‹ Le sentiment du beau et le sentiment poétique (essai sur l'esthétique du vers)Chapitre 64 sur 68 · RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS. — RÉSULTATS DE NOTRE ÉTUDE · texte numérisé non relu

RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS. — RÉSULTATS DE NOTRE ÉTUDE

Nous voici parvenu au terme de cette étude, où nous nous étions proposé de distinguer avec le plus de précision possible ce qu'il y a de proprement beau et de proprement poétique en poésie. Sur le point de conclure, nous ne faisons aucunement difficulté d'avouer que nous sommes loin sans doute d'avoir épuisé par notre analyse le contenu de la réalité, que nous avions entrepris d'étudier. Si minutieuse qu'elle s'efforce d'être, l'analyse en effet laisse toujours échapper un grand nombre d éléments ; et surtout il est une chose que nécessairement elle néglige: c'est la composition originale des éléments groupés ensemble, c'est l'aspect particulier du tout. Ainsi nous avons été obligé, pour les étudier indépendamment, d'isoler les uns des autres les éléments variés qui constituent la beauté et la poésie des vers. Mais, en procédant de la sorte, nous avons laissé de côté ce qu'on appelle, d'un mot d'ailleurs bien vague, le souffle ou l'inspiration. Et peut-être on nous demandera dès lors si nous n'avons pas omis de considérer, en étudiant la poésie, précisément ce qu'il y a de plus profond en elle. Quelques mots de justification anticipée ne seront donc pas inutiles.

Ce qu'on est convenu d'appeler en poésie l'inspiration n'est certes pas chose facile à caractériser. Et les poètes qui ont essayé d'en donner une définition, comme Lamartine dans (( L'enthousiasme » etV. Hugo dans (( Mazeppa », ont bien plutôt réussi à la célébrer en vers inspirés qu'à l'analyser avec exactitude. Cependant par -les comparaisons mêmes qu'ils emploient ils nous aident à apercevoir ce qu'elle doit être: Lamartine compare, on s'en souvient, l'enthousiasme qui saisit le poète à l'aigle qui enleva Ganymède aux cieux ; et V. Hugo compare l'âme qu'entraîne le souffle du génie à Mazeppa emporté par un cheval dans l'espace. Ainsi par ces images l'un et l'autre poètes ont voulu nous donner l'idée d'un mouvement vertigineux ; et c'est sur cette même idée de rapidité et d'élan qu'ils reviennent dans la seconde partie de leur pièce, où, laissant enfin de côté la comparaison choisie, ils s'efforcent de définir l'inspiration en termes plus positifs :

Sous le Dieu mon âme oppressée Bondit, s'élance et bat mon sein...

(Lamartine.)

Ainsi lorsqu'un mortel, sur qui son Dieu s'étale, S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale.

Génie, ardent coursier.

En vain il lutte hélas I tu bondis, tu l'emportes Hors du monde réel, dont tu brises les portes

Avec tes pieds d'acier. . .

Il traverse d'un vol, sur tes ailes de flamme,

Tous les champs du possible et les mondes de Pâme,

Boit au fleuve éternel ;

Dans la nuit orageuse ou la nuit étoilée...

Sa chevelure aux crins des comètes mêlée

Flamboie au front du ciel...

(V.Hugo.)

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