‹ Le sentiment et la penséeChapitre 53 sur 119 · OBSERVATION I · texte numérisé non relu

OBSERVATION I

M. L... était fils naturel d’une Française et d’un gentilhomme anglais, et, bien qu’il ait été reconnu, il a beaucoup souffert moralement de l’irrégularité de sa naissance. On suppose que la mère est morte aliénée.

L... reçut une bonne éducation et devint officier de marine. De vingt à vingt-cinq ans, il fît un voyage de circumnavigation. A son retour, sans motifs connus de nous, L... quitta la marine et se consacra aux arts du dessin, pour lesquels il avait un grand talent; en quelques années, il eut acquis une réputation des plus honorables. Entièrement dévoué à l’art dans lequel il excellait, L... voulut faire uniquement de l’art pour l’art, et son travail fut loin de lui rapporter tous les bénéfices pécuniaires qu’il n’aurait pas manqué de réaliser, s’il avait voulu taire une part plus large au côté industriel de sa profession. Aussi vécut-il, presque toujours, dans de grands embarras d’argent. Son caractère était naturellement porté aux idées tristes et à la défiance ; à tort ou à raison, il se figura que son talent portait ombrage aux autres artistes voués à la même spécialité que lui, qui, pensait-il, le considé-

1. Cette observation est due à Legrand du Saulle. Délire des 'persécutions.

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raient comme un intrus, parce qu’il s’était formé luimême, au lieu de passer, avec eux, par l’école des Beaux- Arts. 11 se figura, dès lors, qu’il était en butte au mauvais vouloir de tous ses confrères. Qu’il y ait eu ou non quelque chose de fondé dans ces idées, elles furent certainement exaltées d’une manière considérable par les tendances naturellement soupçonneuses deL..., qui poussait, en ce qui le concernait personnellement, le scrupule de l’honnêteté jusqu’à l’exagération la moins raisonnable. A cette époque déjà, il se crut persécuté, se figura que ses œuvres, quoique entièrement composées par lui, dessins et gravures, étaient attribuées à d’autres, que ses ennemis trouvaient moyen de se substituer à lui pour recueillir, de son talent, célébrité et profit. Il se brouilla avec tous ceux qui auraient pu lui être utiles, et fut réduit à une existence matérielle de plus en plus difficile.

Il lui arriva aussi, se figurant que telle ou telle de ses planches était l’objet d’une substitution de nom d’auteur, de la détruire de ses propres mains, plutôt que de laisser un autre jouir des avantages qui lui étaient refusés; plusieurs de ses gravures ont acquis dans le commerce une valeur relative considérable, précisément à cause de la destruction qu’il fit lui-même de la planche.

Du domaine de son art, ses conceptions délimitées s’étendirent aux questions politiques et sociales. Il vit toutes choses sous le jour le plus faux et le plus menaçant, crut le régime politique de l’époque dirigé contre lui, et accusa le chef de l’Etat d’être l’instigateur de toutes les persécutions qu’il endurait; il s’imagina que la société entière était vouée aux débauches les plus infâmes, prétendant reconnaître, à chaque endroit, d’après une odeur spéciale, les indices de la pratique de ces vices, qu’une voix imaginaire baptisa du nom de fantasia .

Menant, au milieu de pareilles idées, une existence aussi misérable physiquement que moralement touT-

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montée, L... crut pouvoir remédier à tous ses maux en se mariant.

L’on ne saurait s’étonner, dans de pareilles dispositions, qu’il se soit mal adressé et qu’il ait été mal reçu. Cette nouvelle déception met le comble à ses souffrances; manquant de tact, tombé au dernier degré de prostration et de découragement, il part pour l’étranger; mais il emporte avec lui ses hallucinations, ses terreurs, ses idées de persécution; le travail lui est impossible, la misère l’étreint, et bientôt il ne rentre en France que pour être placé dans un asile d'aliénés, où il trouva des soins physiques et moraux dont il a toujours conservé la plus sincère reconnaissance.

Au bout de quinze mois de traitement, sans être complètement rétabli, il put faire un voyage avec deux amis ; mais l’amélioration fut de peu de durée, Bientôt nous retrouvons L... brouillé avec ses deux amis, qu’il range désormais au nombre de ses adversaires les plus acharnés. Il n’a pas de ressources pécuniaires, il ne peut s’en procurer que par l’exercice de son art, et il apporte dans toutes ses relations une méfiance et une hauteur telles, qu’il écarte forcément toute commande. Au lieu d’attribuer ces revers à leurs véritables causes, il n’y voit qu’une nouvelle preuve de l’acharnement des ennemis qui ont juré de le faire mourir de faim.

Du reste, de nouvelles suggestions attirent son esprit vers des questions d’un ordre plus élevé : d’une part, les voix lui apprennent qu'il est par le sang et le talent le descendant direct de Raphaël; d’autre part, hostile aux Anglais, il prétend combattre leur prépondérance maritime par une série de publications artistiques, pour lesquelles il réclame en vain les fonds de l’Etat. Après avoir rompu, avec éclat, toutes ses relations, tari toutes ses chances de gain, s’être usé dans une lutte impossible pour la réalisation de ses utopies, épuisé par toutes sortes

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de privations, L... est placé, de nouveau, dans un asile d’aliénés.

Pendant toute la durée de son séjour dans cet établissement, L... n’a cessé de se plaindre des ennemis qui l’avaient réduit à la misère, alors qu’il devrait posséder une fortune immense, et d’adresser aux ministres, aux magistrats, aux députés, des mémoires d’une prolixité inimaginable, pour réclamer justice. 11 rédigeait avec le soin le plus minutieux un journal où les circonstances les plus insignifiantes de sa vie quotidienne sont fidèlement relatées et interprétées toutes dans le sens de son délire ; mais, en même temps, il s’applique à dissimuler ses hallucinations et à ne pas formuler nettement ses prétentions. De loin en loin seulement, dans un moment d’expansion, il prononce quelques paroles de nature à mettre sur la voie de ses pensées, et à trahir les détails de son délire.

C’est en rapprochant ses confidences que nous avons appris que, dans l’esprit de L..., sa prétendue naissance illégitime cache une origine illustre à deux points de vue. Comme artiste, il descend de Raphaël; comme homme politique, il réunit les droits des familles de Bourbon et d’Orléans; aussi devrait-il seul régler les destinées de la France.

C’est parce que les manœuvres de ses ennemis ont réussi, jusqu’à ce jour, à le tenir à l’écart, que toutes les calamités sont accumulées sur les temps que nous traversons, que la France est humiliée devant l’étranger, que la ruine et la disette menacent toutes les classes de la société, que la corruption et la débauche (la fantasia ) coulent à plein bord.

Enfin, dans les derniers temps de sa vie, L... s’exalte encore dans sa propre estime et arrive à dire qu’il est Jésus-Christ lui-même, revenu sur la terre pour sauver le monde. Ses notes écrites montrent qu’il s’appliquait à

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exercer autour de lui, par l’exemple et les exhortations, une haute mission de réformateur et de moralisateur, et que, de loin en loin, il se flattait d’avoir fait quelques prosélytes.

Mais, ce qui s’accusa le plus chez lui, ce fut l’esprit de mortification et de pénitence; il s’imaginait dissimuler les privations journalières qu’il s’imposait. Il finit par s’éteindre dans le marasme, à l’àge de quarante-sept ans, sans avoir eu de maladie apparente bien caractérisée.

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