‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 9 sur 205 · I.A RELIGION DE LA NATURE · texte numérisé non relu

I.A RELIGION DE LA NATURE

de sa grande inspiration. Elle ne se borne pas à le frapper, comme le porte moderne, par la variété de ses effets, par sa grâce et sa puissance, par ses contrastes et par ses harmonies. Elle lui présente, à côté du drame humain dont il veut conserver le souvenir, un autre drame grandiose, à la fois réel et idéal, qui fait concourir au pathétique de l’ensemble tout un ordre complexe d impressions physiques ait surnaturelles. Telle est la vertu de cette religion poétique qui, pour l’âme émue d’Homère, divinise et passionne toute la nature.

Cette peinture animée et dramatique de la nature distingue l’épopée homérique entre toutes les œuvres primitives. Parmi les antiques monuments des âges inspirés, on ne peut lui comparer pour la hauteur ou pour la richesse de l’inspiration, que ceux dont s’est formé le livre sacré des Juifs, et les grandes épopées indiennes. Or, ni la Bible, ni le Mahabharata et le Rainayana, dans la peinture du monde physique, n’ont rien du drame, ou du tnoins du drame pathétique, tel que nous le concevons en rapport avec nos émotions humaines. Il serait puéril de prétendre apprécier en quelques mots ces sources profondes et saintes de poésie qui jaillirent autrefois des déserts et des forêts de l’antique Orient; mais, du moins, est-il permis de s'autoriser de quelques passages caractéristiques dont l’impression est si vive ou si nette que le contraste avec l’épopée grecque ressort de lui même.

Relisez, par exemple, les paroles que Jéhovah répond à Job « du sein de la tempête : »>

Ou étais-tu, quand je posais les fondements du monde?

Indiquc-le moi, si tu possèdes la sagesse.

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Qui a réglé les mesures de la terre (tu le sais sans doute),

Ou qui a tendu sur elle le cordeau?

Sur quoi ses bases reposent-elles,

Ou qui jeta sa pierre angulaire,

Quand les étoiles du matin poussaient ensemble des cris de joie, Et que les (ils de Dieu éclataient en hymnes d’allégresse?

Qui a fermé la mer avec des portes,

Quand elle jaillit et s’élança de la vulve,

Quand je lui donnai la nue pour vêtement,

Le nuage ténébreux pour langes,

Quand je lui traçai des limites,

Que je lui posai des battants et des verrous,

Et que je lui dis : « Tu viendras jusqu'ici, non au delà;

Ici expirera l’orgueil de tes Ilots 1 ? »

Les questions s’accumulent avec un enthousiasme inépuisable, passant en revue les mystères du monde et montrant partout la faiblesse de l’intelligence humaine. La mort et les ténèbres, la lumière et l’infinité de jours qu elle éclaire, les trésors de la neige et les arsenaux de la grêle, la pluie qui fait reverdir les plaines même dans les déserts fiant il est faux que tout soit fait pour l’homme !) : les causes et la nature de tous ces phénomènes sont cachées à son esprit. 11 n’est le maître de rien :

Les éclairs marchent-ils à ton ordre?

Et disent-ils : « Nous voici ! »

Il ne connaît pas davantage les secrets instincts des animaux; ce n’est pas lui qui les en a doués à des

t. Traduction Kenan, pages 165 et suiv.

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degrés différents dans une pensée plus ou moins bienveillante de providence, et ils échappent à son joug illusoire dans la liberté du désert :

Est-ce toi qui chasses pour le lion sa proie,

Qui rassasies l’appétit des lionceaux,

Quand ils sont couchés dans leurs tanières,

Et qu’ils se tiennent en embuscade dans les taillis?

Qui prépares au corbeau sa pâture,

Quand ses petits crient vers Dieu Et errent çà et là chassés par la faim ?

Qui a chassé l’onagre en liberté?

Qui a brisé les liens de l'âne sauvage,

A qui j’ai donné le désert pour maison, Pour demeure la terre salée?

Est-ce toi qui donnes au cheval la force:,

Et qui revêts son cou d’une crinière flottante?

Est-ce toi qui le fais bondir comme une sauterelle? Son frémissement superbe répand la terreur.

Il creuse du pied la terre, il est lier de sa force; il va au-devant des armes ennemies.

Il frémit, il hennit, il dévore la terre ;

Il ne se possède plus quand le clairon sonne.

Est-ce par ton ordre que l’aigle s’élève Et place son nid dans les hauteurs?

Cette magnifique poésie, dont ces citations tronquées énervent la force, a la sauvage grandeur du désert; ce flot d’images grandioses et naïves exprime

DANS HOMÈRE

avec une puissance inimitable la mystérieuse majesté de la nature et de celui à qui seul elle obéit. L’idée capitale, c'est celle d’une pensée créatrice qui ordonne ce qu'elle a créé, et qui domine l'homme d’une telle hauteur qu’il en est écrasé. Loin de se sentir soutenu par la nature, loin de la considérer comme un lien entre lui et le souverain du monde, il voit qu’elle est indépendante de son être comme de sa volonté. Tout est mystère pour lui, tout lui échappe : les merveilleux phénomènes dont il est entouré, semblent se retirer loin de lui pour se grouper autour du créateur comme son cortège, tandis que lui-même reste seul avec la conscience de sa petitesse. 11 n’a d'autre rôle tracé que d’adorer humblement ce maître inconnu, dont un abîme le sépare.

Dans l’épopée indienne, l'homme ne paraît pas de même isolé et comme abandonné au milieu de la nature. Il se rapproche d’elle au point de lui prêter dans une certaine mesure sa propre forme ; et, de plus, il y a entre elle et lui communication par la vivacité du sentiment poétique. Cependant il s’en faut de beaucoup que cette union soit aussi intime que dans l’épopée grecque.

Le même fond de croyances et le même instinct ont poussé la race hellénique et les Hindous vers l’anthropomorphisme. Mais, chez ces derniers, si ce mouvement a quelque chose de plus vaste, il est plus irrégulier, et, en somme, plus incomplet. Une multitude infinie de divinités remplit les airs, les forêts, les montagnes, les eaux et l’Océan, le jour et les ténèbres. C’est un polythéisme immense et luxuriant comme la végétation de l’Inde; comme la nature dont il est sorti.

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il dépasse la domination de l’homme; il ne se soumet qu’en partie à la régularité de la forme humaine , ou est toujours prêt à s’en affranchir par des transformations. 11 y a surtout deux caractères qui le distinguent au plus haut degré : il est fantastique et il est abstrait. C’est d’abord comme un rêve que l’esprit suit sans le diriger, en subissant les impressions de la nature matérielle qui s’imposent à lui avec violence; et c’est ensuite, en dehors de toute réalité, une pure combinaison de l’intelligence. Entre ces envahissements d'une nature étrange et démesurée, et ces raffinements de spéculation, la vérité humaine, vivante et réelle, a peu de place. Cette disproportion constante entre nous-mômes et les scènes qui se déploient sous nos yeux, nous en désintéresse : nous ne nous y sentons pas vivre, et nous finissons par reconnaître que ce n’est plus de nous qu’il s’agit.

Il no peut être ici question d’interpréter une seule des grandes scènes de l’épopée indienne. Ce serait un sujet d’étude trop vaste, trop compliqué, et qui demanderait une compétence toute spéciale. Le sens des mythes, le mélange des traditions plus anciennes et des additions brahmaniques , la valeur mythique ou liturgique des noms et des symboles, l’influence du mysticisme, tous ces points seraient à examiner et réclameraient la sagacité d'un interprète exercé. Par exemple, il serait indispensable de les éclaircir, si l’on voulait expliquer un magnifique passage du Mahabharata, qui me paraît très-propre à montrer ce que peut créer chez les Hindous le sentiment de la nature mêlé aux croyances religieuses : le poète y raconte la production de l’ambroisie et la lutte par laquelle les dieux

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s'en assurèrent la possession. Je veux seulement rappeler les lignes principales et les impressions dominantes.

L’ambroisie, la source d’immortalité, n’existe pas encore. Elle doit être comme la quintessence des trésors les plus précieux de la nature. Il faudra, pour la produire, que les montagnes unissent leurs richesses, les pierreries et les métaux qu elles recèlent, les sucs énergiques de leur puissante végétation, à ce que renferment de plus mystérieux les abîmes de l’Océan; il faudra que le mont Mandara serve à baratter les flots de la mer. L’existence de ce bien inappréciable est également désirée par toutes les puissances du monde. Toutes, les dieux et leurs ennemis, les Souros et les Asouras, joignent ensemble leurs efforts pour en amener l’enfantement, sauf à s’en disputer ensuite la jouissance. Ce moment solennel de la création se compose donc de deux actes successifs : dans l’un, les dieux arrachent à la substance de l’univers le secret de la durée éternelle; dans l autre, ils se l’approprient et en font leur attribut, tandis que les puissances mauvaises sont vaincues et précipitées au fond de la terre et de l’Océan.

Il y a d’abord une grande scène descriptive où les phénomènes naturels et les prodiges se multiplient. L’immense serpent Vâsouki, après avoir arraché la montagne de sa base, la pose au fond de la mer sur le dos de la reine des tortues. Les Souras et les Asouras se suspendent à la queue du monstre, et le mouvement circulaire commence'. Les grands arbres roulent du

I. Les extraits suivants sont empruntés à la traduction de M. Théodore Havie : Fragments du Mahabtiarala. Paolomaparva, VI et VII.

IA RELIGION PE LA NATURE

haut des cimes, se broyant l'un l'autre, et le feu produit par le frottement éclate en flammes multipliées et enveloppe, comme sous des éclairs, le mont Màndara aux nuages bleus. Il consume les lions et les éléphants qui cherchent à fuir, et tous les êtres quelconques en proie au vertige, jusqu’à ce qu’Jndra' l’apaise avec la pluie produite par les nuées.

Enfin l'ambroisie paraît, et aussitôt le combat s'engage entre les dieux et leurs rivaux. Cette lutte rappelle à la fois Homère et Hésiode; c'est une image agrandie des combats humains, et aussi des troubles de la nature. Les javelots dentelés, les glaives, les massues, les haches, brandis par les Souras , s’élancent dans l’air par milliers et immolent les grands Asouras, qui gisent sanglants et pareils à des sommets de montagnes rougis par les métaux. « A leur tour, les Asouras exaltés déchirent avec des montagnes les

troupes des Souras : pleins de force et pareils aux

étincelles échappées de la nue , ils escaladent le ciel par milliers. Alors, du haut du ciel, de grandes montagnes effrayantes, chargées d'arbres, ayant la forme de nuages de toute espèce, se choquent les unes contre les autres, violemment, avec bruit....; la terre est déviée de sa route avec les forêts qui la couronnent, froissée de tous côtés par la chute des grands monts.... »

La victoire est décidée par l’intervention de Vichnou, de même que, dans la lutte hésiodique des Titans et des dieux olympiens, au moment décisif parait Ju-

I. Dieu de l'atmosphère, le Jupiter des croyances antérieures au Brahmanisme.

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piter anné de la foudre. .Mais, tandis que dans la composition du poète grec, cette apparition est simple autant que grande, et que l'effet s'en laisse nettement saisir, ici l'impression a quelque chose de confus, et * l’imagination est troublée, par un surnaturel abstrait qui refroidit l’effet des autres peintures. D’abord, Yichnou prend part au combat par deux de ses manifestations, Nara et Narâyana; puis, c’est en se contemplant lui-même sous la figure de Nara , muni d’un arc immortel, qu’il conçoit le dessein d’user contre les Dânavas de l’arme qui est son attribut propre, le disque : a Au même instant, du haut du ciel, il lança cette arme arrivée près de lui par le seul effet de la pensée, et grandement brillante, feu qui dévore les ennemis, pareille au soleil, disque sans repos, nommé soudarçana (beau à voir), et terrible à regarder dans la mêlée. »

Voilà quelques traits de cette grande scène; ce n’en est point une analyse, et, à vrai dire, de pareilles descriptions ne s’analysent pas : toute analyse en serait inexacte, non-seulement parce qu elle en appauvrirait et en éteindrait la richesse et l’éclat, mais aussi parce qu elle leur donnerait trop de précision. Elles ont un caractère d’incohérence et d’immensité qu’une même vue n'embrasse qu’imparfaitement; et, pour cette raison, elles sont à la fois insaisissables pour les arts du dessin et médiocrement dramatiques. C’est ce qu’il faudrait dire en général des nombreuses descriptions où h épopée indienne s’arrête à peindre la nature, dans quelque mesure qu elle y mêle le divin et le merveilleux. Elle y déploie une incomparable puissance; la grâce, la force, l’abondance, la couleur y affluent, pour

44 LA RELIGION DE LA NATURE DANS HOMÈRE, ainsi dire. Mais elle est plutôt lyrique que dramatique, parce que l’activité de la pensée liumaine y est comme absorbée dans la sensation et dans la rêverie. Le plus souvent l'imagination du poëte subit l’empire de la nature disproportionnée, étrange, qui l’entoure et l’enveloppe ; il en reçoit involontairement l’impression plutôt qu’il ne la soumet à l’expansion de sa sensibilité morale et à l’action de sa libre intelligence.

Il n’en est pas ainsi de la nature grecque et de ses effets sur l’artiste ou sur le poëte. Brillante et nette dans ses aspects, elle est légère à l’œil et ne pèse pas sur l’esprit. Dans certaines parties privilégiées, comme dans la plaine d’Athènes, elle est proportionnée comme les monuments de l’art, qui doivent certainement quelque chose à son inspiration; l’homme se détache au milieu d’elle comme la statue du dieu au milieu de son temple. Aussi, quand il laniine et la transfigure, il garde toujours dans ses conceptions la place qui lui appartient et les marque toutes profondément de son empreinte.

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