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LA LETTRE TUE, C'EST L'ESPRIT QUI DONNE LA VIE

2 Cor. III, 6.

Au lieu d'une belle parole de Schiller *, Wagner aurait pu mettre ce texte de TApôtre en tête du traité Religion et Art que nous avons résumé.

* «Ich finde in der christlichen Religion virtualiter die Anlage zu dem Hôchsten und Edelsten, und die verschiedenen Erscheinungen derselben im Leben scheinen mir bloss desswegen so widrig und abgeschmackt, weil sie verfehlte Darstellungen dièses Hôchsten sind.o (Schiller an Goethe.)

Désormais, en effet, il n'arrête plus uniquement ses regards, comme jadis, sur les manifestations extérieures du Christianisme ; celles-ci, ne pouvant se réaliser que pour et par la nature humaine, sont nécessairement entachées d'imperfections sans nombre. Son œil cherche à pénétrer jusqu'au cœur des choses, à saisir Vidée divine à travers ses expressions incomplètes. Son ambition, c'est d'extraire, d'isoler le « contenu idéal» des dogmes et des rites pour l'offrir à la conscience humaine sous une forme artistique qui lui permette de se l'assimiler intimement.

Voilà en quoi consiste le « retour au sentiment chrétien » dont nous avons parlé. Le changement fut constaté et amèrement reproché à Wagner par Nietzsche et ses disciples*.

Rappelons-nous *, en effet, le mépris de Wagner pour la religion chrétienne dans ses premiers

^ Dans un article {Kunstwart, Dresden, novembre

1893, p. 61), M. Peter Gast emploie le terme de renégat.

2 Cfr. citations chapitre III, g 2, p. 79 et suivantes.

écrits théoriques : la charité chrétienne, disait-il en 1849, est quelque chose de tout extérieur et artificiel. «Seule, affirme-t-il aujourd'hui*, la charité qui a germé dans la compassion et qui se manifeste dans la compassion jusqu'à l'entière destruction de la volonté propre est la charité chrétienne libératrice. » Après avoir opposé la Nature au Christianisme, Wagner en est donc arrivé à reconnaître dans le Christianisme l'expression la plus haute et la plus pratique de l'idéal humain.

Le Christianisme est un produit de la décadence de l'empire romain, ajoutait-il ; en méprisant le corps, il a tué l'art. — « De même, écrit-il vingt ans plus tard*, que sous la civilisation romaine universelle a surgi le Christianisme, s'est élevée de nos jours la Musique hors du chaos de la civilisation moderne. Tous deux nous disent: notre royaume n'est pas de ce

1 Was niit^t dièse Erkenntniss? (1880) G. S. X,26o (334). * Étude sur Beethoven (1870) G. S. IX, 120 (145).

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monde. Ce qui signifie : nous venons du dedans, vous du dehors; nous sommes issus de l'essence, vous de l'apparence des choses.» Et dans l'opuscule Ari et Religion, écrit en 1880, pendant la composition de Parsifal, Wagner soutient — nous l'avons vu au chapitre précédent — que l'Art et la Religion ont une seule et même âme, puisque par l'Art et par la Religion, sous des formes différentes, s'exprime la même tendance essentielle, la même insatiable aspiration de la nature humaine vers l'Idéal.

Complétons ces documents par le témoignage d'un homme qui a eu le bonheur de vivre dans l'intimité du grand artiste.

M. de Wolzogen nous a conservé ' cette réponse significative de Wagner le lendemain de l'achèvement de Parsifal. Comme on discutait sur un nouveau livre de l'école matérialiste et athée : « On devrait s'estimer heureux, s'écria

* Erinnerungen an R. Wagner, Leipzig, Ph. Reclam;

Wagner, d'avoir été, dès renfance, imbu des traditions religieuses; rien qui vienne du dehors ne saurait les remplacer. C'est seulement peu à peu que se dévoile toujours davantage leur sens profond par le bonheur qu'elles nous apportent. Savoir qu'un Sauveur est venu demeure pour l'homme le bien le plus précieux. Vouloir rejeter tout cela prouve un grand manque de liberté, un esclavage de la pensée amené par des influences démagogiques insensées. Oui, décidément, ce n'est que de la fanfaronnade. »

« Une autre fois, parlant d'un critique du Christianisme habile à manier la plume, Wagner eut ce mot heureux: «Il écrit sur la religion et le Christ comme un élève de quatrième qui vient de passer en troisième. » Wagner plaignait cet homme, à qui manquait entièrement le regard profond et sérieux sur l'essence du plus grand, de l'unique bien qui ait apparu pour nous. Il nous a donné une autre fois à nous, qui avons joui du bonheur de l'entendre discourir sur de

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tels sujets, un témoignage de la manière profonde dont il envisageait, lui, ces choses sublimes : « On pourrait dire * : puisqu'il y a eu tant de saints, tant de martyrs, pourquoi attribuer spécialement à Jésus la divinité? Mais tous ces saints et ces saintes sont devenus tels seulement par la grâce divine, par une illumination, une expérience, un changement intérieur, qui de pécheurs les transforma en êtres surhumains ne paraissant même plus des hommes. Bouddha, lui aussi, était un prince voluptueux, vivant dans son harem, avant qu'il eût reçu la (céleste) illumination. Il s'est montré moralement grand, sublime, en renonçant à toutes les satisfactions terrestres, mais il n'était point divin. En Jésus, au contraire, c'est, dès le commencement, une entière absence de péché sans ombre de passion, une toute divine pureté de nature. Et cependant il ne nous apparaît pas comme un

* Paroles de Wagner.

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être « intéressant » ou ne faisant pas partie de rhumanité. Sa toute pure divinité est tout ensemble une toute pure humanité qui doit nous émouvoir par la souffrance et la pitié, sentiments communs à tous les êtres humains. C'est une apparition unique, incomparable. » Et il conclut par cette inoubliable parole : « Tous les autres ont besoin d'un Sauveur, Lui, il est le Sauveur.»

«Depuis qu'en i883 tant d'hommes grands et nobles nous ont quittés, les paroles suivantes ont pris plus de valeur encore: «Le Divin n'a éclaté à travers la nature humaine dans sa complète candeur et sa plus pure beauté qu'une seule fois qui ne se répète jamais, et il nous a montré alors la voie de la rédemption. Mais cette voie conduit à la mort; le Christ nous a donné l'exemple d'une belle mort iet c'est une belle vie , qui nous y conduit. »

«Pour que ces mots produisissent tout leur effet, il fallait voir l'homme lui-même qui les prononçait, entendre le son , l'accent de sa voix,

contempler son œil expressif, la vivacité de tous ses traits, son grand sérieux, le saisissement profond, le tressaillement de tout son être en de tels moments. Ce qu'on tâche de communiquer aux autres comme sa parole reste toujours un fragment artificiellement arrangé d'après notre langage à nous. Ge qui était entièrement vie et vérité fait précisément au pauvre rapporteur l'effet d'une phrase vide. Dans ces moments on pouvait directement saisir comment ce que Wagner éprouvait et voyait devenait aussitôt en lui un tout vivant, une réalité corporelle, une œuvre d'art. Et il ne s'arrêtait jamais à la parole: la musique retentissait de la profondeur de cette âme où naissaient les paroles , se mêlant mystérieusement à celles-ci, et la forme du « héros» se manifestait à l'auditeur.»

Après des témoignages si formels, il ne nous reste qu'à préciser la vraie pensée de Wagner relativement aux formules théologiques. Elle nous semble clairement exprimée dans un eu-

LA LETTRE TUE, ETC. 229 1ë

rieux passage inséré en 1878 dans les Bayreu- ^ ther Blœtter^ :

«Dès le commencement de l'Eglise, dit-il, les ^

théologiens nous ont changé le Dieu révélé par Jésus (et) ont transformé une évidence * sublime j^ en un problème de plus en plus incompréhensible. C'est une des plus effrayantes méprises de l'histoire universelle que d'avoir expli- L:; que le Dieu de notre Sauveur par le Dieu natio- .. nal d'Israël ; de tous temps et aujourd'hui encore la conséquence vengeresse de cette méprise, j c'est l'athéisme toujours plus complet et de , -^ moins en moins déguisé des esprits les plus ^ ; ;. grossiers comme les plus cultivés... Qui est-ce qui connaît Jésus encore? La critique historique peut-être?... Que de fois et avec quelle exacti- - ;

tude on a fait déjà l'examen critique des Evan-

1 Cfr. Publikum und Popularitàt, G. S. X, p. 86 (118).

* Le mot a Ersichtlichkeit» est difficile à rendre; c'est " ,: la visibilité de. la chose qui saute aux yeux par opposition à l'insoluble mystère du problème. iy.

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23o LA LETTRE TUE, ETC.

giles, établi au juste leur origine, leur composition! On aurait pu croire que, bannissant le faux et rinauthentique, la critique reconnaîtrait distinctement, sans méprise, la sublime figure du Sauveur et son œuvre. Mais ce Dieu que Jésus nous manifesta, ce Dieu que tous les dieux, les héros, les sages du monde ne connaissaient pas et qui se révéla alors, non aux pharisiens, scribes ou grands-prêtres, mais seulement à de pauvres bergers et pêcheurs Galiléens avec une simplicité et tout ensemble une force si puissante que dès lors le monde et tous ses biens ne leur paraissaient plus que vanité, — ce Dieu qui ne peut plus être désormais révélé de nouveau parce qu^(en Jésus) il s'est (pleinement) révélé une fois, pour la première fois, — ce Dieu , le critique le regarde toujours avec méfiance parce qu'il se croit obligé de voir en lui Jéhovah le Créateur tel que les Juifs se le représentent *.

* Wagner détestait à ce point les Juifs qu'il se refuse même à reconnaître dans le Judaïsme la tige qui a

LA LETTRE TUE, ETC. 23l

« Heureusement^ il y a deux sortes d'esprits critiques et deux sortes de méthodes scienti-

produit et porté ce fruit divin : le Christianisme. D'après lui, le «Christianisme primitif» (c'est-à-dire la doctrine de la délivrance de l'égoïsme par l'amour) a été altéré par son mélange aux dogmes judaïques et ce « christianisme pur n'était qu'une branche du vénérable bouddhisme parvenu jusqu'aux côtes de la Méditerranée à la suite de l'expédition d'Alexandre aux Indes»!! Lettre à Liszt sur la Divine Comédie du Dante, 7 juin i855. Tome II des lettres à Liszt, p. 78. En séparant ainsi le Christianisme du Judaïsme pour le rattacher au Bouddhisme, Wagner se montre fidèle disciple de Schopenhauer, dont il résume dans un passage de cette lettre à Liszt les principales théories. (Cfr. Schopenhauer, le Monde comme volonté et représentation, traduction Burdeau. T. I, g 68, p. 406 et T. III, p. 432). Réussirait-on même à isoler, comme le veulent Schopenhauer et Wagner, la morale chrétienne de la dogmatique, il n'en serait pas moins vrai que le Bouddhisme représente ce qu'il y a de négatif, d'ainhibitif», le Christianisme, au contraire, ce qu'il y a de positif, d'actif et d'indéfiniment progressif dans l'Effort libérateur; ils sont donc irréductibles l'un à l'autre. (Cfr. le Bouddha, sa vie, sa doctrine, sa communauté, par H. Oldenberg; Paris, Alcan 1894; voir spécialement la page 294.)

fiques. Voltaire, le grand critique, cette idole de tous les esprits libres, connut «la Puce lie d'Orléans» par les documents historiques dont on disposait alors et il se crut en droit de composer son ignominieux poème. Schiller, lui, n'avait pas d'autres documents, mais soit manque de critique, soit grâce à cette inspiration de poète tant méprisée par les esprits libres, il reconnut dans cette Pucelle d'Orléans une « noble image de l'humanité.» Et non seulement il donna au public dans son poétique panégyrique de l'héroïne une œuvre éternellement émouvante et aimée de tous, mais de fait il précéda par son ouvrage la critique historique de notre époque qui , par une heureuse découverte de documents authentiques, fut amenée à apprécier avec justesse cette merveilleuse apparition.,. Voyez maintenant l'enfant Jésus sur les bras de la Madone de Saint-Sixte. Schiller avait senti (par une sorte de divination) ce qu'était la miraculeuse libératrice de sa patrie ; Raphaël eut de

lUry

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