‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 16 sur 68 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

L'harr^onie du vers.

Si le rythme dépend de la simple répartition numérique des syllabes, lliarmonie résulte de la qualité propre des sons. En vérité, cette harmonie du langage peut aussi bien être recherchée par les prosateurs que par les poètes. Mais c'est en poésie surtout que Ton trouve ou que Ton doit trouver cet « heureux choix de mots harmonieux », dont parle Boileau dans son Art Poétique ; c'est en poésie surtout qu'il faut fuir, suivant le précepte du même Boileau, C( des mauvais sons le concours odieux ».

Au premier abord, on pourrait être tenté d'étabhr un rapprochement entre l'harmonie des vers et l'harmonie de la musique. Les voyelles, après tout, que sont-elles sinon des sons? Et, puisque les notes musicales nous donnent une impression d'harmonie quand elles sont groupées selon des rapports déterminés, pourquoi les voyelles ne seraient-elles pas capables aussi de nous procurer par leur groupement des sensations agréables à l'oreille? Mais, à la réflexion, on s'aperçoit qu'autre chose est une note musicale, autre chose une voyelle. Chaque note musicale en effet, outre son timbre, a son intensité propre qui dépend de l'amplitude des vibrations, et sa hauteur déterminée qui dépend de la rapidité de ces vibrations. Les voyelles au contraire peuvent toutes, d'une façon générale, être chantées sur une même note avec la même intensité et la même hauteur ; et si, dans, la

parole de chacun de nous, il est aisé de constater entre elles des différences d'intensité et de hauteur, du moins ces différences varient d'une personne à l'autre. Pour que les voyelles d'un vers eussent une valeur invariable, il faudrait donc que le poète lui-même prît soin de la fixer ; mais alors nous aurions affaire à une sorte de chant et non plus à des vers. Identiques par l'intensité et la hauteur, les voyelles ne diffèrent que par le timbre. Et, de fait, à l'aide de résonnateurs, on est parvenu à établir une correspondance entre les voyelles et certaines notes musicales ; sans parler d'ailleurs de ces expériences scientifiques, il nous est facile d'observer que telle ou telle voyelle se chante mieux sur telle ou telle note : c'est qu'alors les harmoniques de l'une et de l'autre sont les mêmes. Encore faut-il se rendre compte que ces différences de timbre entre les voyelles ne sauraient être établies d'une façon très précise ; car elles varient avec le timbre particulier de la personne qui les prononce, avec le caractère spécial de la langue qu'on parle, et avec la hauteur du son que l'on prend pour son fondamental. Du reste ces différences de timbre, même mieux déterminées, ne permettraient pas de grouper les voyelles, comme le musicien groupe les notes, pour produire des accords ; car, tandis que des instruments de musique peuvent produire plusieurs notes à la fois, notre appareil vocal ne saurait émettre plusieurs voyelles simultanément ; et si l'on s'avisait de faire prononcer plusieurs voyelles par plusieurs personnes ensemble, les sons ne parviendraient jamais à se fondre et à s'accorder aussi bien que les sons musicaux.

Ces premières constatations nous invitent à penser que le principe de l'harmonie du vers doit différer du principe de l'harmonie musicale. Rien de plus naturel d'ailleurs, si l'on

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veut bien se souvenir que le mode de production des notés musicales n'est pas du tout le même que celui des sons du langage humain. En musique, en effet, les notes sont bien perçues par des oreilles humaines, mais elles sont produites par des instruments ; les syllabes d'un vers au contraire sont tout ensemble perçues par des oreilles humaines et produites par des voix humaines. Il en résulte que, pour nous paraître agréables, les sons musicaux n'ont qu'à plaire à notre oreille, tandis que les sons du vers doivent satisfaire à la fois nos organes auditifs et nos organes vocaux. Car lors même que nous nous bornons à écouter les vers qu'on nous récite, il semble bien que nous prononcions intérieurement les paroles entendues, ou tout au moins que ces paroles nous paraissent agréables ou désagréables à entendre selon qu'elles ont été faciles ou difficiles à prononcer. Quoi qu'il en soit, au reste, des raisons qui à première vue semblent pouvoir expliquer la différence de l'harmonie musicale et de l'harmonie poétique, cette différence nous paraît du moins un fait incontestable. Et c'est même, disons-le en passant, du point de vue de l'harmonie bien plutôt que du point de vue du rythme qu'on pourrait montrer toute la distance qui sépare la musique de la poésie. Quel est donc le principe de l'harmonie musicale ? « On peut établir, comme un des principes fondamentaux de notre musique, — lisons-nous dans le traité de Blaserna^ sur le son et la musique — , que l'oreille ne tolère les sons, simultanés ou successifs, qu'à la condition que les nombres de leurs vibrations soient entre eux dans des rapports simples, c'est-à-dire dans des rapports exprimés par des chiffres simples. » Sans doute à côté des consonances on trouve

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