‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 17 sur 68 · I. Blaserna. Le son et la musique (p. 63, Paris, F.Alcan · texte numérisé non relu

I. Blaserna. Le son et la musique (p. 63, Paris, F.Alcan

Bratjtïschvig. 5

en musique les dissonances. Mais seules les consonances nous donnent une impression d'harmonie. Les dissonances sont justement là pour nous faire désirer les consonances et nous les faire trouver plus agréables quand elles viennent à se produire : « Dans la dissonance, a dit Ilelmholtz*, le nerf acoustique est tourmenté par des chocs de sons incompatibles; il désire entendre la concordance paisible et pure des sons harmonieux; il se sent attiré vers la consonance, et, lorsqu'il la trouve, il s'y complait. )) Les dissonances contribuent donc à faire valoir les consonances, comme en peiîiture Tombre fait ressortir les couleurs; et, de plus, par le contraste qu'elles forment avec les consonances elles servent à rendre le trouble et l'agitation de l'âme. Mais, en somme, on peut dire que l'harmonie musicaje est faite uniquement d'intervalles et d'accords consonants : en elle on découvre donc un principe d'ordre et de régularité, ou, plus exactement peut-être, un principe de simplification mathématique.

Etudions maintenant en quoi consiste l'harmonie poétique. Tous les traités de versification, celui de Quicherat^ en particulier, donnent au sujet d'elle les principales règles que voici :

I** Eviter la répétition de la même consonne rude dans deux ou plusieurs mots qui se suivent. Ex. :

J'eus toujours pour suspects les dons d'un ennemi

(Corneille.)

Que, quelque amour qu'elle ait et qu^eWe ait pu donner,

(Corneille.)

1. Helmholtz. Causes physiologiques de l'harmonie musicale (Conférence traduite et publiée dans Blaserna : Le son et la musique, p. 2q5).

2. Quicherat. Traité de versification française (chap. xi. De l'harmonie en général).

LHARMOME DU VERS 67

2° Eviter le rapprochement d'une syllabe finale et d'une syllabe initiale identiques. Ex. :

Qu'à son ambition ont immole ses crimes

(Corneille.)

3" Eviter les similitudes de sons dans deux ou plusieurs mots qui se suivent. Ex. :

Et d'un œil vigilant épiant ma conduite

(Voltaire.)

4^ Eviter les rencontres de voyelles entre deux mots, alors même qu'elles ne font pas un hiatus, comme dans les expressions suivantes : ((nuée épaisse», ((armée ennemie», (( perfidie inouïe ».

5** Eviter que la césure ne rime avec la fin du vers. Ex. :

De Corneille vieilh' sait consoler Paris

(Boileau.)

6° Eviter que les hémistiches de deux vers ne riment en4,re eux. Ex. :

De votre dignité soutenez mieux Téclat.

Est-ce pour travailler que vous êtes prélat.*^

(Boileau.)

7'' Eviter qu'à la fin de l'hémistiche ne se trouve le même son qu'à la rime du vers précédent. Ex. :

Et c'est avec respect enfoncer le poignarri.

Un esprit né sens farc/, sans basse complaisance...

(Boileau.)

8*^ Eviter que les rimes masculines et féminines ne forment des consonances. Ex. : ^

Avant que tous les Grecs vous parlent par ma vo/x, Souffrez que j'ose ici me flatter de leur choix ^ Et qu'à vos yeux, Seigneur, je montre quelque }oie De voir le fils d'Achille et le vainqueur de Troie.

(Racine.)

Tous ces préceptes — il est facile de le constater — s'accordent à condamner la répétition à intervalles trop rapprochés des mêmes sons et des mêmes articulations. Mais si c'est la ressemblance des voyelles et des consonnes successives qui nuit le plus à l'harmonie des vers, ne seraitce pas que cette harmonie tient justement à la diversité des éléments phoniques ^ ?

Pour savoir ce que vaut cette dernière supposition, tentons une expérience. Nous allons prendre douze vers, dont les six premiers devront de toute évidence nous apparaître comme plus harmonieux que les six derniers; et nous examinerons si c'est dans les vers du premier groupe ou dans ceux du second que la succession des lettres, voyelles et consonnes ^ est la plus variée. Voici ces douze vers :

1 . Cette idée n'est pas émise aujourd'hui pour la première fois. C'est ainsi que Marmontel l'indique en passant dans sa Poétique française (t. I, chap. vi : De l'harmonie du style, p. 177. Liège, 1777): « C'est de la variété des voyelles et des articulations que dépend la fécondité d'une belle harmonie. » Et nous la trouvons exprimée avec plus de netteté dans un ouvrage assez récent de B. Bourdon : L'expression des émotions et des tendances dans le langage (Paris, Alcan, 1892, p. 1 83-1 84) : « Pour qu'un vers ou une phrase soient phonétiquement coulants, il faut qu'à chaque articulation succède une articulation de nature aussi différente, que possible... » Mais nulle part jusqu'à présent cette idée, croyons-nous, n'a été exposée avec toute la précision nécessaire ni surtout appuyée sur des démonstrations péremptoir-es.

2. On appelle « voyelle » un son produit par les vibrations des cordes vocales du larynx et modifié par la résonance de la cavité buccale et de la cavité nasale.

On appelle « consonne » l'interruption du son et le bruit provoques par l'occlusion complète ou incomplète des diverses parties du résonnateur.

Pour l'étude des voyelles et des consonnes on peut consulter, entre autres ouvrages, les traités de physiologie et de phonétique suivants :

H. Beaunis. Nouveaux éléments de physiologie humaine (Paris, Baillière, 2e éd.. i88r).

H. de Meyer. Les organes de la parole (trad. Claveau, Paris, E. Alcan, i885).

Max Mûller. Nouvelles leçons sur la science du langage (trad. G. Harris et G. Perrot, Paris, 1867. t. I, 3« leçon: l'alphabet physiologique).

Sweet. A handbook of phoneiics (Oxford, 1877).

Sievers. Groundzuge der Phonetik (Leipsïg, 1898, 4® éd.).

P. Passy. Etude sur les changements phonétiques et leurs caractères généraux (Paris, Didot, 1890).

l'harmome du vers 69

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