‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 23 sur 68 · L HARMONIE DU VERS · texte numérisé non relu

L HARMONIE DU VERS

au même mot : sans quoi elles formeraientun hiatus, qu'interdisent les lois de la versification — à juste titre, pensonsnous. Car la rencontre de deux voyelles entre deux mois est incontestablement plus désagréable' que la rencontre de deux voyelles à l'intérieur d'un mot (ex. : il est all^ acheter : aléatoire). Et la raison en est, selon nous, que notre tendance bien connue^ à prononcer avec un accent dit « accent expiratoire » la première syllabe de tout mot significatif se trouve contrariée, dans le cas de l'hiatus, par la tendance naturelle'^ que nous avons à abréger la syllabe qui suit la syllabe Ionique. Ce conflit entre l'accent tonique et l'accent expiratoire se produit toujours\ bien entendu, entre deux mots, même quand il n'y a pas de voyelle à la fin du premier, ni au commencement du second; mais, tandis qu'il se borne, s'il n'y a pas rencontre de voyelles, à augmenter légèrement la difficulté de la prononciation, il a pour résultat, s'il existe un hiatus, de le rendre tout à fait insupportable ^ Sans

1. Becq de Fouquières, dans son Traité de versification (p. 289 et suiv.), nous paraît avoir donné de ce fait une explication fausse, fondée sur une loi fantaisiste, à savoir que « toute voyelle tend à abréger une autre voyelle qui la précède immédiatement ». D'après lui, le heurt pénible, que produit la rencontre de deux voyelles entre deux mots, vient de la résistance que la première voyelle allongée par l'accent tonique offre à l'abréviation réclamée par la deuxième voyelle.

2. C'est cette tendance qui, dans le passage du latin au français, a pour effet, non seulement de laisser toujours subsister la première syllabe du mot, mais encore de conserver en général dans cette syllabe les voyelles a et o dont les vibrations ont une grande amplitude (ex. : parabolam, parole ; hospitalem, jh6tel), et de changer souvent en a les voyelles icte dont les vibrations sont moins amples (ex. : tripaliam, travail; zclosum, jaloux).

3. Cette tendance s'explique simplement par la loi qui veut qu'après un effort vienne un repos. Et c'est justement parce qu'elle va contre cette loi en exigeant deux efforts de suite que la succession de l'accent tonique et de l'accent expiratoire est pour nous si pénible.

4. Ce conflit ne disparait que si la syllabe tonique du premier mot est l'avant-dernière ou si le mot suivant, étant un mot de relation, n'a pas d'accent expiratoire (ex. : il aime courir, il aima ses semblables).

5. Si notre explication est juste, on comprend pourquoi il serait légitime de ne pas condamner l'hiatus dans des expressions comme il y a, peu à peu, çà et

avoir les mêmes motifs^ de nous déplaire, la rencontre de deux voyelles à l'intérieur d'un mot a cependant besoin, pour n'être pas désagréable, de ne se produire qu'entre voyelles différentes les unes des autres. En effet, la juxtaposition de deux voyelles identiques, intolérable quand elle forme un hiatus entre deux mots (ex.: il a appelé), n'est guère harmonieuse non plus quand elle se trouve à Tintérieur d'un mot (ex.: le rocher d'^aron). Au contraire, la variété des voyelles en contact, qui atténue déjà l'impression pénible d'un hiatus entre deux mots (ex.: il a aimé ardemment), empêche tout heurt déplaisant de se produire à l'intérieur d'un mot oii deux voyelles sont voisines (ex.: saave, poète).

Toutes ces conditions sont précisément remplies par les successions de voyelles que nous avons relevées dans les six vers harmonieux cités plus haut. Il va d'abord sans dire que les voyelles rapprochées dans ces vers ne forment aucun hiatus entre deux mots. Mais, surtout, il importe de constater que dans ces vers on. ne trouve pas une seule fois deux voyelles semblables mises à côté l'une de l'autre. D'ailleurs, il y a plus: non seulement il ressort du tableau ci-dessus que dans les vers plus harmonieux deux voyelles identiques jamais ne se suivent, mais encore on peut établir

là, qui forment en réalité un seul mot, dans lequel il n'y a pas de conflit entre un accent tonique et un accent expiratoire, et pourquoi au contraire on a tort d'autoriser la rencontre de voyelles entre deux mots, dont le premier est terminé par un e muet qui ne se prononce pas, ou bien par une voyelle nasale ou une consonne muette qui ne forme pas de liaison avec le mot suivant (ex. : l'armée ennemie, l'an entier, un métier estimé), puisque dans ces mots le conflit subsiste entre l'accent tonique et l'accent expiratoire.

I. A l'intérieur d'un mot peut bien se produire parfois un conflit entre deux accents, expiratoire et tonique ; et c'est pourquoi, par exemple, le mot « Eole » est plus diflîcile à prononcer que le mot « Eolie ». iMais le heurt est ici moins dur, parce que l'accent expiratoire vient le premier, et qu'étant plus faible que l'accent tonique, il a une moindre tendance à abréger la syllabe qui suit.

L HARMOME DU VERS 79

que les voyelles voisines dans ces vers sont toujours très différentes. Pour faire cette démonstration, il nous faut commencer par classer les voyelles, non d'après leurs propriétés acoustiques, mais suivant leur mode de formation. Une classification organique en effet s'impose, puisqu'un vers, comme nous aurons l'occasion de l'établir plus loin, doit avant tout satisfaire aux exigences des organes vocaux. On distingue 4 catégories de voyelles :

i'' les voyelles buccales (a, e, i, o, u, ou) ; 2° les voyelles nasales pures (m, n, fi) ;

3*" les voyelles nasales mixtes (a, é, o, e) ;

d"" les voyelles vibrantes (/, r).

Dans le premier cas, le voile du palais fermant l'orifice nasal, le courant expirateur passe uniquement par la bouche ; dans le second cas, la langue et le voile du palais fermant le canal buccal, le courant expirateur passe par le conduit nasal seulement; dans le troisième cas, la bouche et les fosses nasales restant ouvertes, le courant expirateur passe à la fois par les deux résonnateurs, buccal et nasal; dans le quatrième cas, la langue, organe élastique et tremblotant, s'interpose sur le passage du courant d'air à travers la bouche.

De ces 4 catégories de voyelles, la plus importante est la première. Pour classer les voyelles buccales suivant leur mode de formation, il faut tenir compte de cinq facteurs :

i"* Le point de resserrement du canal buccal par suite du rapprochement du dos de la langue en un endroit déterminé du palais, soit dans la région du palais mou ou voile du palais, soit dans la partie postérieure du palais dur ou voûte palatale, soit dans la partie antérieure de cette même voûte ; ^ ;

8o LE SENTIMENT DU BEAU EN POÉSIE

2* L'élévation de la langue dans toute sa longueur vers le palais ou son aplatissement sur le plancher de la bouche ;

3° La tension ou le relâchement des muscles de la langue ;

4° Le rapprochement des lèvres ;

5** L'arrondissement des lèvres.

Nous obtenons alors la classification que voici :

'^ a a a v o a, ** S'Sb

S^|l sans tension.

?•§ f avec tension.

LÈVRES

IKERTES

LÈVRES

RAPPBOCHÉES

LÈVRES

AaBOHDIES

OU

OU

•lliil

SS

sans tension.

avec tension.

eu

eu, e

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