I. Iliade, XIII
LES DIEUX D'HOMÈRE
et surtout le trouble de la terre sentant le passage rapide du grand dieu qui cause ses secousses : voilà sans doute de magnifiques images, d une poésie à la fois brillante et religieuse. En voici une autre qui, pour ne point parler aux sens, n’en exprime pas moins bien l'i dée de la grandeur divine : « Comme s’élance la pensée d’un homme qui a visité beaucoup de pays et a
reçu de vives impressions : j’ai été là ou ici ; ses
souvenirs se pressent dans son esprit : tel est le rapide essor de la souveraine Junon à travers l’espace'. »
Neptune lui-même, pour remplir les esprits de l’idée de sa grandeur, n’a pas toujours besoin de déployer tout l’appareil matériel de sa puissance. S'il veut inspirer aux deux Ajax une vigueur nouvelle, il lui suffit d’un geste; il les touche d'un bâton, et les héros se sentent pénétrés de son influence*. Mais Jupiter ranimera Hector renversé par le choc d’une pierre énorme, sans même se transporter auprès de lui : à peine son intention est-elle annoncée que l'effet est déjà produit; il précède l’arrivée d’ \pollon, chargé des ordres du dieu suprême’. L’espace n’est pas seulement franchi avec une vitesse surnaturelle : il est supprimé.
Mais il faut voir avec quel caractère particulier de majesté se présente ordinairement le dieu lui- même qui vient ici de prêter son ministère au maître de l’Olympe. Divinité essentiellement grecque, type suprême de jeunesse et d éclatante beauté, il semble avoir personnifié à 1 origine la lumière radieuse de l’atmosphère; et maintenant, il descend dans la mêlée sanglante, sans qu’aucun effort ni aucune émotion pa-
I. Iliade, XV, 80. — 2. Iliade, XIII, 59. — a. Iliade, XV, 242.
ET D’IIÉSIODE.
raisse altérer les lignes pures et sereines de son élégante et noble ligure*. Patrocle vient d arracher aux Troyens leur victoire; il les a repoussés jusqu’à leurs murs; il va escalader le rempart; il s’élance, et déjà il se ilatte d'abattre sous ses coups, avant le jour fatal, la grande Ilion. Quel triomphe et quelle gloire! Mais voici qu’en face de lui paraît Apollon qui, calme et dédaigneux, l’arrête et le confond par quelques paroles : « Recule, Patrocle, nourrisson de Jupiter; il n’est pas dans la destinée que la ville des fiers Troyens tombe sous ta lance, ni même sous les coups d’Achille, qui t’est de beaucoup supérieur*. » Et bientôt, avec la même sérénité impassible, il préside à la mort du guerrier condamné parle destin. Au milieu d’exploits prodigieux, il le frappe de vertige et le dépouille de son armure pour le livrer sans défense à ses ennemis5 :
« Patrocle se précipita plein d’une ardeur meurtrière; trois fois il s'élança, pareil à l’impétueux Mars, et chaque fois neuf guerriers furent mortellement frappés. Il s’élançait une quatrième fois, semblable à un dieu; mais alors, ô Patrocle, ta vie atteignit à son terme. C’est que, dans la mêlée violente, tu rencontras un terrible adversaire, Pliébus. Le dieu déroba son approche à travers la foule tumultueuse des combattants, car il s’avançait caché dans une nuée épaisse. 11 s’arrêta derrière le héros, et, de la paume de 1a main, lui frappa le dos entre ses larges épaules : les yeux de Patrocle s’agitèrent éblouis. De sa tête Pliébus- \pollon
1. Voy. au chant XV, 307-378 et 353-356, la majestueuse intervention d'Apollon, portant l’égide de Jupiter.
2. Iliade, XVI, 698. On peut voir comme les premiers traits de celte scène dans un passage du V* chant, vers 437 et suiv. — 3. 784.
LES DIEUX D’HOMÈRE
fit tomber le casque qui la couxrait1; le casque avec son cimier résonna en roulant sous les pieds des chevaux, et le panache fut souillé de sang et de poussière. Auparavant, il n'eût pas été permis que la poussière le souillât, ce casque orné d’une belle crinière; mais il protégeait la tête et le front gracieux d’un homme divin, d’Achille. Alors Jupiter voulut qu’il fût porté par Hector, qui lui-même était près de sa perte. Dans les mains de Patrocle se brisa tout entière sa longue lance, lourde, grande, solide, armée d’une pointe; de ses épaules tomba sur le sol son vaste bouclier, avec le baudrier qui le soutenait; sa cuirasse se détacha, déliée par Apollon, le puissant fils de Jupiter. Un trouble fatal s’empara de lui; la force abandonna ses membres brillants; il s’arrêta éperdu’.... » Euphorbe le frappe par derrière, et Hector l’achève.
Cette mort d’un héros, tombant à l’apogée de sa gloire et enchaîné tout à coup par l’action toute-puissante de la fatalité, nous pénètre d’une pitié profonde. Mais quel contraste entre la victime et celui qui frappe! Quelle distance du mortel, aveugle jouet d'agitations vaines, précipité du sentiment exalté de la force et de l’ardeur infinie des espérances dans l’impuissance et le désespoir, au dieu-prophète, ministre de la loi souveraine, que n atteint pas l’émotion de cette mort, à la suite de laquelle lui apparaissent déjà, comme les anneaux d’une chaîne fatale, celle d’Hector, vainqueur de Patrocle, et celle d’Achille, vainqueur d Hector ! C’est l'antique et éternelle opposition des souffrances
1. On su rappelle que Patrocle était revêtu de l’armure d’Achille.