‹ Le septenaire de notre amour /Édouard DucotéChapitre 3 sur 4 · IS · texte numérisé non relu

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et se vendent, vient en fendant la foule d'un pas hâtif. Il va s'engager sur la passerelle quand une voix l'appelle par son nom :

— Ephréas î

Il se retourne et voit une femme qui vient à lui :

— Que me veux-tu ? dit-il.

Aldese Mon nom est Aldine. J'implore de toi une faveur.

Ephréas Je ne me soucie point de t'en tendre. Le vent favorable m'invite à quitter au plus tôt ces rives où je me suis trop longtemps oublié.

Aldihe Moi aussi, j'y suis trop longtemps demeurée et comme toi j'en veux partir.

Ephrêas Rejoins donc le navire qui doit Remmener. Adieu.

ÀLDINE

Aucun vaisseau ne sort du port que le tien ; et le tien a pour but les plages où j'ai hâte d'atterrir. Je te supplie de me prendre à ton bord.

Ephrêas

Mon vaisseau est chargé de marchandises précieuses ; je le dirige attenti vement moi-même à travers les périlleux

chemins de la mer et je ne prends point de passagers.

Aldese

Je ne te serai point cause d'embarras.

Soit que je reste assise à l'écart, soit que je suive des yeux le sillage que le navire laissera derrière lui, soit que debout à l'avant je regarde la proue fendre l'eau bruissante, nul ne s'apercevra que je suis là.

Ephréas

Je te le répète : je ne prends aucun passager.

Aldirb

On te dit bon ; ne me laisse pas désolée sur le rivage. Si tu ne m'emmènes

pas avec toi, ce sera fini de mon espoir de m'éloigner jamais d'ici ; demain il serait trop tard. Je te paierai de ma seule richesse. Ma voix est belle ; je m'assiérai à tes pieds, et tandis que tu tiendras le gouvernail je chanterai ; ainsi te ferai-je oublier peut-être les ennuis de la traversée.

Ephréas persiste d'abord dans ses refus ; mais les supplications cPAldine deviennent plus pressantes, il faiblit et cède enfin : .

— Monte donc sur le vaisseau, car le temps presse.

Àldine lui prend la main avec reconnaissance et le suit sur la passerelle.

Ephréas commande la manœuvre ; on lève l'ancre et le vaisseau les voiles tendues s'éloigne du port. Le maître a pris sa place à la barre et tout d'abord, préoccupé par les soucis de sa fonction, il oublie sa passagère. Mais bientôt il songe à elle quand la monotonie du temps commence à peser sur lui.

Aldine quil'épiait s'avance et s'acquitte de. sa promesse :

— Mes chants, dit-elle, nese composent pas de vains sons ; je les invente sous les inspirations de mon âme. Aussi dans la tienne touveront-ils un écho ? Toutes les âmes humaines ont la même patrie, mais elles ne parlent un langage commun

que lorsqu'elles s'engagent sur une même route.

Et Aldîne chante.

Ephréas l'écoute avec ravissement, car l'harmonie qu'elle répand semble prendre sa source en lui-même ; il croit entendre l'interprète mélodieux de sa pensée. Maintenant les heures tombent plus rapides que des étoiles filantes.

Dans son cœur s'épanouit l'admiration pour Aldine et il cultive avec amour la fleur précieuse de cette admiration. Sa passagère prend chaque jour une beauté nouvelle, elle se transfigure et bien qu'à ses côtés apparaît dans l'éloignement du rêve ; et en effet Ephréas vit dans un

rêve auquel il se laisse aller comme au calme roulis du flot.

Un jour, s'échappant de sa contem- ' plation muette, il dit :

— Aldine ! ta vue et ta voix sont mes délices. Par toi cette longue traversée devient un bref enchantement. Aussi te récompenserai-je 1 Ce navire porte toute ma fortune ; ces paisses entassées sur le pont renferment des joyaux rares. Laissemoi t'en foire don et t'en parer selon mon désir.

Aldikk

Ne te dépouille point pour moi ; j'ai tenu seulement mon pacte. Je suis la même que lorsque tu me recueillis sur

le port ; tes dons, je ne les mérite pas davantage aujourd'hui. Tu regretterais plus tard de m'avoir donné ce qui ne m'était pas dft.

Ephrkas

Il n'est rien qui ne te soit dû. Je ferme les oreilles à la voix de ton humilité.

Malgré les pressants refus d'Aldine, il ordonne aux matelots d'ouvrir les cassettes où sont renfermées les gemmes.

Ainsi est fait : elles ruissellent sur le pont. A la pluie des diamants succède l'arc en ciel des pierres fleuries.

Ephréas pare de ses mains la passagère qui devient resplendisante comme une idole, et Aldine, d'abord attristée,

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s'éblouit elle-même, s'enorgueillissant des joyaux dont elle se disait indigne naguères.

Soudain la voix de la vigie crie :

— Prends garde aux écueils prochains !

Le pilote ne l'entend pas, fasciné par

l'éclat des pierreries, endormi par lés chants d'Aldine triomphante. Il ne tient plus la barre et le vaisseau s'en va au gré du vent.

La voix de la vigie répète :

— Prends garde !

Le pilote ne l'entend pas, et le vaisseau se brise sur les récifs.

Or, Ephréas a été rejeté par les vagues sur une île prochaine. En reprenant ses

sens il trouve Aldine auprès de lui ; elle l'avait enlacé dans ses bras lors du

naufrage et lui n'avait osé la précipiter de crainte qu'elle ne l'entraînât dans le gouffre.

Ephréas se laisse emporter aux souffles d'une violente colère.

— Infâme 1 dois-je encore te trouver à mes côtés, 6 toi qui causas ma ruine en endormant ma vigilance. Tous mes trésors ont été engloutis.

Alduœ

Je suis innocente. Tu me fis, malgré moi, des présents dont je n'étais pas digQe; leur splendeur t'a aveuglé. Ne me reproche pas ta propre faute.

Ephréàs J'ai eu tort d'égarer mon jugement sur toi ; mais tu m'avais crevé les yeux pour que je ne visse pas la vérité. Aussi je veux te châtier.

Aldine Ta fureur est aussi injuste qu'hier ta louange.

Ephbéas Quelle est cette chaîne d'or attachée à ton cou ?

Aldihe Tu m'en fis don. Un diamant suspendu y tremble comme une larme au bord d'un cil blond. Seul ce bijou fut sauvé du désastre.

Epuréàs

Je veux que ta ne gardes aucun de mes présents ; ils ne te sont pas acquis, tu les obtins par la ruse. Je t arrache cette chaîne. Ainsi ma ruine ne sera pas consommée ni tout espoir perdu. Avec le prix de ce diamant j'équiperai une barque au prochain port de cette île et j'achèverai ma traversée.

Aldine

Rends-moi ma chaîne ! Que deviendrai-je, seule ici, si tu me dépouilles entièrement.

Ephréas

Tu ne seras pas dépouillée et tu posséderas la chaîne qui t'est due en place

de celle-ci : une chaîne de fer portant un lourd boulet. Je ne t'abandonnerai pas ; tu monteras sur ma barque et tu t'étendras à mes pieds. Et je tromperai la fatigue des jours semblables en écoutant tes sanglots et en regardant ta face trompeuse rongée par les pleurs.

Ephréas a acheté une barque et a* repris le large. Assis au gouvernail, il se repaît des lamentations d'Aldine qui ne cesse de se plaindre du poids de ses fers.

Tous ces cris de douleur trowentun écho en lui-même et dans son cœur la haine et le mépris se confondent.

Chaque jour, il découvre dans Àldine

de nouvelles hideurs et elle prend à se»

yeux un aspect monstrueux tel que seuls en inventent les songes. Et, comme il la charge de toutes les iniquités, il veut la punir ainsi qu'elle le mérite. Il appelle ses matelots et leur ordonne de dépouiller Aldine de ses vêtements ; ' puis il la fait frapper avec des bâtons et lacérer avec des lanières de cuir.

Le sang ruisselle des blessures avivées par les embruns salés que le vent jette sur le pont. Aldine est couverte de chaîne? plus lourdes ; on l'employé aux besognes les plus dures et- les plus repoussantes. Les matelots assouvissent leur bestialité sur die.

Soudain la voix de la vigie crie :

— Prends garde aux écueils !

Le pilote ne l'entend pas ; il a abandonné le gouvernail et la barque Yogue au hasard. Bercé par les gémissements, il s'assouvit dans la contemplation des tortures infligées.

La voix de la vigie répète :

— * Prends garde !

Le pilote ne l'entend pas. Là barque se brise sur les rochers.

Ephréas lutte contre les vagues ; mais Aldine l'enlace de ses bras et le poids des fers les entraine tous deux dans la mer.

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