OBSERVATION III
Le malade S..., soixante et un ans, entre à l’asile le 2 février 1888. Il est défiant, réservé, ne raconte son histoire que par lambeaux, « il ne veut plus entendre parler des sottises d’autrefois, ce sont des cancans ». Il a généralement un air assez hautain et « tous ces interrogatoires deviennent vexants », dit-il. Il en résulte une histoire assez écourlée du début de sa maladie.
Le père du malade aurait été original toute sa vie. La mère est morte en couches. Un oncle aurait été fou. Il a eu lui-même trois enfants, dont deux sont morts en bas âge. Toujours il a été sobre et économe. Depuis seize ans, il entend des cloches, des voix, des somnambules; les cloches seraient un avertissement; les voix lui diraient des insultes et des menaces. La somnambule serait une dame R..., locataire de la maison où il demeurait et dont il a parlé dès le début de sa maladie. Il entendait également des voix partant des logements contigus ; les voisins riaient, c'étaient des plaisanteries ; il n’y attachait pas d’importance, dit-il aujourd’hui. Il entendait surtout la voix de fer, Mme Fer, comme il l’appelle, une voix qui donne le son du fer. Encore aujourd’hui, il l’entend, il prête l’oreille et demande si on ne l’entend pas, « un bruissement », dit-il. « En ce moment, j’ai bien 6 kilogrammes de fer, elle me paralyse pour m’insulter, elle m’embarrasse la langue pour m’empêcher de m’expliquer. » Elle
1. Cette observation est due à M. Maguan ( Progrès médical , 12 juillet 1890). Elle s’arrête avant la quatrième période.
APPENDICE V
est dans l’asile, il a avec elle des « conversations mentales, comme à haute voix ». « Elle persécute sa pensée », elle sait presque tout ce qu’il pense. Un jour on le trouve souriant, il était en correspondance avec Mme Fer. Il a eu des craintes d’empoisonnement, trouvait un mauvais goût aux aliments ; il s’imaginait que les voix ordonnaient à sa fille de l’empoisonner. 11 sentait souvent de mauvaises odeurs ; « le fer repousse, ça sent mauvais ». Il a eu souvent l’idée de déposer des plaintes chez le commissaire de police; mais il ne l’a jamais fait. Depuis deux ans apparaissent des idées ambitieuses ; elles vinrent à la suite d’hallucinations ; des voix lui disaient qu’il était le propriétaire de l’établissement de son patron. Aujourd’hui, il est le prince Joseph de Sandreuse ; il est la conséquence logique du prince de Sandreuse ; « ils disposent de mon titre depuis ma naissance et je n’ai jamais rien touché ». La mère de Napoléon était sa grand’mère : « Je suis l’enfant de Napoléon, on me l’a crié assez », dit-il. Napoléon, prince de Conti, était le dernier des Bourbons; il est, lui, premier des Sandreuse. Il est en France le soldat de l’Europe; il y en a un dans chaque nation. Depuis 1854, il règne par le titre : « le titre de l’Europe ». Il devrait régner effectivement sans les embarras créés à la France depuis 1870. Il est proclamé empereur diplomatiquement depuis 1880. Il exprime ce titre plus haut que tout autre en disant que c’est « l’honorabilis ». Il n’y a jamais eu de République en France ; il y a un gouvernement transitoire, en attendant la rentrée du prince. Il ne comprend pas que les médecins doutent de ce qu’il dit, qu’ils restent toujours dans « la négation ». « C’est l’enfant de Napoléon que vous avez devant vous », nous dit-il d’un air arrrogant; « je crois qu’il y a eu assez de proclamations ». Il croit que le médecin est passé plusieurs fois devant lui accompagné de M. Grévy. On l’a conduit ici « pour la propriété de l’asile » ; les employés, tout le monde, le
APPENDICE Y
crient. Il est propriétaire de l’asile par héritage direct d'Henri IV. On lui disait aussi qu’il avait une rente à la Salpêtrière.
Mrae « Fer » est une vierge, sa fille Jeannette est en ce moment à l’asile; elle est l’intermédiaire de la Vierge. A son arrivée, il disait à sa fille : « Tu as la couronne, on va te donner la couronne. »