Voyez en particulier un passnpe du Ph/dnn . p. fis
DANS ESCHYI.E.
Si l'on se représente ces différents ordres d’idées sous l’influence desquels Eschyle s’était trouvé en raison même de sa piété, et qu’on veuille ensuite apprécier l'effet moral de sa tragédie, on ne songe guère à la théorie d’Aristote, qui lui- même, selon toute apparence, en avait tenu peu de compte. Sans doute on pourrait dire qu'il y a dans Eschyle cette sorte de purgation de la terreur et de la pitié, cette Kalharsis que le législateur de la poésie concevait comme propre au drame tragique, et même elle y est d'autant plus qu’il donne à ces deux émotions, à la première surtout, plus d’intensité qu’aucun autre de ses émules. Mais ce qui frappe surtout, c’est que la pensée capitale de ses Prométhces et de son Ores lie a une analogie bien remarquable avec cette autre Kalharsis, d’un caractère plus moral et essentiellement religieux, qui existait antérieurement à toute théorie littéraire et à toute analyse philosophique, dans le culte d’Apollon et dans les Mystères : c’est de même l’idée de la purification opérée par l’épreuve et par la souffrance, et de l’harmonie rétablie dans le monde moral et dans la destinée humaine.
Il est vraiment admirable qu’une pareille pensée ait trouvé place au milieu des fêtes les plus brillantes d’Athènes; bien plus, qu’elle ait suscité et inspiré les œuvres qui en faisaient le plus bel ornement. Mais il faut se rappeler ce qu’étaient les Athéniens, même après leur victoire sur les Perses, et quelles dispositions ils apportaient au théâtre. Ebranlés par les chocs de la veille, poursuivis par les menaces de l’avenir, assaillis fatalement de tous côtés par les inquiétudes ou les agitations, soit publiques, soit privées, ces fêtes étaient
pour eux des jours de trêve, où ils aspiraient à soulever le poids des soucis actuels et à reposer leurs âmes par une impression de sérénité. Tel devait être le bienfait de la tragédie. 11 ne lui était pas permis de raviver les plaies de la patrie, ni de réveiller des afflictions trop récentes, et c’est pour cela que Phrynichus dut expier par une amende les larmes trop douloureuses qu’avait fait répandre sa Prise de Milet. Mais s’il y avait une chose qui fût conforme au caractère original de la tragédie et propre à produire cet apaisement intérieur que les spectateurs venaient chercher, c’était de fondre leurs tristesses et leurs émotions, à grand peine comprimées pour ces occasions solennelles, dans un sentiment général de sympathie pour des infortunes extraordinaires qui ne les atteignaient pas réellement, surtout si le dieu qu’ils voyaient courber si facilement sous sa main puissante les têtes les plus hautes, leur semblait enfin adoucir sa sévère grandeur, si la marche de l'humanité à travers les souffrances leur apparaissait comme un progrès vers la perfection et vers la félicité. Rien ne pouvait être plus propre que cette confiance à consoler et à fortifier leurs cœurs.
C’est la grande supériorité d’Eschyle et la principale cause de sa force merveilleuse, d avoir compris ce ministère de la tragédie, de l’avoir exercé dans toute sa sainteté et avec son efficacité la plus complète. Aucun de ses deux grands rivaux dans l’art dont il avait été le vrai créateur, ne prêta un langage aussi expressif aux angoisses de la conscience, et ne sut comme lui les transformer en une résignation pleine d’espérance et de sérénité, aucun ne réussit à faire pénétrer ainsi dans la foule des impressions vraiment
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DANS ESCHYLE
religieuses, profondes et durables. Rien ne fut plus étranger au génie d’Euripide : nous savons ce qu’Oresle était devenu entre ses mains, et nous pouvons affirmer que la destinée d’aueun autre héros, pas même celle d’Alcméon, comme Oreste, vengeur de son père, meurtrier de sa mère et poursuivi pour un temps parles Furies, n'avait été représentée par lui de manière à faire adorer le pouvoir divin. Au contraire, la pieté de Sophocle ne peut être mise en doute ; mais la loi générale de ses compositions dramatiques, favorable au développement de l’action, était par là même moins propre à y faire dominer un esprit religieux, puisqu’en principe il restreignait au profit de l’activité humaine l’intervention visible de la divinité.
Le meilleur moyen de s’en convaincre serait d’examiner à ce point de vue son OEJipe à Colone, dont l'idée principale est au fond à peu près la même que celle de F Orestie et, plus particulièrement, des Euménides. C’est aussi une délivrance du joug de la fatalité, une purification parla souffrance, un juste adoucissement de la destinée d’un mortel, auquel il est à remarquer que les Euménides sont également associées: car c'est dans le bois de ces déesses redoutables, vengeresses du parricide et de l’inceste, que le parricide incestueux trouve, avec le repos auquel il aspire, une sorte de glorieuse réhabilitation. Au début de la tragédie, c’était encore le vieillard misérable, aveugle, abandonné, le roi déchu et errant, sans autre appui qu'une jeune fille, que le souvenir de ses affreux crimes poursuivait malgré lui, dont le nom seul faisait horreur et qui se voyait repoussé de partout comme une souil-
lure : au dénoùment il est glorifié dans sa mort; de la possession de son tombeau dépend la fortune future de deux peuples , et il est élevé au rang de génie protecteur de la ville de Thésée ; sa fin elle-même, annoncée jadis par un oracle, précédée par des sacrifices et accompagnée du bruit de la foudre, est un mystère religieux. Voilà jusqu’où il est relevé de l’abaissement auquel l’avait condamné une sentence fatale.
Mais cette révolution si complète n'afTecte ici que la destinée d’un seul homme; elle est humaine et particulière, tandis qu’elle était divine et universelle dans les Euménides. Ce ne sont pas les dieux qui se transforment; Œdipe n’est pas immobile comme Oreste qui ne quittait pas les autels protecteurs, tandis que les dieux se disputaient à cette occasion le gouvernement moral du monde. C’est lui-même qui, après avoir si cruellement expié ses crimes involontaires, ose plaider sa cause, non pas devant un tribunal, mais devant la conscience d’autrui et la sienne propre, qui lutte contre l’injuste réprobation dont il est l’objet et contre l'impression douloureuse de ses propres souvenirs, et réussit enfin à établir son innocence au nom de la raison humaine. On le voit ainsi grandii au milieu de ses dernières épreuves, on le voit se purifier lui-même et se rendre de plus en plus digne du caractère auguste qu’il est appelé à revêtir. On n’assiste pas à une apparition de la clémence divine, à un adoucissement de la loi qui régit l’humanité, mais à la justification d’un homme consacrée par les dieux.
L’inspiration est donc plus purement religieuse dans Eschyle, et la plus religieuse des tragédies de Sophocle,
IJANS ESCHYLE.
celle qui porte le plus au recueillement pieux, n'olïre déjà qu'une image moins complète de l’épanouissement de la foi grecque.
Chaque chose a son temps. Il n’y a point à regretter que le génie athénien ne soit pas resté éternellement enchaîné à cette contemplation émue des mystères de la destinée humaine. Du reste le besoin de vie et de lumière qu il avait en lui ne permettait pas qu'il en fût ainsi. Les ténèbres dans lesquelles s’agitait la méditation enthousiaste d’Eschyle, se sont retirées en partie de la scène, pour laisser mieux voir les traits des figures humaines. 11 semble qu'elles aient répugné au clair esprit d’Aristote, et il ne faut pas s’en plaindre, car il n’en a que mieux fait l’œuvre nouvelle de la science. Mais, au point de vue de l’art et de la religion, il y a un grand intérêt à observer par quel magnifique élan la tragédie s’éleva d’abord de cette situation complexe des âmes qui adoraient avec un respect mêlé de terreur la puissance divine dans les grandes catastrophes des familles humaines les plus illustres, puis y cherchaient avec une ardeur pleine d'émotion l'apaisement de leurs propres troubles et les signes obscurs d’une harmonie morale dont elles sentaient en elles-mêmes la soif impérieuse et l’indestructible espérance.
De plus, ces tendances de la tragédie d’Eschyle, loin d’être en contradiction avec le génie grec, en sont peut-être les marques les plus frappantes. Nonseulement elles se rattachent à un mouvement qui s’est manifesté dès le début avec Homère, et qui semble avoir continué depuis sans interruption; mais on y reconnaît quelle force d'instinct poussait les Grecs
vers la vie et vers la lumière au sein même des crcry ces les plus sombres, puisque ces croyances ont p effet l’invention du drame. Le poète en est profon ment pénétré, il revêt les Érinnyes, ministres de 1’ fer, d’une grandeur terrible qu’elles n’avaient j sans doute avant lui et qu elles n’ont plus retrou1 depuis: et c’est lui qui publie de la façon la p 1 éclatante le pacte de conciliation qui, sans les amoi drir, les rend plus dignes des hommages de not raison.
Nous avons suffisamment insisté sur le dénoùniei de ÏOrestie, sur la transformation des cruelles Érir nyes en divinités augustes. Cette transformation e* toute grecque. Chez d’autres peuples, le principe di mal, une fois reconnu, est immuable dans son essence il ne change que par l’infinie variété de ses aspects Ahrimane continue depuis l’origine du monde de mêler dans toute chose l’élément corrupteur, et reste fidèle à sa funeste nature. La foi grecque n’admet pas l’existence absolue et indépendante d’un principe du mal. Ces êtres auxquels elle attribue une nature malfaisante, elle les rattache en même temps à une idée morale d’ordre et de justice; à mesure que l’humanité se perfectionne, ils se modifient; leur pouvoir pour le mal se restreint, et le principe bienfaisant se développe en eux : les Furies deviennent les Euménides. C’est ainsi qu’on voit l’humanité et les puissances auxquelles est confié le soin de sa destinée, marcher ensemble vers un idéal de bien et de bonheur. L’interprète le plus éloquent de ces grandes idées était un vrai fils de la Grèce. Qu’y a-t-il en effet de plus grec à la fois et de plus durable, de plus propre à toucher
DANS ESCHYLE
et à soutenir, que ce sentiment profond de ce qui fait l’éternelle faiblesse et l’éternelle force de l’humanité : la disproportion des facultés et des désirs, et la confiance enracinée dans le progrès?