Cf. p
2. On connaît J’observation célèbre de Laura Bridgmann. Cette jeune fille n’avait conservé que la sensibilité tactile, thermique et musculaire. Elle pensait donc à l’aide de ces seules images. Or, elle agitait constamment les doigts, même dans son sommeil. Les représentations mentales amenaient les mouvements légers correspondants aux images qui les composaient.
Nous venons de passer sommairement en revue toutes les sensations et images de la vie de relation 1 et nous avons constaté qu'elles s’accompagnent toujours de phénomènes moteurs plus ou moins aisément vérifiables. Nous avons retrouvé encore ici une confirmation constante du tait que nous avons toujours cherché à mettre en lumière au cours de cette étude : la concordance de la vie motrice et de la vie consciente; il devient évident que « les éléments de conscience s’associent comme les éléments moteurs ».
Cette revue des sensations et des images est forcément incomplète. Parmi les travaux, très nombreux depuis quelques années, qui ont été entrepris sur les sensations et les images, il en est fort peu où le rôle des phénomènes moteurs ait été considéré avec toute son importance. Les recherches actuellement en cours permettront certainement de préciser beaucoup de points que nous avons dû omettre. S’il est impossible aujourd’hui de préciser le phénomène moteur auquel comprend exactement telle sensation ou telle image, il est, de plus, très difficile de faire le départ exact entre ce qui est, surtout dans le cas d’une sensation ou d’une image simple, dynamogénie et mouvement local. Ce ne sera qu’a près de longues études de détail qu’on pourra arriver à établir complètement cette corrélation du mouvement et du fait de conscience. Il nous semble que l’étude de l’évolution mentale chez l’enfant, en révélant toutes les transitions par lesquelles la dynamogénie se canalise peu à peu en réactions déterminées, en même temps que les sensations se différencient et en viennent peu à peu à former des séries définies et à évoquer des séries d’images définies, est surtout propre, bien mieux que l’étude de l’individu adulte à faire connaître tous les détails de cette corrélation
1. Nous avons négligé, comme on l’a vu, les sensations et les images de la vie organique qui s’accompagnent toutes de mouvements internes.
du mouvement et de la pensée. Ces recherches ne sont pas encore faites. Cependant, des faits que nous venons de passer en revue et des observations sur l’hystérie présentement en cours, il résulte une certitude : si le mécanisme exact de la correspondance du mouvement élémentaire et des sensations ou images élémentaires n’est pas encore absolument décrit, cependant cette corrélation existe. Du moins pas un fait ne la contredit. Tous, jusqu’ici, la confirment.
Nous nous proposions, dans ce chapitre, de montrer que les différents éléments d’une image envisagée comme un tout (un cheval, par exemple, ou une mélodie, un mot entendu, prononcé, écrit, un effort déterminé, elc.) ont un lien sous-jacent. Nous entendons dire que les différents éléments simples dont l’ensemble constitue l’image s’associent entre eux et forment un tout parce que les mouvements correspondant forment un tout, une réaction définie et appropriée, en sorte que lorsque cette réaction commence, elle tend à se continuer de préférence à toute autre, amenant ainsi dans la conscience les représentations correspondantes. Il suit de là que le phénomène de conscience total (perception ou image) est défini et cohérent dans la mesure ou les phénomènes moteurs sont définis et cohérents.
Ce n’est donc que par l’association des mouvements élémentaires que l’on peut concevoir l’association des phénomènes de conscience élémentaires. Ces phénomènes de conscience élémentaires se succèdent constamment dans la conscience (puisque les mouvements qui constituent la vie ne s’arrêtent jamais); mais ils ont toujours dans la vie normale le caractère d’être compris dans une synthèse consciente plus ou moins vaste. C’est ainsi qu’ils prennent leur caractère d’utilité et de cohérence. La synthèse de phénomènes de conscience, qui constitue l’image, correspond à une synthèse de phénomènes mo-
teurs, cette synthèse consciente ou motrice pouvant ellemême être utilisée comme élément d’une synthèse plus compliquée, et ainsi de suite, suivant qu’une émotion ou tendance déterminée plus ou moins forte et mettant en jeu un ensemble plus ou moins considérable de phénomènes moteurs et conscients tend à se développer. Selon que ces mouvements constituent, par leur ensemble, un phénomène d’activité, une action ou réaction de l’individu plus ou moins déterminée, le phénomène de conscience, la sensation ou l’image, a un caractère plus ou moins défini.
En réalité, il est des images dont les éléments sont très rarement dissociés dans la pensée; il faut un état morbide, tel que la manie, ou, à l’état normal, un affaiblissement très considérable du pouvoir de synthèse mentale, tel que le rêve, pour les séparer les unes des autres. C’est que ces images correspondent à des phénomènes moteurs dont les éléments composants sont presque inséparables. Les différents sens ont évidemment des habitudes motrices ou associations dynamiques. Il en est de même de certaines associations d’images de sens différents. Par des répétitions fréquentes, des séries de mouvements se sont solidement associées. Lors donc que l’énergie tend à se dépenser par les muscles, elle trouve des coordinations musculaires toutes préparées qui correspondent à des représentations définies, l’association des éléments de conscience ayant le même caractère que l’association des éléments moteurs.
Nous sommes donc, après un long détour, revenus à ces éléments simples de la conscience que la manie nous avait tout d’abord montrés désagrégés sans nous révéler le lien qui les unissait. Et nous pouvons maintenant nous en faire une idée plus complète, ainsi que de ce lien.
Ce lien est l’équivalent conscient d’un phénomène
moteur *, et les lois du mouvement et de la pensée nous apparaissent maintenant comme la transcription, dans deux ordres de faits incommunicables, d’une loi unique à double face : l’adaptation.
1. Que nous le considérions sous sa forme la plus complexe ou la plus simple, le fait de conscience est donc toujours joint à un phénomène moteur. Ce qui est vrai de l’état affectif est vrai du réflexe élémentaire. Là le phénomène moteur était organique, c’est-à-dire volumineux et diffus, ici il est simplement musculaire et minime. Cette unité de composition de l’esprit a conduit, principalement au sujet de la volonté, à des vues importantes, et en un sens opposées, qui ont été formulées par MM. Wundt et Herbert Spencer et dont il est bon de dire ici quelques mots.
M. Wundt, constatant l’existence du mouvement dans le phénomène conscient le plus simple, place la volonté aux origines mêmes de la vie. Ce que la psychologie désigne sous le nom d’acte volontaire ne serait donc qu’une complication d’un fait très simple. Le sentiment, en ce cas, par le fait même que des phénomènes organiques (c’est-à-dire moteurs) s’y joignent, contiendrait donc de la volonté à l’état diffus et vague. Au contraire la volonté aurait dans la pensée un aspect nettement conscient mais en tous cas elle ne serait pas une création propre de la pensée. La pensée contiendrait de la volonté nette comme le sentiment contiendrait de la volonté diffuse et rien de plus. Les réflexes seraient alors des mouvements qui à l’origine ont été volontaires, mais desquels ce caractère de volonté consciente aurait été graduellement éliminé. M. Wundt admet donc que le réflexe a toujours commencé par être volontaire. Cette théorie a, comme celle de M. Spencer, l’avantage de mettre en valeur l’idée de la correspondance du mouvement et de la conscience, et de l’unité de composition de l’esprit. Elle est du reste difficile à résumer n’ayant pas été explicitement formulée*.
M. Spencer** envisage le problème d’un autre point de vue et avec beaucoup plus de netteté. Il laisse au réflexe son caractère automatique et fait de la volonté un phénomène de formation postérieure. 11 n’y aurait, si l’on se range à cette vue, aucun élément de volonté dans les réflexes ni dans les mouvements élémentaires. On peut choisir entre les deux théories.JIl n’en reste pas moins vrai que l’idée de l’unité de composition de l'esprit gagne de jour en jour du terrain. Qu’il y ait de la volonté partout, ou que quelques faits seuls méritent le nom de volontaires il n’en est pas moins vrai que tout fait de conscience correspond à un mouvement, et la constatation de ces mouvements jusque dans la sensation élémentaire doit ajouter encore à cette certitude, quelles que soient d’ailleurs les considérations qu’on en tire relativement au problème de la volonté ; il semble du reste qu’ily ait plutôt là des désaccords de mots que d'idées, et que la question de la volonté, nous disons même de la volonté morale, n’ait qu’à gagner à l’étude détaillée des phénomènes moteurs.
* Cf. Wundt 'Psychologie physiologique, p. 435 sq. de la traduction française.
** Principes de psychologie.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
Il nous reste maintenant à résumer le travail qu’on vient de lire. Nous négligerons les vues accidentelles auxquelles nous nous sommes arrêtés chemin faisant et nous tâcherons de formuler seulement les quelques conclusions nettes que nous nous croyons en droit de tirer de notre étude expérimentale.
L’excursion que nous avons faite dans la pathologie nous a fourni d’importantes indications. Il existe des cas où le sentiment et la pensée se dissocient. L’une ou l’autre de ces formes opposées de la vie consciente s’exagère alors dans la proportion où l’autre diminue et il arrive un instant où elle existe seule. Tantôt ce sont les éléments de la pensée qui défilent sans ordre dans la conscience ; nous l’avons constaté dans la manie et nous croyons, avec quelques réserves, qu’il en est de même dans l’hypocondrie. Tantôt c’est le sentimentqui subsiste ; cela est évident dans la mélancolie et dans l’extase. Privée de son contrepoids, la pensée devient incohérente (l’association d’idées devenant centripète ou centrifuge) et le sentiment prend un aspect excessif et anormal. Il nous est ainsi permis d’estimer que le sentiment et la pensée se font équilibre dans la vie consciente normale, en sorte que sitôt que l’un s’exagère, l’autre diminue, en d’autres termes ils semblent être en raison inverse ; mais il n’y a rien dans cette supposition qui ressemble à une loi.
Nous avons ainsi constaté que l’état affectif était un agent très important de l’association des idées. Les troubles que produit son exagération ou sa disparition peuvent essentiellement se déduire à quatre, révélés par les quatre psychoses simples. C’est ainsi que nous avons pu soupçonner les rapports du sentiment sous sa forme simple et indéterminée d’état affectif avec la pensée, ou mieux l’association des idées.
Mais il ne faut pas se méprendre sur le sens très général que nous avons donné aux mots sentiment et pensée. Nous avons entendu par sentiment un phénomène de conscience diffus et vague, correspondant à un mouvementdiffus et vague ; et. par pensée, un phénomène de conscience délimité et net correspondant à un mouvement localisé, systématisé. La limite entre ces deux ordres de faits est très incertaine et il est impossible de déterminer exactement l’instant où le sentiment perd son nom pour devenir pensée. Cependant, envisagés dans leur ensemble, le sentiment et la pensée ont entre eux les rapports très évidents et très généraux que nous avons signalés.
Cette constatation se concilie, du moins dans les psychoses, avec l’affirmation, qui paraît d’abord contradictoire, ({ue l’état affectif est l’agent de l’association des idées. On pourrait en effet nous objecter que dans la manie et dans l’hypocondrie il n’y a pas, à proprement parler, d’état affectif. L’état affectif, cependant, agit encore, non plus par excès, mais par défaut. C’est parce qu’elles sont privées de ce contrepoids que les idées prennent cette apparence de multiplication excessive et que, leurs liens se relâchant, elles défilent dans un ordre qui reproduit l’ordre incohérent des sensations.
Pour vérifier si l’état affectif était vraiment l’agent primordial des troubles intellectuels généraux, — leur cause et non leur effet, — nous avons demandé une véri-
RÉSUMÉ ET CONCLUSION 197
fication incontestable an délire chronique à évolution systématique. Nous avons vu alors une succession déterminée et invariable d’états affectifs s’accompagner de changements correspondants et invariables dans l’orientation générale des idées. Nous avons ainsi constaté que ce n’était pas dans la pensée que les troubles intellectuels avaient leur origine ; que la logique n’intervenait que comme un effet très incertain et très accidentel du trouble sentimental ; que l’état affectif était l’agent véritable qui, des profondeurs mêmes de l’organisme, opérait la systématisation des éléments de la pensée, leur donnait leur orientation générale, en sorte que l’orsqu’il changeait, cette systématisation changeait également. Les raisonnements logiques n’étaient là qu’une forme particulière de « justification » de l’état affectif, et la raison pure, qui croyait régir les démarches de l’intelligence, n’était que la servante du sentiment.
Tels sont les renseignements principaux que nous a fournis la pathologie mentale.
Ces indications générales étaient ce que nous cherchions avant tout. L’influence si constante, si absolue, de l’état affectif sur l’association des idées dans les psychoses et le délire chronique est un fait difficilement contestable. Nous avons autant que possible cherché à le faire comprendre. Si quelques points sont encore obscurs, du moins aucun ne nous paraît pouvoir donner lieu à des objections absolues.
Mais l’état affectif est la forme la plus simple et la plus vague du sentiment. Il en résulte que les actions qu’il exerce sur la pensée, quoique parfois très intenses, sont toujours générales et vagues. Si une longue série d’associations d’idées — telles qu’il peut s’en présenter pendant le long temps que durent les psychoses simples ou les
périodes du délire chronique — révèle cette influence cachée, si l’état affectif oriente en ce cas la totalité des associations d’idées en les faisant dévier toutes vers une incohérence de même nature, il faut cependant remarquer que ces idées, comparées les unes aux autres, ont néanmoins des caractères différents ; elles forment des séries\, des systèmes particuliers. Ces séries isolées, considérées comme des touts, subissent-elles aussi une influence cachée qui leur donne leur aspect propre? Les éléments qui les composent sont-ils, euxaussi, synthétisés parmi lien sous-jacent, plus déterminé, moins vague? En un mot, ce fait d’inffuence réciproque du sentiment et de fa pensée peut-il se préciser jusqu’à donner la raison des plus minimes systématisations d’éléments de conscience?
Nous aurions voulu trouver là-dessus, dans la pathologie mentale, des indications et des exemples. Mais nous avons dû constater que cela nous était présentement impossible. Il aurait fallu, en effet, aborder J’étude des dégénérescences et chercher dans ce qu’on appelle leurs syndromes épisodiques les faits à interpréter. Mais les formes de fa folie sont si multiples et si instables, elles ont été encore si peu étudiées du point de vue spécial où nous nous sommes placé, que nous avons hésité devant l’incertitude des renseignements qu’elles pouvaient nous offrir. Nous ne doutons pas, du reste, qu’il en soit autrement un jour venant, et que les dégénérescences ne donnent, sinon la clef de certaines lois psychologiques, du moins une vérification constante et très intéressante de ces lois. Car ces lois sont les mêmes que celles qui régissent la conscience saine; seul ce qu’on pourrait appeler leur mode d’emploi est différent.
C’est pourquoi nous avons demandé à la psychologie normale, beaucoup plus riche sur ce point de vérités reconnues, le complément d'information qui nous manquait.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
A notre sens, cela ne peut pas nous être imputé comme une faute de méthode. Les conclusions de notre étude des cas morbides ne devaient avoir pour nous d’intérêt qu’autant qu’elles pouvaient nous faire avancer dans notre connaissance des cas normaux. C’est là le but véritable et la raison d’être de tout essai de psychologie comparée, et l’on a pu voir que la psychologie morbide était ici un moyen et non une fin.
En abordant l’étude de l’individu sain, il fallait donc, avant tout, constater entre le sentiment et la pensée les mêmes relations générales que chez l’aliéné. Cette constatation faite, nous aurions alors le droit de préciser ces relations. Il importait donc de rechercher s’il y a des rapports réels et constants entre l’état affectif et l’association des idées en dehors des cas morbides. Or, nous avons pu constater chez l’individu normal l’existence de troubles assimilables aux psychoses qui n’en étaient que des cas exagérés. Sous l’influence de ces troubles se révèlent des troubles correspondants de la pensée. L’association des idées n’est jamais, à part des instants très rares, et plutôt théoriques, complètement normale et parfaitement systématisée. Elle tend vers une incohérence qui, dans certains cas, devient évidente. Sitôt que l’état affectif existe, soit en excès, soit en défaut, la pensée en est donc troublée. Et nous avons constaté dans l’excitation et la dépression que ces troubles sont analogues à l’incohérence des différentes psychoses. A la vérité, nous n’avons pu faire des états affectifs normaux qu’une étude sommaire, car l’excitation et la dépression prennent des formes d’une grande diversité ; mais il reste en tous cas certain que l’être conscient est rarement dans l’état de parfait équilibre. Ces ruptures d’équilibre, ces oscillations doivent donc entrer en ligne de compte dans l’étude qu’on en fait. La vie affective, — qu’on a longtemps et avec justesse appelée la vie intérieure, — avec ses hauts
et ses bas est le fond mouvant sur lequel flotte la pensée. L’étaLaffectif est, meme chez l’individu sain, l’agent profond de l’association des idées.
Il fallait ensuite préciser les rapports entrevus. Si le sentiment, comme tout nous le faisait supposer, a une influence réelle sur la pensée, s’il en est même, à considérer les faits dans leur ensemble, la source, comment s’opère cette influence ? C’est alors que nous avons dù faire intervenir les phénomènes moteurs et faire le détour assez long que nous avons indiqué au début de cette étude.
Lorsque nous avons examiné l’aliéné, nous nous sommes constamment attaché à montrer que les troubles conscients étaient accompagnés de troubles moteurs. Nous avons, autant que nous avons pu, insisté sur cette constatation afin de nous en servir en temps voulu. Mais la folie ne nous avait laissé voir que des relations très générales entre les mouvements et les faits de conscience. Cependant cela était assez pour nous faire penser que l’étude des phénomènes moteurs pouvait nous être d’une grande utilité. Nous avons pu voir, en effet, que, dans les psychoses, en remplaçant l’état affectif par son équivalent moteur, — exagération ou affaiblissement des inhibitions, — nous nous trouvions sur la voie de l’interprétation des troubles de la pensée, l’incohérence dans l’association d’idées s’accompagnant, du moins dans la plupart des cas, d’une incohérence dans les actes. Bien plus, nous avions entrevu dans le délire chronique, que c’est en cherchant à s’adapter, à produire des systématisations appropriées de mouvements , que le trouble moteur interne agissait, et que ces phénomènes matériels correspondaient assez exactement aux phénomènes psychiques.
Dans l’individu sain, excité ou déprimé, nous avions constaté des relations analogues entre le mouvement et
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
la conscience ; et c’est ainsi que nous avions pu éclaircir certains points importants, et notamment faire comprendre les incohérences de l’association des idées.
Or, nous savons que l’énergie dont l’ensemble constitue la vie a pris, au cours de l’évolution, des formes déterminées : ce sont les tendances. Elles sont des coordinations de mouvements, ou associations dynamiques, plus ou moins compliquées et stables, et ce sont elles qui règlent toutes les démarches de l’activité humaine. La plupart sont héréditaires, les autres sont acquises graduellement par l’individu. L’existence tout entière s’emploie à compliquer les premières, à acquérir et à enregistrer dans l’organisme les secondes. Elles correspondent à des phénomènes de conscience (conscients ou subconscients) que nous avons appelés émotions. En même temps que la tendance, en cherchant à se satisfaire, systématise des éléments musculaires définis, l’émotion produit une synthèse d’éléments de conscience définis, c’est-à-dire des associations d’idées. Il faut du reste remarquer que beaucoup de ces phénomènes psychiques peuvent être subconscients. Ils existent cependant; un des gains de ces dernières années a été de savoir comment on pouvait les découvrir. Cette systématisation des éléments de la pensée (sensations ou représentations) par l’émotion, existe à des degrés divers accompagnée de phénomènes moteurs exactement correspondants. C’est ce que nous a fait comprendre l’étude des tendances. Nous avons été amené à distinguer les tendances les plus profondes et les plus nécessaires d’autres moins impérieuses, qui sont dérivées des premières, mais qui ont acquis peu à peu une existence indépendante. Les plus récentes ne sont, à vrai dire, que de simples associations musculaires très superficielles, et cependant, quelle que soit leur force, leur rôle est le même. Elles sont les formes de l’activité préexistantes à ses démarches diverses. Elles tendent à
agir dans des directions définies, à empêcher l’énergie d’être une dépense de mouvements inutiles et incohérents. Dès qu’elles se dissocient, il n’y a plus d’activité saine et bien réglée.
Ces tendances correspondent à des émotions plus ou moins profondes. Les plus superficielles sont généralement inconscientes ; ce sont celles qui unissent entre eux les éléments simples de la pensée. En somme, nous pouvons résumer ainsi le résultat obtenu :
Le travail 'par lequel V effort encore indécis et vaque de la tendance se canalise en groupes plus ou moins complexes de phénomènes moteurs et , en dernier lieu , en coordinations musculaires très définies , correspond constamment au travail par lequel T émotion prend une forme concrète et définie et crée une synthèsé définie d'éléments de conscience ( sensations ou images simples ).
C’est ainsi que l’étude des phénomènes moteurs nous a fourni des éclaircissements sur l’association des idées et sur l’agent intérieur de cette association.
L’émotion est donc, comme l’état affectif, mais sous une forme bien plus définie, l’agent intérieur de l’association des idées. Si les idées s’associent, c’est parce que le sentiment les assemble. En elles-mêmes, elles n’ont les unes pour les autres aucune affinité spéciale. Elles n’ont de valeur qu’en tant qu’elles entrent dans une synthèse mentale plus ou moins considérable, qu’elles sont parties d’un tout. Le véritable agent de cette synthèse est intérieur au sujet. C’est lui qui élabore et classe les éléments de la pensée, les apports du monde extérieur. Cependant si cette affirmation est vraie pour l’individu, elle ne l’est pas pour l’espèce. Dans l’espèce, en effet, c’est la pensée qui est devenue peu à peu sentiment. Les apports du monde extérieur ont été le premier dépôt qui a peu à peu constitué l’état affectif et l’émotion. Ainsi tout se retrouve, rien n’est créé de rien et le sujet ne pro-
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
duit aucun fait de conscience dont les éléments n’aient été déposés en lui d’une façon quelconque. De meme, dans l’ordre moteur, aucun mouvement n’est créé par le sujet. Tous lui viennent du dehors ; son seul rôle est de les transformer et de les asservir à un ordre raisonnable, c’est-à-dire en conformité avec sa nature et ses besoins.
Nous avons ainsi constaté entre la vie consciente et la vie motrice un parallélisme constant et rigoureux. Nous avons éclairci par l’étude des formes de combinaison des phénomènes moteurs le mode de systématisation des phénomènes de conscience, et, pour résumer en une phrase le contenu de cette étude, nous avons entrevu que les phénomènes de conscience agissent et réagissent les uns sur les autres et s'associent entre eux comme les 'phénomènes moteurs auxquels ils correspondent , cette formule nous paraissant rendre compte autant que cela est possible en peu de mots des rapports du sentiment et de la pensée et de l’association des idées.
Quelles sont maintenant les conclusions philosophiques qui peuvent se dégager de cette excursion à travers des faits.
Celle qui se formule d’abord, on l’a déjà pressenti, c’est un dualisme rigoureux. Si nous essayons de généraliser nos remarques de détail et de les enfermer dans une formule, nous sommes invinciblement amenés à considérer la vie, quelle que soit sa forme et son apparence, comme un ensemble de phénomènes à double face exactement juxtaposés, en sorte que tout fait corporel corresponde à un fait de conscience et réciproquement .
A défaut d’autre intérêt, les recherches expérimentales n’auraient-elles que celui de renouveler et d’étendre à des faits plus nombreux certains problèmes métaphy-
siques, on ne pourrait pas du moins leur contester cette utilité. D'une enquête comme celle-ci. il semble que la solution dualiste doive jaillir avec plus de force à condition toutefois d’être maintenue soigneusement dans les limites de la réalité observable.
Le mouvement et la conscience sont-ils réductibles en dernière analyse et leurs essences se confondentelles? Cela est possible. En tous cas, l’expérience ne révèle rien qui nous autorise à le croire. Bien plus, la constitution môme de notre esprit nous interdit de le penser sous peine de former une conception symbolique de l’ordre de celles que Spencer déclare illégitimes parce qu’elles ne peuvent pas d’échelon en échelon se réduire à des représentations claires. Peut-être dans le secret encore inexploré de la cellule vivante ou dans des formes de l’existence supérieures à toutes celles que nous pouvons concevoir, l’esprit et la matière ont-ils des rapports tels que l’un naisse de l’autre. Cela est possible, mais, dans les limites de l’expérience, le contraire nous apparaît comme certain.
11 ne s’agit donc ici, on le voit, ni de matérialisme, ni d'idéalisme, ces deux solutions paraissant, pour des raisons opposées, également insuffisantes et critiquables.
Le matérialisme d’abord : Dire qu’un acte de vertu s’accompagne nécessairement de mouvements musculaires ce n’est aucunement prétendre qu’il est l’effet de ces phénomènes. 11 n’en est du reste pas davantage la cause. Le matérialisme, en considérant la conscience comme un produit du mouvement, aboutit à un non-sens, son effort est illusoire et laisse le problème intact. L’idéalisme, en faisant du mouvement un produit de la conscience, ne résout pas davantage la question. Il lui reste à expliquer comment s’opère cette transformation, à la saisir sur le fait et à la rendre intelligible, et c’est ce qu’il n’a pas encore fait jusqu’ici.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
Nous sommes donc réduits à faire porter nos efforts sur une juxtaposition de plus en plus complète de deux ordres de faits que la vie nous révèle toujours distincts, incommunicables et simultanés, sans chercher à faire disparaître l’une des deux au profit de l’autre.
En somme, quelle que soit la noblesse, la sublimité même de telle ou telle opération de l’esprit, elle n’a de raison d’être qu’autant qu’elle est susceptible de passer à l’acte, soit en nous-même, soit en autrui, soit dans le présent, soit dans l’avenir; celles qui n’auraient pas cette propriété seraient bien inquiétantes, et en tous cas bien inutiles. Penser, c’est en même temps agir : « il y a de l’acte dans toute pensée. » L’équivoque et la difficulté proviennent le plus souvent de ce qu’on ne donne le nom d’actes qu'aux mouvements ou ensembles de mouvements' qui tombent nettement sous le sens, et qu’on n’en remarque pas les formes préparatoires, élaborées et conservées dans l’intimité de l’organisme ; mais, si l’on y veut prendre garde, on reconnaîtra que non seulement la pensée aboutit à des actes, mais qu’il s’y joint un premier mouvement, une première ébauche d’acte, par le seul fait qu’elle existe.
On jugera peut-être, par ce qui précède, que la nécessité s’impose de plus en plus de séparer nettement ce qui est du domaine de la pensée de ce qui est du domaine du mouvement. Dans bien des cas les deux ordres de faits paraissent confondus et la distinction est difficile. C’est de cette confusion que sont nés ces problèmes très réels mais qu’on a eu le tort de prendre trop à la lettre, de l’influence du physique sur le moral et du moral sur le physique. Tout cela n’est qu’apparent, et Cabanis l’avait entrevu dans une remarque qui a passé trop inaperçue : « Ce que nous devons entendre par influence du moral sur le physique, dit-il, n’est que l’influence du système cérébral sur les autres. » Et la réciproque est
certainement vraie, pour l’influence du physique sur le moral. En considérant la question de ce point de vue on peut espérer que les solutions de détail seront hâtées par des expériences bien faites et de rigoureux classements de faits, le tableau psychologique étant toujours considéré comme distinct du tableau physiologique.
Mais quoique essentiellement distincts, le mouvement et la conscience, le corps et l’esprit obéissent à une loi unique, la plus large peut-être qui ait été formulée : ils tendent à s'adapter chacun à son milieu propre. Ce qui est ici fonctionnement biologique est là logique et raison. « Un arbre, a écrit Hegel, croît pas syllogisme... » Aucune phrase ne peut mieux exprimer ce que nous voulons faire comprendre.
C’est ainsi qu’au « devenir » nous préférons 1’ « adaptation » spenccrienne. Pas plus que celle du devenir, l’essence de l’adaptation n’est connue ; c’est là le problème métaphysique qui se pose à l’horizon de la psychologie expérimentale; le progrès est peut-être que l’idée d’adaptation, bien comprise, si elle ne rend pas compte du « pourquoi », explique, au moins partiellement, le « comment». Vérifiée toutes les fois que les faits sont interrogés, elle indique le sens vers lequel paraît se diriger la vie, l’orientation constante de son effort intime, et c’est l’obéissance à cette loi, reconnue et acceptée, qui doit être à la hase d’une morale expérimentale.
Cela n’a rien d’humiliant pour cette dignité humaine quêtant de siècles ont péniblement élaborée. Une parcelle de volonté et de liberté se cache dans cet effort de la vie pour s’amplifier et s’ennoblir. Si l’étude qu’on vient de lire a laissé à part ce problème elle n’en a pas contesté l’existence ni la portée. Bien que très étudié, le mode d’action de la volonté, surtout chez l’individu normal, n’est pas encore connu. Il semble que l’expérience doive ajourner cette étude jusqu’à ce que des travaux décisifs
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
sur l’hérédité et sur la vie sociale permettent de faire un partage exact entre ce qui est propre à l’individu et ce qu’il tient nécessairement de ceux qui lui ont transmis l’existence, entre ce qui est le résultat de sa réflexion nettement consciente et personnelle et ce qu’il produit sous l’influence de son milieu, présent ou passé, par voie d’éducation, de suggestion, d’imitation. Un passé immense subsiste dans le présent, et pèse sur nos déterminations et nos actes. Nous l’avons vu clairement lorsqu’il s’est agi des rapports du sentiment et de la pensée. A chaque instant, le sentiment nous a révélé cette force héréditaire. Il reste à savoir dans quelle mesure l’individu la modifie, y résiste, ou y ajoute.
Les rapports de la psychologie de l’individu avec celle de sa race et de la société où il évolue ; l’explication des uns par les autres ; la juxtaposition de cet ensemble de faits de conscience à l’ensemble des phénomènes organiques et moteurs correspondants dans l’individu et dans la société, là est le domaine indéfini — domaine le plus vaste qui se puisse concevoir puisqu’il plonge jusqu’au plus lointain passé de la vie et qu’il s’étend à sa totalité actuelle — promis chaque jour davantage à la psychologie expérimentale. En prendre possession dans l’avenir est l’espoir dont elle se contente.
APPENDICE I