‹ Le septenaire de notre amour /Édouard DucotéChapitre 4 sur 4 · CINQUIÈME HEURE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME HEURE

Le sculpteur Erys s'était acquis un grand renom dans son art. Il avait tour à tour taillé dans le marbre les déesses de son pays sous la beauté correspondante à leurs attributs, et chacune s'y révélait en des apparences rigoureusement conformes aux essences.

Aussi, ayant envisagé et réalisé les aspects les plus divers de l'expression féminine, il imagina, pour clore magnifiquement le labeur de sa vie, de créer une statue qui serait l'image de la Divinité en elle-même. Il se mit donc au travail ;

un enthousiasme sacré l'animait et son ciseau amena lentement à la lumière cette femme unique où son rêve voyait l'absolue perfection et l'absolue beauté.

Quand la statué fut terminée, Erys jugea que son ambition n'avait point été trop haute et que ses forces ne l'avaient pas trahie, mais il comprit aussi que là s'arrêtait son pouvoir et qu'il lui était impossible désormais de s'élever davantage aux yeux de sa propre admiration.

Les louanges d'autrûi lui étaient indifférentes, car il les avait entendues à satiété ; il résolut de ne pas prostituer son chef d'œuvre aux regards étrangers et d'en jouir seul égoïstement. Il l'érigea

sur un socle au milieu de lia cour intérieure de sa maison, et dès lors il passa ses journées à la contempler avec amour.

Pourtant quand ses yeux, las de se tendre vers ce but unique, se fermaient, ils lisaient en son âme,et dans cette âme incendiée par les rayons de l'orgueil ils apercevaient des recoins obscurs où les doutes s'étaient réfugiés.

A ces moments, Erys s'étonnait d'avoir réussi à donner corps à son désir, et il se demandait s'il est permis à l'homme de réaliseï et même de concevoir l'entière perfection . Pour fixer sur elle sa pensée, nef au Ml pas la faire descendre des régions inaccessibles qu'elle habite? La

forme humaine dans ses lignes les plus pures peut-elle être un vase digne de contenir la divinité sans la diminuer ?

Erys en venait à se demander s'il n'avait pas été marqué d'un signe qui lui permit d'accomplir une chose interdite aux autres hommes. C'était le premier coup porté à sa foi en lui-même, car par là il s'avouait son but impossible à atteindre. L'orgueil seul le soutenait encore.

Hais un jour il sentit qu'il se lassait de son admiration, et, comme il savait que la joie à contempler l'absolu ne peut être qu'éternelle, c'en fût fait du mensonge où il s'était complu . Et soudain

dans la statue apparurent des fautes qu'il n'avait jamais soupçonnées.

L'obscurité envahissant son âme, il prit un marteau et d'une main tremblante de fureur il brisa le marbre.

Mais il n'en eut pas plus tôt vu les débris rouler sur le sol que l'ancienne chimère lui enfonça ses griffes dans la poitrine.

~~ Ton échec doit te donner courage, lui murmurait-elle; tu sais par où péchait la statue et tu réussiras en évitant des erreurs pareilles.

Erys se remit à la tâche et une nouvelle déesse sortit de ses mains. Elle était en tous points semblable à la pre-

mière. Le sculpteur pensa dans la première ivresse du travail achevé qu'il n'y avait pas deux modes différents de la beauté qu'il rêvait et qu'ainsi étaitelle réellement l'image de l'absolu. En* suite il aperçut dans son oeuvre nouvelle des défauts différents, mais aussi graves que ceux de la première. Il la brisa aussitôt.

L'espoir est plus tenace que le lierre enroulé autour des vieux arbres : Erys ne consentit pas à s'avouer vaincu. Son ciseau créa de nombreuses divinités que, terminées, d'un coup de maillet il précipitait, car toutes étaient semblables avec de dissemblables imperfections.

Or, comme le sculpteur avait vieilli dans sa poursuite infructueuse, son bras se lassa et refusa de suivre lea élans d'une pensée obstinée à un but illusoire.

Il achevait sa vie, solitaire et "navré, au milieu de son atelier encombré de débris.

Sentant le froid de la mort le gagner, Erys voulut se réchauffer au soleil et descendit dans la cour intérieure de sa maison. Il n'y était pas revenu depuis qu'il avait jeté de son socle la première réalisation de son désir insensé ; à la vue des morceaux épars sur le sol il pleura sur lui-même et sur eux.

Car la raison rentrait en lui après une longue absence.

Il se rappelait cette déesse formée avec tant d'ardeur, et dans ses ruines il la reconnaissait plus belle qu'aucune de celles qu'il avait depuis sculptées. Puisque son rêve était absurde, pourquoi s'était-il obstiné ? Pourquoi avait-il brisé cette statue qui, si elle n'était pas l'absolue perfection, avait approché d'aussi près qu'il est possible la divinité ellemême ? Dans ce qu'il avait fait alors il avait assez pour contenter son orgueil et son amour.

Et il pensa pouvoir encore contempler la statue érigée sur son piédestal et. la fièvre de la volonté ranima pour quelques instants ses forces éteintes. Il ras-

sembla les débris du marbre et il les souda les uns aux autres avec du ciment. Mais quand la déesse fut sur son socle, malgré sa beauté, elle se montra lamentable, sillonnée de lézardés que rien ne pouvait dissimuler entièrement, et toute mutilée aux coups du marteau meurtrier.

Alors Erys traversé par un long frisson mourut.

— Je fus pareil au sculpteur Erys, dis-je à Sorella. La femme que Von aime — et tu étais celle-ci pour moi — nous paraît supérieure aux autres femmes et pour nous

elle rassemble toutes les perfections, car nous les lui donnons nous-mêmes. Puis, quand nous nous sommes lassés de notre admiration, nous lui découvrons des défauts et nous la repoussons de notre cœur. Auprès des autres femmes je m'aperçus que toutes étaient semblables, et, quand je revins à toi comme à la meilleure, je ne fai plus retrouvée intacte sur le piédestal ou je t'avais dressée et d'où je V avais précipitée.

SIXIÈME HEURE. Maintenant, reprit Sorella, tu saura? pourquoi tu ignorais la vérité sur mon âme. Parce que la tienne était un labyrinthe obscur dont tu te vantais de connaître les détours, tu t'égaras en cherchant dans la mienne des complications qui n'y étaient point.

Ecoute :

Au fond d'une forêt sauvage était la masure d'Enroch le bûcheron. Là il vivait avec son fils Lias. Tous deux passaient leurs journées à ramasser du bois mort ; ils en faisaient des fagots qu'ils allaient vendre à la ville pour se

procurer les maigres provisions nécessaires à leurs besoins.

Des générations de pauvres gens s'étaient succédées dans cette cabane ; les pères apprenaient aux fils à se diriger dans la forêt, car aucun sentier n'existait.

La végétation était si vivace que le chemin tracé la veille était le lendemain obstrué par des lianes et caché sous les hautes herbe? en une nuit jaillies du sol.

Pour gagner la ville il fallait plusieurs heures d'une marche pénible, et les bucherons,pliant sous leur charge,devaient se frayer leur voie au milieu des obstacles de toutes sortes. Pour ne pas s'éga-

rer ils se servaient comme de repères de quelques vieux arbres aux formes étranges facilement reconnaissais, et ils faisaient le plus souvent route la nuit en se guidant sur la position des étoiles.

Malgré leur rude besogne et leur misère, ces hommes aimaient les lieux où ils étaient nés et où iis trouvaient de quoi gagner leur subsistance; pour rien au monde ils ne les eussent abandonnés.

Enrochj une fois qu'il travaillait, fut piqué par un reptile venimeux ; à peine eut-il appelé son fils à son secours qu'il expira.

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Lias se trouva donc seul dans la vie, perdu dans la plus profonde des retraites; mais, depuis qu'il avait pris l'âge d'homme, il avait coutume d'accompagner son père à la ville et de le soulager d'une partiede son fardeau. Le long du chemin Enroch, qu'une longue habitude avait instruit, lui apprenait à distinguer les détours de la forêt et à observer la forme des constellations. Mais jamais Lias ne s'y était rendu seul.

Quand ses provisions furent épuisées, il lui fallut pourtant songer à s'en procurer de nouvelles. Aussi se chargeant du faix habituel il partit dans ce but.

La nuit était claire et Lias,apercevant au

ciel des étoiles connues, sentit se dissiper toute inquiétude, s'orienta, et allègrement marcha. Il se croyait dans la bonne direction et s'étonnait seulement de la longueur du chemin ; mais quand l'aube eut pâli l'éclat des astres il s'aperçut qu'il était égaré.

Désespérant de se retrouver plus ayant, il essaya de revenir sur ses pas ; il s'abusa davantage, et à demi-mort de faim il erra plusieurs jours. Enfin tandis qu'il allait la tête levée, cherchant un guide dans les feux qui s'allumaient tour à tour au firmament, il se heurta contre un chêne géant ; il reconnut cet arbre qui s'élevait non

loin de sa masure et ainsi il put rentrer au logis.

A plusieurs reprises il renouvela sa tentative ; toujours il se perdit. Cependant les choses les plus indispensables à l'existence lui faisaient défaut ; il devait se nourrir de baies et de racines, d'oeufs dénichés dans les branches et d'oiseaux qu'il tuait à grand'peine. Il essaya de faire une trace avec des pierres blanches ; l'herbe croissait si drue que bientôt elles étaient enfouies. Il entailla les arbres à d'égales distances ; cette besogne était si longue qu'à peine était-il un peu loin l'écorce se renouvelait ou bien la mousse recouvrait les entailles.

Ce fut à force de contempler la voûte céleste que son aspect lui devînt assez familier pour qu'il pût à la fin atteindre la ville. Dès lors il s'y rendit régulièrement ; il tâtonnait encore dans sa roule ; il restait souvent en détresse ; mais il apprenait.de mieux en mieux à connaître la forêt.

Un jour, que Lias penché réunissait des branchages, il sentit la lerre vibrer.

11 appliqua son oreille sur le sol et le bruit lui parut semblable à celui que fait la chute des troncs brisés ou déracinés par l'orage ; il perçut aussi le retour régulier de coups rythmés. Et il se demanda ce que cela signifiait. De jour

en jour plus distinctement se répétèrent les mêmes bruits et bientôt il ne douta plus que non loin des bûcherons abattissent des arbres. Gela lui parut un fait extraordinaire ; jamais être humain ne s'était hasardé dans ces régions sauvages. Aussi, pris de curiosité, il se dirigea vers le lieu d*où partaient les coups.

Soudain il découvrit une immense trouée qui s'allongeait en ligne droite à perte de vue, bordée de chaque côté par «des monceaux d'arbres renversés et dépouillés. Devant lui était une nombreuse •équipe de travailleurs attaquant la futaie.

Lias s'adressa à l'un des bûcherons

qui lui apprit que, pour faciliter les communications entre les cités du pays, on avait résolu d'ouvrir cette large voie.

Lias haussa les épaules et revint & sa cabane. Comme il vivait d'une vie presque sauvage, il méprisait la civilisation ; comme il était le seul habitant et le maître de ces bois, il s'irritait que l'on vint violer sa retraite. II ne retourna plus au lieu où s'acharnait la cognée, et il entendit avec colère les heurts se rapprocher rapidement.

Un moment arriva où les bâcherons furent conduits par leur besogne & ta porte de Lias. Celui-ci, les voyant marquer les arbres condamnés, alla vers

eux et leur demanda quel était leur dessein. L'homme auquel il avait parlé quelque temps auparavant le reconnut et lui dit :

— Tu sais bien que nous perçons une route. Certes elle te servira pour te rendre à la ville.

Au rire de tous, Lias répondit qu'il ne s'en souciait pas et que l'aide des astres lui suffisait. Les moqueries redoublèrent quand il eut dit combien, de temps il mettait pour atteindre à la ville et quelles difficultés il devait surmonter.

— Ainsi ont fait mon père, le père de mon père et d'autres avant eux, dit-il ; ainsi ferai-je.

Et il tourna le dos.

Le soir même il s'en alla. Comme il s'engageait dans les bois, sans plus prendre garde au chemin tracé que s'il n'existait pas, le bûcheron l'aborda amicalement :

— A quoi bon t'obstiner ? En peu de temps tu seras arrivé si tu m 'écoutes.

Crois-tu pouvoir te fier cette nuit aux conseils d'en haut? Un rideau de nuages opaques est étendu entre tes regards et le ciel. Et tant il fait noir qu'a peine distinguerais- tu le cèdre du châtaignier I

— Je suis sans crainte, répondit Lias ; j'ai assez souvent passé par ici pour me bien diriger. Ne crois pas qne j'irais me

risquer sur une route que je n'ai jamais prise. Tu prétends qu'elle mène à la ville ; pourquoi te croirai-je ? alors que, grâce aux leçons de ma propre expérience, je sais y aboutir par ailleurs*

Et, sans rien écouter de plus, il s'enfonça dans l'ombre. Mais telle était l'obscurité qu'il ne tarda pas à perdre son orientation. Persuadé qu'il était dans la bonne voie, il marcha confiant, et,méme quand le soleil se fût levé sur un paysage qu'il ne se souvenait pas d'avoir vu, il s'obstina encore. Il attendit la nuit, espérant les étoiles. Le ciel resta couvert cette nuit comme la précédente ; il en fut de même de celles qui suivirent. Alors

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SEPTIÈME HEURE. Je méditais profondément ce récit et je voyais se déchirer les derniers lambeaux du voile qui jusqu'alors m'avait séparé de la vraie Sorella, lorsque la voix connue se fil encore entendre :

Iloë vagissait, les yeux ignorants de la lumière. Son père le contemplait gravement et la reine tournait vers le nouveau-né sa tête pâle parmi les blancheurs de l'oreiller. Les courtisans avec une curiosité respectueuse étaient entrés dans la chambre et formaient cercle autour du berceau.

Soudain surgit auprès d'Ilot} une apparence féminine ; elle était couverte d'une longue robe qui répandait une clarté semblable à celle de la lune par les nuits froides ; son beau visage ne montrait ni joie, ni indifférence, ni tristesse et ses traits avaient une calme ambiguïté.

La Dfl^rae se pencha vers l'enfant, posa ses doigts effilés sur ses yeux qui s'ouvrirent , et d'une voix pénétrante comme la musique elle laissa tomber ces mots autant qu'elle mystérieux :

— Iloë ! Iloë ! Les méchantes fées qui jetaient des sorts sont mortes ; mortes aussi celles qui marquaient les fronts

do signes favorables. Incertaine comme la vie, je suis la seule à présider à l'éveil des nouveau-nés et je ne saurais leur accorder plus que le pouvoir de se faire eux-mêmes leur destinée. Joie ou douleur, tout viendra de toi et y retournera, et que tu le saches ou non tu n'obéiras qu'à tes propres ordres. Hoc ! tu seras semblable à beaucoup d'autres 1

Et la Dame s'évanouit dans l'air.

Quand Iloë fut devenu un homme, il montra ainsi qu'il sied aux princes une impétueuse ardeur dans les combats. On était sans cesse en hostilités avec les Etats voisins, et il ne se passait pas de

jour sans qu'il eût à exercer son courage.

Il se jetait dans les mêlées, tendant sa poitrine aux coups avec cet insouci du péril qu'engendrent la confiance en soimême et l'admiration pour les morts glorieuses. Tout en souhaitant de tomber sur un champ de bataille, il ne pensait jamais qu'il pût être frappé mortellement. Souvent il revenait avec des meurtrissures dont il était fier,et, tandis qu'on le bandait, du pied il frappait le sol avec impatience, souhaitant d'aller cueillir d'autres cicatrices.

À force de se jouer du danger, il lui arriva une fois de s'engager si avant dans les lignes ennemies, que,

cerné de toutes parts, il reçut en pleine poitrine un coup d'estoc. Malgré qu'il perdit son sang avec abondance, il voulut encore lutter ; mais il défaillit et on le fit prisonnier.

Les ennemis l'emmenèrent avec de grands égards. Fils de roi, il serait, s'il survivait, un otage précieux. Il fut donc conduit dans le château du prince rival de son père. Les médecins examinèrent la plaie et la pansèrent en hochant la tête, car ils la croyaient mortelle.

Quand Uoë revint à lui et se vit prisonnier, la colère et la fièvre engendrèrent un délire furieux qui ne fit qu'aggraver son état ; on arriva pourtant à

conjurer le premier danger et bientôt il fut sauvé. D'abord, dans ses souffrances qui lui évoquaient des souvenirs de liberté, de combats et de prouesses, il trouva une indicible joie qui lui fit aimer sa blessure/ Mais, lorsqu'il eut cessé de souffrir, une grande faiblesse l'envahit et il resta étendu sans révplte et sans pensées.

Longtemps après, il fut tiré de sa torpeur par un tumulte de soldats ivres qui revenaient de la guerre avec des cliquetis d'armures. Ces bruits connus le firent revenir aux sentiments de luimême ; honteux de son inaction, il préféra la mort et arracha ses bandages.

La plaie se rouvrit et un sang noir jaillit.

% lloë éprouvait une telle volupté au retour de la douleur et dans l'attente de la fin de sa vie, il se défendait si violemment d'être soigné, qu'il fallut rattacher comme on fait d'un fou.

La jeunesse l'emporta sur son appétit de mourir et lentement, lentement, il guérit. Mais toute sa force s'en était allée avec son sang, et, brisé par la longue maladie, il ne pouvait se relever de son lit. 11 ne le souhaitait même plus ; il ne demandait que le repos et ne rêvait ni à l'indépendance ni aux batailles, indifférent à sa claus-

(ration dans les murs d'un prince ennemi.

Or celui-ci vint le visiter et loi dit que.

h paix étant conclue, il ne Toulait pas le retenir plus longtemps captif. lloC répondit qu'il se trouvait bien où il était, qu'il se sentait encore trop abattu pour songer au départ et qu'il préférait

Plus tard le convalescent descendit dans les jardins et y promena sou ennui.

Ses pas le conduisirent un jour jusqu'aux remparts qui dominaient la plaine. A la vue de l'immense étendue qui se déroulait à ses pieds, il sentit son cœur se gonfler et des larmes lui montèrent

aux yeux. Là-bas à l'horizon se découpaient les donjons du château paternel ; un gros de cavaliers galopait à travers les champs d'avoine. Il eut soif de les rejoindre et d'aller chercher avec eux de belles aventures.

Hâtivement il rentra dans la ville pour prendre congé du prince et faire seller ensuite un cheval ; mais plus il approchait, moins vite il allait. Discutant avec sa résolution il se trouvait des raisons dans sa faiblesse pour rester, et quand il gravit les marches du palais il avait déjà renoncé à son projet.

Dès lors, chaque matin, il se rendit sur les remparts, et, laissant tout le jour

les ailes de son désir planer sur la libre contrée, il revint chaque soir lâchement à son gîte accoutumé. Le temps s'écoulait ainBi lent et monotone.

Iloë dormait quand il fut subitement éveillé par un grand bruit. Il se précipita à la fenêtre et ouït monter de la rue une clameur où dominaient des malédictions contre son père. La guerre venait d'être inopinément déclarée.

Au son du tocsin, au choc des armes, toute son ardeur d'autrefois ressuscita ; il voulut aller reprendre sa place parmi les siens et courut pour sortir de la ville.

Mais il trouva les ponts relevés et des

hommes qui le poursuivaient l'appréhendèrent. Comme il se débattait, le prince passa à cheval et ordonna qu'on mît le fugitif dans le plus profond des cachots. Puisqu'on le tenait il servirait d'otage et on n'aurait garde de le laisser fuir. .

Uoë fut enfermé dans une geôle sombre et il y resta plusieurs mois, hurlant des menaces, appelant la liberté, frappant de la tête contre les murs et se déchirant les mains à la porte massive.

Pourtant, lorsqu'on vint lui rendre la clarté du soleil, il s'entêta à rester prisonnier. On le crut dément ; la maladie et la captivité avaient sans doute égaré

ses esprits. Il fallut le jeter de force hors du cachot.

Et il ne songea pas à retourner dans son pays. Il vécut misérable sur les remparts en regardant tristement la plaine.

— Ah! dis-je àSorella, la Dame n'avait pas menti. Ilot fut semblable à beaucoup d'autres et il a fait lui-même sa destinée. La vie est incertaine : elle ne nous mène pas, et c'est nous qui la conduisons. Cependant lloë va quitter les remparts et descendre dans la plaine.

— Cest, me répondit JSorella, quil n'y a rien de durable en ce monde.

Elte se tut ; je compris que maintenant elle ne parlerait plus.

Une clarté grise filtrait à travers les rideaux et combattait fobscurité oà nous étions depuis que le foyer s'était éteint.

Et, comme l'aube rendait peu à peu plus distinctes toutes choses, je «*> approcher le terme de la dernière nuit du long hiver qui avait pesé sur nos âmes.

Alors je rompis le silence ;

— Soreliq ! voici le jour et voici le printemps ! Libres, nous allons nous échapper de la demeure close. De même que ces cendres seules rappellent la flamme qui pétillait hier dans Vâtre,de même il ne reste de ma jeunesse que les contes que tu m'as dits. Leurs clairs symboles m'ont reporté aux jours que nous avons vécus — ou peut-être rêvés — côte à côte.

Maintenant nous n'avons plus rien à nous apprendre ; tu mas fait lire dans Ion âme qui m'était un livre fermé. Tous mes torts sont venus de ce que je ne te connaissais pas ; mais pouvais je te connaître quand je m'ignorais moi-même ?. . »

Nous n'avons pas été heureux*

Elle répondit :

— Crois-tu donc qu'il y ait de plus heureuses amours ?

Et je F aperçus qui frissonnait. Etait-ce le froid du matin qui la saisissait après une nuit d insomnie? N'était-ce pas plutôt r impatience ?

— Adieu, fls-je ; la nuit s'achève.

Temporle Ion image dans mon cœur et je la garderai dans ma roule parmi les chimères futures.

— Mon image s'envolera de ta mémoire, dit-elle. A peine serai-je un nuage passant parfois au ciel de la pensée. Mais tu garderas le souvenir, car tous les souvenirs sont semblables

à celui-ci. Toutes les amours sont pareilles.

Et elle frissonna de nouveau , et je compris que c'était Fimpatience, car je frissonnais aussi.

Toutes les amours sont pareilles, et il n'en n'est pas de pleinement heureuses:

nous en étions certains ; cependant nous brûlions déjà de faire mentir ces vérités.

A peine le printemps était-il venu que nous le croyions éternel malgré notre dure expérience.

Je me levai et dis encore adieu à Sorella. Puis je la baisai sur te front. La clarté devenait plus grande.

Et je sortis hâtivement sans détourner

la tête ; ma/s, oomme à cet irtstant l horizon ceint de pourpre s'irradiait des feux du soleil levant, je laissai la porte ouverte derrière moi pour que dans la demeure de Sorella pénétrât toute la lumière.

IOii

Le 30 Mai 1895

1t. LAFOLYE à Vannes,

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