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ET D’HÉSIODE
humaines, et de 1 inaltérable sérénité de la nature, qui les emporte sans pitié et sans haine dans le mouvement de sa marche immuable, tandis que les malheureux, agités d’un trouble mystérieux au moment de leur chute, croient y reconnaître une puissance ennemie.
Voilà donc la divinité au dedans de l'homme. Mais, en pénétrant dans sa vie intérieure, elle ne se borne pas à y apporter des impressions vagues et étranges, où les sens sont de moitié avec l’âme. Elle communique aussi avec lui dans le monde beaucoup mieux déterminé des idées morales, où sa foi réussit à se trouver d’accord avec ses instincts les plus élevés et avec les plus nettes perceptions de son intelligence. Ce fut là le suprême effort de la religion grecque, car rien ne semblait plus opposé à son principe; et cependant on est surpris de voir combien elle a pu le faire de bonne heure, puisqu’on en trouve déjà le résultat dans Homère. Or, s’il est vrai que la poésie d’Homère est encore tout imprégnée de naturalisme, il s’ensuit qu elle nous fait voir à la fois le point de départ et le terme de la religion dont elle s’inspire. Ce serait un fait curieux à approfondir pour celui qui voudrait se livrer à cette grave étude, et l’intérêt en serait d’autant plus vif, que le poète, en nous présentant le spectacle de cette grande évolution des croyances grecques, n’en a nullement conscience. C’est sans y songer, sous l’influence naturelle des vagues idées de son siècle vivifiées par son imagination, qu’il fait apercevoir ce mouvement spontané de la foi religieuse, et même, comme l ont remarqué les Grecs, qu’il contribue tant à le produire. 11 ne cesse donc pas lui-même d’être
LES DIEUX D'HOMÈRE
poète et d’être religieux : il ne se détache pas de son œuvre, il croit à ce qu'il dépeint ou à ce qu’il invente, et y trouve ainsi un fonds incessamment renouvelé d'inspiration. S’il eût été un interprète moins sincère et moins inspiré de la foi de son siècle, il n’aurait pas exercé dans les âges suivants un aussi grand empire sur la vie morale et sur les arts.
Le principe de celte évolution dont Homère témoigne et qu’il achève, se distingue très-nettement. On pourrait se servir, pour l’exprimer, du mot célèbre de Protagoras : l’homme est la mesure de toute chose, £v- Ojw-q; TOtvrwv (j.trpov. Cette maxime, dégagée de toute pensée sceptique, montre bien le point de vue où se plaça de lui-même le génie grec et qui lui permit de déployer dans tous les sens son énergie propre. Ne parlons ici que de la religion, où d’ailleurs il trouva sans doute la première et la principale occasion de se pro.duire.
Nous croyons savoir aujourd'hui que la race qui peupla la Grèce y avait apporté de sa patrie orientale un certain nombre d’idées et de formes primitives. Dans le cours de combien de migrations successives, à travers combien d'épreuves et de vicissitudes, c’est ce que nous ne pouvons que soupçonner. Pendant de longs siècles, des bandes directement ou indirectement détachées de la race principale, après des stations ou des détours plus ou moins prolongés, des luttes et des contacts divers, ne cessèrent de descendre par toutes les routes dans les petites vallées de la péninsule hellénique. Quel était, à tel ou tel moment, leur état moral et religieux? Qu'étaient devenus les lointains souvenirs emportés du centre de l'Asie et modifiés
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par tant de causes inévitables? Ces questions ne sont pas du domaine de l’histoire, et la critique philologique elle-même, dans l’ardeur de ses légitimes espérances, ne peut guère se flatter d’en dissiper jamais l’obscurité. Cependant on distingue assez nettement deux choses : c’est d’abord, comme l’avait deviné Thucydide, un long règne de la barbarie sur les peuplades errantes qui s’arrachaient la possession de ces petites contrées. Une vie précaire, disputée aux hommes ou ù la nature, au milieu des bois, des landes et des rochers, avait donné un caractère pauvre et sombre au naturalisme qui formait le fond originel de leurs croyances. Le second point que l’on aperçoit, est le plus important de beaucoup. Dans ces âges inconnus, il y eut un moment où lâine, en proie aux ténèbres et au vague, opprimée et craintive, esclave de la matière et de la nature extérieure, réagit contre ces forces qui L écrasaient et se mit à les façonner suivant des lois dont elle avait l’instinct. Son premier acte fut de les revêtir de la forme humaine. Quel que soit le siècle dont il s’agisàe, quelque mou veinent de civilisation relative qu’on doive se figurer, que les habitants d’alors s appelassent Pélasges ou Hellènes, à partir de ce moment pour nous la Grèce existe : c’est l’éveil de l’esprit grec; l’idée de proportion entre dans le inonde, et la barrière est ouverte ù l’activité de l'intelligence.
Voilà l’origine de ce qu’on a appelé l'anthropomorphisme. 11 ne mérite pas tous les dédains qu’on lui a prodigués; car il fut le résultat d'un effort grand en soi-même et plus grand encore par ses conséquences. L’homme a éprouvé le besoin de déterminer l’objet
LES DIEUX D'HOMÈRE
de ses craintes vagues et de ses vagues aspirations, et il a dépouillé la nature, qu’il adorait, de ses formes immenses ou indéfinies, pour la douer de formes précises et saisissables, pour lui imposer sa propre forme. En même temps, il a commencé à lui prêter ses passions et son intelligence. 11 devait aller plus loin, et, comme pour embellir de plus en plus son propre ouvrage, placer enfin dans ces dieux qu’il avait faits, la perfection intellectuelle et morale, dont il sentait en lui le principe et l’insatiable désir. La divinité toutepuissante devient l’ordonnatrice de l’univers, souverainement juste et souverainement sage. Cette idée, qu’il fut donné à la philosophie de dégager complètement, la religion y tendait, et c’est dans la religion que la philosophie en prit le germe déjà parvenu à un certain développement. C’est ce qy il serait juste de ne pas oublier, quand on se donne la tâche facile de critiquer les grossières et naïves conceptions de l’anthropomorphisme. Oui, ses dieux sont sensuels, aveuglés par la passion, soumis à toutes les faiblesses et à toutes les misères humaines : leur immortalité même, comme disait Longin1, est une misère de plus, car elle leur enlève tout refuge contre la souffrance. On pourrait dire en ce sens qu’ils ont perdu à se détacher de la nature insensible et séreine pour se rapprocher de l’homme, et que la religion s’est ainsi abaissée. Elle a gagné cependant : en se modelant à l’image de l’homme, cette religion, que n’enchaîne aucun dogme, est devenue vivante et perfectible comme lui; au lieu d’entraver son activité, elle l’excite et l’inspire, car