité, le rythme poétique en revanche exige une régularité absolue : il faut que le vers qui va commencer ait une longueur égale à celle du vers qui vient de finir, ou bien une longueur qui soit un multiple ou un sous-multiple de la même unité de mesure. Le rythme de la prose et le rythme des vers sont donc deux rythmes bien distincts. Le premier est un rythme de nature psychologique : il consiste à donner à la phrase une étendue égale à l'ampleur de l'idée et à lui faire exprimer par ses dimensions mêmes les différents degrés de tension de l'esprit. Le second est un rythme de nature mathématique : il consiste à mesurer également les diverses parties du vers, les vers pris dans leur ensemble, et parfois les groupes de vers arrangés en strophes.
Ce rythme mathématique des vers diffère-t-il aussi profondément du rythme musical qu'on l'a prétendu \^ Nous
I. Gombarieu. Les rapports de la musique et de la poésie (Paris, F. Alcan, 1894, p. 247 et suivantes).
52 LE SENTlMENt DU BEAU EN POESIE
ne le pensons pas. Sans doute le rythme musical repose sur une mesure du temps qui a une précision mathématique ; et le rythme poétique, dans notre versification française tout au moins, repose sur la fixité du nombre des syllabes, dont on ne peut pas dire que chacune corresponde à une fraction déterminée du temps. Mais d'abord il ne faut pas oublier que chez les Grecs et les Romains a existé un système de versification fondé sur la quantité des syllabes, c'est-à-dire sur leur durée. Et d'autre part, dans notre versification française elle-même, de ce que le rythme poétique échappe à une détermination mathématique du temps, il ne s'ensuit point qu'il échappe à toute détermination temporelle. Chaque syllabe particulière a beau ne pas avoir une durée qu'il soit possible d'évaluer exactement ; l'ensemble des syllabes, qui forment chaque vers, peut fort bien néanmoins, — comme nous essaierons de le montrer plus loin * — , avoir une durée régulière. Le rythme poétique et le rythme musical nous paraissent donc être deux rythmes de même nature, deux rythmes de nature mathématique. La seule différence qu'il y ait entre eux, — et nous convenons, il est vrai, qu'elle n'est pas négligeable, — c'est que le rythme musical comporte une mesure absolument mathématique du temps, et le rythme poétique une mesure beaucoup moins rigoureuse. Mais c'est là simplement une différence de degré.
Entre le rythme poétique et le rythme de la prose la distinction est au contraire foncière. Mais, tout en étant de nature diverse, ces deux rythmes ne sont pas de nature opposée, et par suite peuvent fort bien aller de compagnie. C'est ainsi qu'on trouve souvent en poésie un rythme psy-