‹ Le sentiment religieux dans l'œuvre de Richard Wagner [microform]Chapitre 12 sur 12 · SS^Î · texte numérisé non relu

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même la révélation de (ce qu'est en réalité) ce Sauveur du monde déformé, rendu méconnaissable par la théologie. Voyez donc cet enfant avec son regard de soleil pénétré de l'inébranlable résolution de sauver (les hommes); ce regard, il le laisse rayonner sur vous, puis bien au delà de vous , sur le monde et plus loin encore, au delà de tous les mondes connus; demandez-vous alors si cela <i<. signifie'» ou si cela «estyy^?

* C'est-à-dire : ce chef-d'œuvre nous permet d'avoir, par le sentiment, une intuition directe de la vraie réalité, l'Idéal, sans l'intermédiaire d'un concept, d'une formule. Nous trouvons la même idée dans le beau passage suivant sur la Madone de Saint-Sixte: «... la Vierge-Mère s'élève transfigurée avec le Fils auquel elle a donné naissance. Ce qui nous impressionne, c'est une beauté que le monde antique si doué pourtant (sous ce rapport) ne pouvait même pressentir. Car ce n'est point ici cette chasteté sévère qui nous montre Diane dans une réserve si pudique, mais l'amour divin élevé au-dessus de toute possibilité de connaître (même) l'impureté, cet amour qui par la plus intime négation du monde adonné naissance à l'affirmation delà rédemp-

«Est -il donc tellement impossible pour la théologie de faire ce grand pas : concéder à la science son incontestable vérité en lui abandon-

tion. Et cette inexprimable merveille, nous la voyons de nos propres yeux, facile et douce à comprendre, clairement saisissable, conforme à nos plus nobles expériences personnelles et toutefois, plus qu'on ne saurait dire, au-dessus de toute expérience actuelle. Jadis, le sculpteur grec présentait à la nature l'idéal qu'elle ne pouvait atteindre; aujourd'hui le peintre présente non plus à la subtile raison, mais à la contemplation ravie le mystère du dogme religieux et lui offre sans voile, dans une révélation (intuitive), ce que la'raison ne peut comprendre et qui ne saurait être par suite (rigoureusement) formulé (par des mots).... Des bras de la Vierge-Mère l'enfant divin jette sur le monde ce regard prodigieux qui lui fait reconnaître, à travers les fausses apparences qui excitent les désirs, son essence vraie (et le lui montre comme) destiné à la mort, condamné à mort.» Religion und Kunst, G. S. X, 217 (282). Plus loin, toutefois, p. 222 (288), Wagner affirme la supériorité de la musique sur la peinture : celle-ci est encore, par l'image visuelle, liée à la formule dogmatique; la musique seule s'en dégage complètement et «nous révèle avec une justesse incomparable l'essence même de la religion chrétienne».

nant Jéhovah et conserver au monde son Dieu qui s'est purement révélé en Jésus l'Unique ? »

Grave question , continue Wagner. Laisserat-on le peuple la résoudre ? On risquerait fort de n'aboutir qu'à une «triviale profession d'athéisme». Qui sait toutefois si, dans la sphère religieuse comme dans la sphère sociale, nous ne marchons pas vers une organisation nouvelle ; si de nouveaux Barbares ne doivent pas mettre fin à notre civilisation actuelle, à notre décadence? Alors s'évanouiraient nos complications; il se ferait vers la simplicité des origines un retour qui est peut-être, conclut Wagner, le retour de Jésus prédit par l'Écriture : « la théologie alors serait d'accord avec l'Évangile, la libre connaissance de la révélation sans subtilités jéhovistiques nous serait donnée et nous obtiendrions ainsi le résultat pour lequel le Sauveur nous a promis son retour ».

N'est-ce là qu'un beau rêve, une pure illusion ? Mais alors l'Évangile lui-même serait un rêve,

lui qui résume dans l'Amour « la Loi et les Prophètes '». D'autre part, réduire le Christianisme à l'unique devoir nécessaire et suffisant de la divine Charité, n'est-ce point appliquer à la société religieuse l'utopie anarchiste qui prétend remplacer par l'Amour seul toute loi, toute organisation? Sommes-nous donc en face d'une insoluble antinomie ?

Non, puisque c'est un sentiment d'amour qui nous interdit l'interprétation égoïste du « culte en esprit et vérité» qui réduirait la religion à quelque chose d'intime, d'individuel. L' « esprit et la vérité», c'est précisément cette Charité divine qui nous fait accepter, pour l'édification > commune, la religion sous forme de société', d'Eglise, telle que la réclame notre nature et que le Christ l'a étabhe ici-bas.

Mais parce qu'une société suppose nécessairement une organisation extérieure, matérielle,

» Matth. VII, 12; XXII, 39, 40.

des cérémonies, des lois et des formules, allonsnous retomber dans l'idolâtrie ou le pharisaïsme? Nullement, si ces éléments extérieurs demeurent à nos yeux ce qu'ils sont en effet, des aides, des indications, des soutiens, non la vie religieuse elle-même, des moyens et non pas des fins. .

Et pour en revenir au cas posé par Wagner,, la théologie (quelles que soient les exagérations ou erreurs de tel ou tel théologien particulier), la théologie est-elle réellement opposée à l'Evangile et a-t-elle, à proprement parler, à se remettre d'accord avec lui? Nous ne le croyons pas.

La théologie est un effort héroïque de l'intelligence humaine pour interpréter les faits divins à l'aide des catégories dont cette intelligence dispose. Ces catégories, lentement élaborées par l'esprit sous l'action des réalités inférieures, sont évidemment insuffisantes dès qu'il s'agit d'exprimer ce qui dépasse l'expérience journalière de la conscience ou des sens. Il est donc peu généreux de sourire en face de tentatives

imparfaites, et le plus subtil orgueil est peut-être de railler « la présomption de l'esprit qui veut expliquer l'univers en quatre paroles, enfermer le bleu du ciel dans un lécythe, faire tenir l'infini dans un cadre de trois doigts » *.

Du moment que la théologie admet et proclame à chaque instant le mystère, c'est qu'elle n'a point la prétention de comprendre l'incompréhensible, de connaître et définir l'inconnaissable. Elle cherche à traduire aussi exactement que possible l'expérience religieuse dans la langue métaphysique et scientifique de l'humanité. Il s'ensuit que ses formules renferment essentiellement un élément humain auquel on ne saurait attribuer une valeur absolue. Que le milieu intellectuel subisse une transformation profonde, le langage théologique devient de moins en moins intelligible, au grand détriment du sentiment religieux lui-même.

» Renan, Préface de VEcclésiaste.

Nous traversons actuellement une de ces crises où le renouvellement des idées philosophiques, scientifiques, historiques, a rendu la théologie chrétienne lettre morte pour l'élite intellectuelle. Ceux-là seuls peuvent s'en troubler qui ne croient pas au «ferment» céleste* déposé dans l'humanité par la main du Christ. L'action de ce levain nous paraît bien lente à nous créatures d'un jour ! Qu'importe ? Si l'Église est vivante, conformément à la loi de toute vie, elle finira par s'adapter au milieu nouveau.

Mais où donc, dira-t-on, avez-vous constaté quelque indice d'évolution dans l'enseignement de l'Église ? Sans entrer dans de fastidieux détails, nous répondrons : les auditeurs du Sermon sur la montagne et même les auteurs des Évan-

• «Le royaume des cieux est semblable à du ferment qu'une femme prend et met dans trois mesures de farine jusqu'à ce que toute la pâte soit levée.» Matth. XIII, 33.

giles synoptiques auraient-ils pu prévoir l'évolution du dogme qui s'est traduite par les formules de Nicée ou de Trente? Et, inversement, qui donc accepte à la lettre, sans commentaires, l'affirmation : « Jésus est monté aux cieux, est descendu aux enfers», aujourd'hui que la vieille conception chaldéenne du monde est universellement abandonnée et qu'on ne localise plus le ciel au-dessus, l'enfer au centre de la terre ? Explique-t-on, depuis Galilée, le dixième chapitre de Josué comme avant l'apparition de ce grand génie * ? N'avons -nous pas assisté à l'élargissement progressif de l'interprétation

^ Ne pourrait-on dire, observe àce propos Saint-Georges Mivart, que nous vivons dans une période prae- Copernicienne? De même qu'avant Copernic et Galilée, la doctrine du mouvement de la terre offensait «les oreilles pies», ces «oreilles pies» sont offensées par plus d'une affirmation de la critique biblique. On est en droit de supposer que, de nos jours comme jadis, ces alarmes sont sans fondement réel. — Article sur V Avenir du Christianisme; The Forum de mars 1887.

des premières pages de la Genèse à mesure que les admirables découvertes de la géologie devenaient plus nombreuses, plus significatives ?

Qu'on nous permette un souvenir personnel. Nous avons souvent discuté, pendant notre séjour au Séminaire de philosophie, à Issy, avec le vénérable doyen de la Faculté de théologie de la Sorbonne, M. Glaire. Il soutenait encore que les fossiles sont des «jeux de la nature» ou plutôt de la Divinité et qu'il ne répugne point que Dieu ait créé les animaux et les plantes pétrifiés en même temps que la terre telle que nous la voyolft. M. Vigouroux, dans son Manuel biblique, mentionne cette opinion * et dans les Livres saints et la Critique rationaliste ' il consacre encore plusieurs pages à en démontrer l'absurdité. La complète inutilité de cette réfutation pour la presque totalité des théologiens

» Tome II, p. 363.

* Tome III, p. 190 à ig5.

de notre époque est la meilleure preuve du progrès, de la lente mais réelle évolution dont nous affirmons l'existence.

Voudrait-on, par hasard, que l'Église allât plus vite que la Science ? On oublie donc que sa mission est de diriger l'évolution morale et religieuse de l'humanité, nullement de nous révéler les secrets de la nature! Or la Science a-t-elle dit son dernier mot sur ces questions étonnamment complexes? Elle ne fait encore que balbutier. Pour ne citer que deux exemples : il existe à peu près autant de manières de concevoir le transformisme que de transformistes; et si nous passons aux problèmes de la Critique, nous trouvons presque autant de systèmes sur le mode de composition des récits évangéliques et les rapports mutuels de ces narrations diverses qu'il y a d'exégètes. Et l'on voudrait que l'Église troublât la conscience de l'humanité en modifiant prématurément et brusquement son langage officiel en faveur

d'une petite élite qui serait elle-même bien embarrassée si l'Église réclamait d'elle, sur ces questions ardues, une solution précise, définitive?

Ajoutez à cette incertitude des données scientifiques l'impossibilité de trouver une formule qui satisfasse tous les genres d'esprit, tous les tempéraments intellectuels. L'un n'attache de valeur qu'à la réalité matérielle des faits, l'autre à leur signification idéale, de telle sorte qu'il préfère la légende à l'histoire ; l'un réclame des formules métaphysiques ; l'autre, estimant que la vérité consiste moins dans l'expression verbale que dans la direction même imprimée à la pensée, aux sentiments, à l'activité, se contente de vues pratiques et d'exhortations morales. Or, l'Église est faite pour tous et doit se proportionner au niveau moyen des intelligences. Supposons qu'elle fasse droit aux réclamations de telle ou telle école philosophique ; imaginons — par impossible — qu'elle consente à renouveler

ses formules en adoptant à cet effet le langage des Idéalistes; au lieu de parler de «Dieu» elle ne dira plus que Va Idéal » ; au lieu de nous présenter Jésus comme le «Fils unique de Dieu», elle nous fera admirer et adorer en Lui « la manifestation, à un degré unique, incomparable, de ridéal dans une nature humaine». Hélas! elle aura fait ainsi oeuvre de dilettante, mais oublié son rôle de mère et nourrice de l'humanité. Ainsi subtilisés, les dogmes risqueront fort, en effet, de n'avoir plus aucune influence pratique sur la masse des hommes; ils cesseront d'agir sur l'imagination et le cœur, par suite d'entraîner au Bien la volonté; ils ne seront plus des idées-forces.

«Hommes de peu de foi, conclurons-nous avec le Christ, pourquoi vous troublez-vous ? » Laissez le progrès s'effectuer dans toutes les sphères de l'intelligence ; quand la Science et la Critique seront arrivées à des conclusions inattaquables, quand l'humanité, moins débile, pourra

« porter» enfin ' le noble fardeau de la vérité, l'adaptation théologique se fera d'elle-même. C'est alors que les dogmes et les rites, nécessaires à toute société religieuse, cesseront d^être un obstacle pour redevenir un soutien; la simplification dont nous parlait Wagner se trouvera réalisée ; la Charité intelligente et active apparaîtra de plus en plus comme l'essence de la Religion, l'âme même du Christianisme, et alors sans doute s'accomplira la promesse du divin Maître : « Un seul Troupeau, un seul Pasteur * ! »

* «J'ai encore beaucoup de choses à vous apprendre, disait Jésus à ses apôtres, mais vous n'êtes pas, pour le moment, capables de porter ces vérités». Jo. XVI, 12.

8 Jo. X, 16.

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