‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 65 sur 68 · RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS · texte numérisé non relu

RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS

Or, l'inspiration, croyons-nous, se réduit bien en somme au mouvement plus ou moins rapide dans lequel sont emportés tous les éléments dont les vers se composent. Grâce à cette rapidité, avec laquelle les vers passent devant les yeux du lecteur comme ils se sont pressés dans Tesprit du poète, l'impression que font sur nous les images et les rythmes croît en intensité. C'est ainsi que l'inspiration du poète en vient à nous donner une sensation très forte de vie intense et concentrée. Mais si l'inspiration a de la sorte pour résultat de porter à un plus haut degré de puissance toutes les impressions que les vers nous procurent, on voit cependant qu'elle ne renferme en elle-même aucun élément nouveau de poésie ou de beauté. Tout en reconnaissant par suite l'importance de l'inspiration poétique, qui par le mouvement qu'elle introduit dans les vers nous donne une impression de vie très puissante, nous croyons avoir suffisamment prouvé que nous n'avions pas à lui accorder de place dans l'analyse que nous avons faite des éléments de beauté et de poésie que contiennent les vers.

Une fois écartée cette première objection qui aurait tendu à démontrer l'insuffisance de nos analyses, il nous faut encore répondre par avance à une seconde objection qui tendrait à prouver l'insuffisance de nos explications. Nous avons dit en effet que, d'une part, la beauté des vers nous apparaissait comme la manifestation extérieure d'un principe rationnel d'unité et que, d'autre part, la poésie des vers nous révélait une intime solidai*ité de toutes les choses entre elles. Or la science et la philosophie s'efforcent, on le sait, de découvrir dans le monde la parenté des phénomènes el l'unité dernière à laquelle peut-être ils se ramènent tous. Si donc la beauté et la poésie des vers nous élèvent à la contemplation de l'unité rationnelle et du tout cosmique,

3 3o CONCLUSION

la science et la philosophie cherchent également à nous acheminer à celte même notion de Tunité et à cette même conception du tout. On peut dès lors se demander quelles différences il existe entre le travail scientifique et philosophique et l'opération par laquelle nous arrivons à saisir la beauté et la poésie des vers.

Ces différences se ramènent, nous semble-t-il, à deux principales. Tout d'abord c'est la marche de l'esprit qui ne nous paraît pas être la même dans les deux cas. En effet le philosophe et le savant partent de la constatation des phé- "nomènes multiples et tâchent de retrouver derrière eux un principe d'unité et de solidarité. C'est au contraire du sentiment ou du pressentiment de cette unité rationnelle et de cette solidarité fondamentale des phénomènes que part le poète, pour se donner ensuite le plaisir de voir une multiplicité très grande d'éléments divers et de phénomènes variés venir se ranger sous l'unité d'une loi, en s'enchaînant les uns aux autres suivant des relations étroites. Le poète se transporte donc pour ainsi dire d'un bond au centre même du tout, qu'il embrasse ainsi dès le premier instant dans une vue synthétique ; le savant et le philosophe au contraire partent de la circonférence et tendent simplement à atteindre le centre par une marche pénible, lente et peut-être sans fin.

Et non seulement la marche de l'esprit diffère ainsi dans le travail scientifique et philosophique, et dans l'opération poétique, mais encore la faculté même qui entre en jeu. Autre chose est en effet saisir la relation abstraite qu'il y a entre deux phénomènes, autre chose apercevoir dans une vision unique les deux phénomènes en rapport. La conception du rapport qui existe, par exemple, entre les nuages et la pluie diffère essentiellement de la vision proprement

dite de ces nuages et de cette pluie. Dans le premier cas, la faculté qui intervient est l'intelligence ; dans le second, c'est la sensibilité et l'imagination . Si donc on s'avisait, par amour des simplifications excessives ou bien parce qu'on serait dupe d'analogies superficielles, de dire que la science et la philosophie ont pour but, tout comme la beauté et la poésie des vers, de nous faire saisir la parenté universelle des phénomènes et l'unité fondamentale des -choses, il faudrait toutefois se bien rendre compte que la science et la philosophie tendent simplement, sans peut-être pouvoir y parvenir jamais, à nous hausser jusqu'à la conception intellectuelle de la solidarité et de l'unité des phénomènes, tandis que la beauté et la poésie des vers arrivent sans peine à nous en donner le sentiment immédiat ou tout au moins le pressentiment confus.

Après avoir réfuté — nous l'espérons du moins — deux graves objections, qu'on n'aurait sans doute pas manqué de nous faire, nous n'avons plus qu'à formuler les résultats de notre étude.

D'abord nous pensons avoir prouvé par un exemple qu'à condition de se ramifier en autant d'esthétiques particulières qu'il y a d'arts différents et à condition de toujours limiter très rigoureusement les questions, l'esthétique n'est pas une science impossible. Sans nous exagérer la valeur de notre travail, ne pouvons-nous pas en effet considérer comme assez clairement établie la distinction que nous avons faite entre le sentiment du beau et le sentiment poétique en poésie.^ Envisagées dans leurs manifestations psychologiques, la beauté des vers nous a paru consister dans la perception de l'unité à travers une multiplicité d'éléments variés, et la poésie des vers dans des séries ouvertes d'associations désintéressées. Examinées du point

2 Sa CONCLUSION

de vue métaphysique, la beauté des vers nous a paru avoir pour fondement un principe rationnel d'ordre, et la poésie des vers un principe de solidarité universelle. Ainsi la beauté et la poésie des vers diffèrent profondément, puisqu'elles ne mettent pas en jeu la même faculté de notre âme : la première étant faite avant tout de sensations, et la seconde d'associations. Il y a par conséquent plus d'éléments organiques dans le sentiment du beau et plus d'éléments intellectuels dans le sentiment poétique : différence essentielle, d'oii résulte un grand nombre de différences secondaires, que nous avons signalées plus haut en énumérant les caractères particuliers du sentiment poétique, et sur lesquelles nous n'avons pas à revenir à présent. Et si en apparence c'est un même principe d'unité qu'on peut croire découvrir au fond du sentiment du beau et du sentiment poétique, il s'en faut en réaUté qu'il s'agisse dans les deux cas d'une unité semblable. Dans le sentiment du beau, en effet, c'est l'unité de l'esprit qui se retrouve à travers les choses multiples ; et dans le sentiment poétique c'est l'unité du tout cosmique qui est comme pressentie par l'esprit. En distinguant ainsi ces deux sentinlents l'un de l'autre, nous croyons avoir contribué pour notre part aux progrès de la science esthétique. Car, ainsi que nous le disions au début de notre introduction, dans les sciences de l'âme la tâche du psychologue consiste à démêler dans le tout complexe, qui se présente à son observation, les éléments divers dont il se compose, en s'efforçant d'apercevoir les différences qu'il y a entre les phénomènes.

Mais les progrès de l'esthétique doivent avoir leur contrecoup dans la critique. Et nous espérons, par la distinction que nous avons établie entre le sentiment du beau et le sentiment poétique en poésie, avoir mis en garde les critiques

contre une confusion, que Ton commet trop fréquemment entre les deux notions du beau et du poétique. Quand on essaie de découvrir les lois secrètes de la poésie, ce n'est pas bien entendu pour former des poètes. Car ces lois, les poètes — ceux du moins qui méritent ce nom — les appliquent toujours d'une manière inconsciente. Mais la connaissance de ces lois peut aider les lecteurs inattentifs des poètes et même les critiques, qui sont trop souvent leurs interprètes superficiels, à voir un peu plus clair dans les impressions qu'ils reçoivent des vers. Il nous a toujours paru étrange, en particulier, qu'un critique ose dire d'un vers qu'il est beau ou poétique, sans avoir une idée nette de ce qu'est la beauté ou la poésie des vers, et non moins étrange assurément que les lecteurs se déclarent satisfaits des jugements en général si vagues des critiques. Ceux-ci croient expliquer et ceux-là croient comprendre, alors qu'en vérité tous se paient de mots. On dirait, à lire les uns et à entendre les autres, que les œuvres d'art ont été créées, non pour nous faire éprouver des émotions propres à nous secouer jusque dans les dernières profondeurs de notre être, mais simplement pour fournir aux premiers l'occasion d'un bavardage stérile bien que lucratif, et pour donner aux seconds le moyen de satisfaire leur vanité ridicule de (( snobs » en disant leur mot sur tout livre à la mode. Pourtant il serait désirable qu'on ne se contentât pas d'aller ainsi répétant toujours des formules vides de sens. Passe encore que les gens du monde, voués par profession à toujours vivre à la surface des choses comme en dehors d'eux-mêmes, trouvent leur joie à débiter de vaines paroles I Mais le critique, dont le rôle est justement d'éclairer ce public frivole et superficiel, est impardonnable, lui, de parler pour ne rien dire. Il y a vraiment une outrecuidance singulière ou tout

au moins une inexcusable légèreté à porter des jugements sur les œuvres d'art ou sur les objets et les êtres qui nous entourent, alors qu'on ignore au nom de quels principes on les porte. Nous ne sommes pas d'ailleurs le premier à relever cette étrange anomalie ; (( Comment oser dire, — lisons-nous quelque part* — , qu'une chose est belle, si l'on n'a sur le beau lui-même que de vagues notions ? Gomment vanter la grâce d'une attitude, d'un sourire, d'un mouvement, si Ton ne sait pas comment la grâce se distingue de la beauté?... Comment se prononcer sur la laideur ou sur le ridicule, si Ton ignore quelle nuance ou quelle distance sépare ces deux manières différentes de s'éloigner de la beauté ? Si nos idées sur le sublime ne sont pas parfaitement claires, de quel droit reconnaîtrons-nous ce caractère dans une œuvre d'art ? » Et l'auteur, que nous citons, conclut très justement ainsi : (( Le critique, qui veut éclairer le public ou tout au moins fixer ses propres idées, est tenu de parler avec rigueur ; il se servira des mêmes mots que la foule, mais il en connaîtra la valeur exacte. » A notre tour, nous dirons — pour nous en tenir à l'objet de notre thèse — que si tout critique à l'avenir devient capable de discerner exactement lorsqu'un vers est beau ou bien poétique et d'expliquer avec netteté pourquoi il est beau ou pourquoi poétique, sans aucun doute un grand progrès aura été accompli : du même coup les impressions des critiques gagneront alors en profondeur et en sincérité, et leurs jugements en précision et en justesse. Or puissionsnous avoir contribué par notre étude à fixer ainsi le sens de ces deux termes courants du langage de la critique I

Enfin, — et c'est là le troisième et dernier résultat que

I. Bougot. Essai sur la critique d'arts p. 33-24 (Paris, 1876).

nous nous flattions d'obtenir en composant ce livre — , nous voudrions avoir donné à ceux qui aiment la poésie de nouvelles et plus sérieuses raisons de Taimer. D'ordinaire on estime la poésie pour les joies très vives qu'elle procure, pour la musique dont elle berce nos oreilles, pour les visions éclatantes ou voilées dont elle peuple notre esprit, pour l'excitation qu'elle nous communique ou pour l'état de rêve dans lequel elle nous plonge. Mais ne ressort-il pas de notre étude qu'on devrait aussi l'apprécier pour la vérité qu'elle révèle et la moralité qu'elle répand? Sans parler en effet des intuitions profondes qu'ont parfois les poètes, qu'est-ce. d'une part que la beauté des vers, sinon la manifestation la plus sensible de cette force intelligente, principe d'ordre et d'unité, qui est au fond de toute chose ? Et que fait la poésie des vers, si ce n'est découvrir plus ou moins clairement à nos yeux l'intime solidarité qui dans l'espace et dans le temps relie l'ensemble des objets et des êtres, et par là nous laisser entrevoir comme en une échappée rapide l'unité substantielle du monde? Or il n'y a pas, selon nous, de plus juste conception de l'univers que ce panthéisme enveloppé dans l'art exquis des poètes. Et d'autre part ne voit-on pas comment cette beauté et cette poésie des vers, à la fois par les émotions qu'elles font naître en notre cœur et par les idées qu'elles éveillent en notre esprit, deviennent l'auxiliaire naturel de la morale ? Car d'un côté les joies pures et désintéressées, qu'elles nous font ressentir, nous élèvent au-dessus des intérêts grossiers et des préoccupations vulgaires, et mettent en notre âme une délicatesse qui toujours nous inspire une sainte répulsion pour l'égoïsme brutal et le vice plein de laideur. Et d'un autre côté la connaissance profonde, qu'elles arrivent à nous donner de l'intime solidarité et même de l'identité fondamentale de tous les êtres,

est merveilleusement propre à nous inspirer des sentiments très vifs de fraternité universelle, d amour et de bonté. Dès lors nous pouvons nous demander ce qui subsiste de la célèbre condamnation, qu'au dixième livre de sa République Platon lança jadis contre la poésie. Ne lui reprochait-il pas justement d'être, en même temps qu'une maîtresse d'erreur, une séduisante corruptrice ? Mais si le poète, au contraire, comme nous venons de le voir, à la fois nous enseigne les vérités les plus hautes et nous inspire les sentiments les plus élevés, ne devrons-nous pas alors, au mépris de la sentence platonicienne, ouvrir très grandement les portes de nos villes à ce pacifique triomphateur, et dans nos cités, rajeunies au souffle vivifiant de la justice et de la vérité, l'installer, le front ceint d'une couronne, à la place d'honneur, où trônaient autrefois les rois qui sont déchus et les dieux qui sont morts ?

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