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ET L'oKPHISME D'EURIPIDE.
écrasé par une puissance impitoyable, soit qu'il trouve au terme de ses angoisses le repos et la clarté consolante qui semblaient le fuir, son effroi comme la satisfaction morale qui lui est accordée garde un caractère religieux. Eschyle n’est donc pas le Grec sceptique ou sectaire qui se sépare dédaigneusement de la foule; c’est le Grec fidèle à la foi de ses pères qui l'interprète avec une vénération intelligente et émue.
Ce n’est pas qu’il soit resté étranger à l’influence de l’Orphisme, ni qu’il se soit interdit toute liberté de pensée dans les questions religieuses. Au contraire, il semble imbu de ce qui forme l’esprit commun de l’Orphisme et des Mystères. 11 ne s’arrête pas à en décrire curieusement les rites ou la discipline1, ni à en exposer les dogmes dans une pensée de prosélytisme; il ne s’enferme pas dans ces particularités : il cherche la double énigme du gouvernement du monde et de la destinée humaine, sous l’impression des ténèbres et de la terreur qui enveloppent ces grands secrets, mais avec un espoir confiant d'en dégager les principes de l’harmonie et de l'ordre moral. C’est ainsi que le plus pur de l’idée orphique, au lieu de paraître dans ses compositions comme un accident ou comme un heureux motif d’opposition, est fondu par lui avec la substance même du drame.
De même qu Euripide, il examine les croyances, mais en théologien et non point en ennemi. Il faut le comparer, à cet égard, avec son jeune contemporain
1 . Il n'y apasde conclusion certaine à tirer de I existence du mot / agreus dans un fragment de drame latyrique (Siiyph. ôfaïutr,:, fr. 24 2 Ahrens), non plus que la mention du miroir mystique de Zagreus dans un vers d Aristophane ( Thrsmoph . 141) que Welcker croit emprunté à la Lyeurgir d’Eschyle.
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Hérodote. C’est chez tous deux la même adoration de la puissance souveraine qui règne sur l’univers, la même préoccupation d’en reconnaître les actes et d en retrouver l’unité sous les figures différentes des divinités et malgré la diversité des cultes locaux. Delà ces identifications de dieux qu’IIérodote poursuit avec curiosité sur presque toute l’étendue du monde antique. C’était, on le sait, la tendance des .Mystères et, bien plus encore, de l’Orphisme.
Eschyle fut accusé d'impiété. Laissons de côté l’appareil dramatique dont la tradition do ce fait paraît environnée, et ce soulèvement des spectateurs qui, en plein théâtre, force le poète à se réfugier près de l'autel de Bacckus, et ce procès devant l’Aréopage où il ne doit son salut qu’au souvenir de ses blessures et de celles île son frère Cyuégire, ou bien à l intervention d'un autre frère, probablement apocryphe, d’Aminias, montrant aux juges son bras mutilé. Quel pouvait être le prétexte de cette accusation? Eschyle, dit Aristote1 * * *, allégua pour sa défense que, s’il avait violé le secret des Mystères, c’était à son insu : de quel genre de violation pouvait-il être question? Était-ce une reproduction involontaire ou calculée de quelque scène, de quelque rite ou île quelque détail de costume appartenant aux Mystères d’Eleusis? Cette hypothèse, malgré l’autorité du critique1 qui semble l’adopter et l’appliquer à la procession qui termine les Euménides, se soutient médiocrement. Les expressions 5 employées par
1. Eth. fticcm.y III, 2. — 2. Lobeek, Aglaoph., p. 81 sqq. — 3. Ans-
lot. : àîtopè rpa. Son conmienlateur Kustratius : Xifciv p.\><jrtxi tiva....
ztpi Ar.ar.xpo; Xiycov. Clément d'Alex. Strnm. il : ra trjaxr.p .a iitl «nuqvti;
iU**c*v> Heraciide (ap. Kustrat.) emploie le terme plus va^ue : twv poa-rno»*
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les écrivains qui spécifient l’accusation ne s'y prêtent pas. 11 est plus naturel de songer, comme l’avait fait Fréret', à quelque révélation au sujet de ce que les Grecs ont appelé la Théocrasie, c’est-à-dire le mélange des dieux, la confusion de leurs attributs et de leur essence. Ce syncrétisme était au fond de la doctrine des Mystères; et les théologiensdu cinquième siècle y étaient portés à la fois par la comparaison des différents cultes de la Grèce et par la disposition qu’on y retrouve à toutes les époques chez tous ceux qui s’appliquent sérieusement à l'examen des questions théologiques. On conçoitdonc qu’à côté delà religion populaire d’Athènes un certain nombre de croyances particulières sur les noms, les rapports ou la filiation des dieux aient dû se répandre dans le public. Les récitations de théogonies ou d’hymnes orphiques avaient sans doute principalement contribué à ce résultat. Ainsi s’explique la réponse qu’Aristote attribue à Eschyle: on pouvait véritablement ignorer, sur des points de cette nature, ce rpii était déjà passé dans la science profane et ce qui restait encore au nombre de ces doctrines sacrées* que respecte si souvent la discrétion d’Hérodote, comme protégées par le secret du sanctuaire. Et pour cela, il n était nullement nécessaire de suppose!1, ainsi que l’a fait Lubeck*, que le poète était étranger aux Mystères, (ju’il n’avait pas été initié.
I. Recherches sur le culte de Bacchus. Méra. (le l’Académ. des i oser., t. XXIII, p 267, God. Hermann (Ve choro Eumcnidum, Opusc., t. II, |». 143 et suivantes), attribue, comme Lobeek et Bœckh, à la représentation des Euménides un rôle dans le procès d’Escliyle. Mais s.m interprétation, d'ailleurs (ondée sur une pure hypothèse, distingue deux chefs d'accusation et réserve complètement le sens des mots grecs qui viennent d’être cités. — 2. Upè; Xôyoç. — 3. Aglaoph , p. H2 , note R. Lobeek invoque de puis le témoignage peu décisif de Clément d'Alexandrie.
I/URPHISMB D’ESCHYL,E
Le témoignage bien tardif d'Eustratius, qui écrivait vers la fin du onzième siècle, nomme jusqu’à six pièces d’Eschyle comme ayant pu donner lieu à l’accusation d’impiété à cause de certains détails d’un caractère mystique. Ce nombre prouve l’absence de tradition établie au sujet du drame qui avait été réellement incriminé. Comme exemple des détails auxquels pensait le commentateur d’Aristote, on peut citer une origine d’Artémis, empruntée, dit Pausanias‘,aux Égyptiens, d’après laquelle, dans une pièce inconnue, la déesse était présentée par Eschyle comme fille de Déméter, et non de Latone; ou bien le nom peu ordinaire d eDærn donné à Proserpine dans les Évocateurs' . Du reste des faits du même genre ont été relevés dans Sophocle et dans Euripide’. Mais qui peut savoir où avaient pu se porter les scrupules de l’ Athénien inintelligent qui sans doute s’était fait l’accusateur du poète ? Il faut songer que la constitution d’Athènes, à la fois libérale et ombrageuse, livrait le meilleur ou le plus grand de ses citoyens à la méchanceté ou à la sottise du premier venu.
En réalité, si c’était se montrer pieux que de nourrir son âme du plus pur de l’esprit des Mystères, de chercher en adorant la puissance divine l’explication des troubles qui agitent l’homme, d’en faire le principe et le but du pathétique spectacle de ces troubles, exposés dans des types grandioses sur la scène transformée, l’accusation d’impiété contre laquelle il eut à se défendre était singulièrement illusoire: sa piété ne
I. VIII. 37. —2. Schol. art Apollon. Rhod. Il, 846. Phavoiinus, Asépi. — 3. Voyez Lobeck, 1. I., p. 79.
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le céda à celle de personne dans la grande époque religieuse à laquelle il appartient. Quand même on douterait, sur la foi quelque peu suspecte de Clément d'Alexandrie, qu’il eût pénétré avec la foule des initiés dans ce sanctuaire d'Eleusis près duquel il était né, rien n’est plus vrai que l’invocation que lui fait prononcer Aristophane avant d'engager la lutte avec Euripide: « Déméter, toi qui as nourri mon âme, fais que je sois digne de tes Mystères. » Là est en effet la source de la plus haute inspiration d’Eschyle. C’est sur l’idée de la double harmonie, cosmique et morale, que les Mystères d’Éleusis avaient pour but de rendre sensible, qu’il construisit les plus grands monuments de son génie tragique.