‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 154 sur 205 · L’IDÉE DU MONDE DANS ESCHYLE · texte numérisé non relu

L’IDÉE DU MONDE DANS ESCHYLE

culaire de la science religieuse, marque le suprême effort de cette science et sa plus vive inspiration par la création de la tragédie.

Sur l’ordre qui règne dans l’univers, sur la place qui est douloureusement imposée à l’homme dans ce merveilleux ensemble, et, cependant, sur sa dignité native comme sur la pensée générale de conciliation qui, le rapprochant de ses maîtres par leur bienveillance et par sa propre vertu, lui restitue ainsi quelque grandeur, les idées d’Eschyle lui viennent en droite ligne d’Homère et d’Hésiode. 11 suit en plein le courant principal de la croyance hellénique. Quant aux lois qui déterminent ou sanctionnent la destinée de chacun, c’est-à-dire quant aux rapports moraux de l’homme avec le monde inconnu dont les diverses régions, au ciel et surtout aux enfers, cachent les arbitres de son existence et l’attendent lui-même après sa vie terrestre, il reçoit particulièrement ses idées du culte des héros et des ancêtres, des doctrines sur l’expiation, et de ce qui faisait notoirement le fond de la pensée des Mystères. Ici encore le poète reste uni d’esprit et de cœur avec la foule. Seulement il est du petit nombre de ceux que le dieu a touchés, et, dans cette fête magnifique de Bacchus, c’est de lui qu’il tient le sentiment passionné avec lequel il se porte vers les différentes formes dont l'imagination grecque a revêtu toutes ces idées.

Pour observer ce grand coté du génie d’Eschyle, il n’est pas besoin d embrasser toute son œuvre, ni de s’efforcer péniblement à la reconstituer avec les débris insuffisants de tant de drames perdus : il suffit de s’attacher à comprendre une partie de ce que nous

l’idée du monde

possédons. I^s idées dont nous cherchons l’expressiou s'y montrent avec une telle force, la date de quelques uns de ces ouvrages est si importante et leur valeur est telle, que nous pourrons en toute sécurité de conscience attribuer à nos conclusions un sens eénéral. Elles s’appuieront d’ailleurs sur les opinions qui dominent aujourd’hui dans la critique au sujet d’Eschyle. Nous avons reconnu qu elles se rapportent à deux questions principales : quelle place est assignée à l’homme dans le monde? Quelles lois religieuses et morales règlent sa destinée ? Quoique ces points de vue soient voisins l’un de l’autre, on les distingue facilement dans les tragédies du poëte.

La première question n’avait sans doute reçu nulle part un développement plus beau ni plus complet que dans la trilogie de Prométhée, dont il nous reste la pièce du milieu, le Prométhée enchaîné. C’était la fidèle traduction du mythe d’Hésiode. L’idée complexe et grandiose du vieux poëte s’y présentait avec une richesse et une force nouvelles dans un enchaînement de trois tragédies, disposition, comme on sait, propre à Eschyle, qui faisait ainsi de la trilogie comme un vaste corps organisé où se trouvait réunie l’ampleur de l’épopée avec les effets du drame et de l’inspiration lyrique.

J’ai déjà dû indiquer ce que c’est que le Prométhée d’Hésiode. On y reconnaît, dans ses traits principaux, une sorte de personnification de l’humanité, qui la montre tout près de l’origine des choses, armée de l’attribut qui lui est propre, l’intelligence, luttant vainement contre la suprématie de Jupiter, mais empor-

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tant dans sa défaite, au milieu des maux attachés à son esclavage, le principe de la science et de l’industrie, le feu, retrouvé et reconquis malgré la haine des dieux. De plus, le poète, après avoir décrit le supplice, du Titanide, punition de son attentat contre les privilèges des immortels et de son amour pour les hommes, annonce sa délivrance dans une autre phase du monde : Prométhée sera délivré par un iils de Jupiter, Hercule. Hercule est un autre représentant de l’humanité. Le dieu suprême, désormais assuré de la domination sur toutes les forces de l'univers, l'honore par cette marque de sa clémence , et le choisit comme, son glorieux médiateur auprès de la race humaine, élevée ainsi jusqu’à lui et appelée à prendre sa place dans la hiérarchie des êtres intelligents dont il devient à la fois le maître et le père. Ainsi, dans Hésiode, à côté d’une explication mythique de l'origine du mal physique et du mal moral, il y a une idée souveraine de salut et de bien.

Toutes ces idées, sauf quelques différences de détail, se retrouvaient, sans aucun doute, dans la trilogie d’Eschyle. Toutes sont exprimées, même dans le Promélhée encliatné , nécessairement la plus violente des trois tragédies ; seulement la nature du sujet détermine dans quelle proportion.

Prométhée lui-même, pour le besoin de l’effet dramatique et par un effort de concentration qui était dans le génie du poète, s’y présente comme un être encore plus complexe que dans l’anlique épopée. Là il était accompagné de ses trois frères, comme lui fils de Japet et types de l'humanité. Eschyle laisse de côté le mythe d’Épiméthée, il rapproche un instant la desti-

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née d'Atlas4 de celle de son héros, et fond avec le caractère de Prométhée celui du hardi Ménœtios foudroyé par Jupiter. Il résulte de cette union l’image la plus grandiose de l’esprit d’audace et de révolte, de l’orgueil inflexible que ne peuvent briser ni l’oppression ni les supplices. C’est là que l’imagination des modernes a pris la figure traditionnelle du Titan indompté.

Le Prométhée d’Eschyle est, en effet, un Titan, et non pas, comme celui d’Hésiode, un Titanide. Il est fils de la Terre que le poète identifie avec Thémis, afin de lui attribuer plus clairement par cet autre nom la science des lois du monde et la puissance fatidique. Ailleurs' il aimera mieux, pour conserver dans tous ses degrés la sainte généalogie do l’oracle de Delphes, séparer, en exprimant le même ordre d’idées, Thémis de la Terre et la présenter comme sa fille. Ici il veut faire voir que Prométhée lient directement de la source antique et inaltérable la connaissance de ce qui doit être. De là, pour lui, une grandeur et une importance nouvelles. C’est son secours qui a décidé la victoire de Jupiter sur Saturne et sur les Titans : il a pris avec lui sa mère et s’est rangé du côté du jeune dieu. Et, lorsqu’il est à son tour vaincu, il conserve par ce même privilège de nature une supériorité sur son vainqueur : il reste maître du secret de l’avenir que celuici ne peut réussir à lui arracher. Symbole expressif, sinon réfléchi, de la dignité de l’intelligence humaine ! Car, si Prométhée personnifie l'humanité, il semble que la Terre ait d'abord communiqué à ceux de ses

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