Le séquestré
Au sommet d'une colline qui domine le cours de la Saône, à quelque distance de la route de Mâcon à Lyon, et à cinq ou six lieues de cette dernière ville, s'élevait, pendant les premières années de la Restauration, un ancien couvent de Bernardins , appelé Saint-Abdon, comme le village qui est situé au pied de la hauteur. Ce couvent n'était autrefois qu'un simple prieuré, où une douzaine de pères et autant de frères lais vivaient paisiblement du produit de leurs vignes et de celui des dîmes qu'ils prélevaient sur les vignes de leurs tenan-
ciers. Lorsque quatre-vingt-treize était venu disperser les moines et s'emparer de leurs biens, les terres de la communauté avalent été morcelées et vendues; mais les bâtiments, n'ayant pas trouvé d'acquéreur, étaient demeures assez longtemps inoccupés.
Du reste, ces bâtiments en eux-mêmes n'offraient rien' de remarquable et leur destruction n'eût dû coûter aucun regret à l'artiste ou à l'archéologue. Ils formaient un carré, lourd-, massif, à toit plat, sans style et sans élégance. Au centre, il y avait une cour entourée d'arcades basses et disgracieuses; c'étaient' les^cloîtres. Par derrière, on apercevait une petite terrasse, soutenue par une muraille et des contre-forts, d'où l'on dominait le cours paisible de la rivière, les étangs de la Bresse et les vignobles du Beaujolais. Cet édifice trapu avait un air sinistre qui devenait plus apparent à mesure, que le temps rembrunissait les teintes de ses vieilles murailles.
Cependant, au commencement de ce siècle, un habitant de Trévoux, qui avait gagné quelque argent dans des spéculations hasardeuses sur les grains et sur les vins, et qui avait fait, par suite, un riche mariage, acheta ces vastes bâtiments pour lui servir de magasins, et bientôt lui-même vint s'y établir avec sa famille.
Cet homme, qui s'appelait Maubac , semblait marcher impitoyablement vers un but qui était de gagner 'fer fas et nefas une immense fortune. Non content d'accaparer toutes sortes de denrées en temps d'abondance, pour les revendre avec de gros bénéfices en temps de disette, .il s'était- fait usurier et prêteur à la petite semaine. Quiconque avait de bons gages à donner était sûr de trouver chez lui de l'argent, *si forte que fût la somme. L'acquéreur de terres qui ne pouvait s'acquittre à l'échéance, le vigneron qui ne trouvait pas à ven-
dre sa récolte, le magnanier dont les mûriers avaient gelé, et, plus tard, lorsque l'usage du métier à la Jacquard commença à se répandre dans les campagnes, le tisseur pauvre qui voulait posséder une de ces merveilleuses machines, tous s'adressaient à Maubac, au « père Maubac, » à « Maubac l'avare, » comme on rappelait.
Il leur ouvrait donc sa bourse; mais il s'arrangeait de telle sorte qu'au bout d'un temps plus ou moins long, le métier à la Jacquard ne tissait plus qu'à son profil: les récoltes de vin et de soie venaient s'entasser dans ses magasins; les terres finissaient par s'adjoindre aux vastes domaines qu'il possédait déjà. Aussi, après une vingtaine d'années de ce négoce ténébreux, passait-ii pour le plus gros propriétaire, le plus gros capitaliste de tout le Lyonnais.
Néanmoins, pendant cette longue période, Tafâuence continuelle de clients, de solliciteurs, de voituriers et de gens de service, que leur intérêt ou leurs fonctions appelaient chez Maubac, n'avait pu enlever à la vieille demeure cet air morne et lugubre dont nous avons parié, A la vérité, les personnes étrangères a la maison ne pénétraient jamais dans l'intérieur; elles ne dépassaient pas une pièce voûtée, ancien parloir du monastère, qui servait maintenant de comptoir au maître du logis. Tous les jours, à des beures rigoureusement déterminées, ceux qui désiraient voir Maubac se présentaient à une, petite porte, située sur un côté du bâtiment et donnant accès dans le comptoir. On soulevait un pesant marteau et on frappait un seul coup; aussitôt la porte s'ouvrait et on était admis, à moins que le maître ne fut déjà occupé avec un autre client, auquel cas il fallait attendre son tour; car deux personnes n étaient jamais admises à la fois. Le survenant était libre de s'asseoir sur un banc de
pierre, exposé au vent et à la pluie, jusqu'à ce que le premier client fût' sorti, ce qui ne tardait guère, car Maubac se montrait fort expéditif. L'heure des audiences passée, tout le monde devait se retirer, et alors on eût pu frapper sans relâche, appeler, supplier, la porte restait inexorablement close jusqu'au lendemain.
De même, les charretiers chargés du transport des marchandises devaient s'arranger pour arriver ou pour partir à des heures fixes. Ils étaient admis par la grande porte dans la cour des cloîtres, et deux garçons de peine, venus du village voisin, les aidaient à charger ou à décharger leurs voitures. Ce travail, qui avait lieu sous la surveillance de Maubac lui-même, ou d'une espèce de domestique de confiance nommé Bringas, étant terminé avec le moins de bruit et le plus promptement possible, tout le monde partait, et la grande porte, comme la petite, était barricadée soigneusement.
La crainte des voleurs dans cette maison isolée, et qui, disait-on, renfermait tant de richesses, semblait justifier ces précautions ; mais le vulgaire les attribuait à d'autres motifs où la superstition trouvait sa part. On prétendait qu'il se passait des choses mystérieuses derrière ces vieux murs inhospitaliers. On avait entendu des clameurs bizarres dans les parties inhabitées de l'ancien couvent. La nuit, on avait vu des lumières glisser derrière les fenêtres sans vitres des corridors. D'ailleurs les allures tristes, défiantes et farouches du maître du logis, l'air hargneux et rechigné de ses serviteurs, et enfin la haine mêlée d'effroi qu'inspirait Maubac prédisposaient les gens du voisinage aux plus outrageants soupçons.
On eût pu supposer pourtant que l'isolement misanthropique où vivait le maître de Saint-Abdon avait
pour cause des chagrins de famille. Maubac, en effet, avait perdu en très-peu de temps bien des personnes chères. Il avait été marié deux fois. Sa première femme était morte jeune, en lui laissant un enfant de quatre ans, qui lui-même n'avait pas tardé à succomber; la mère et le fils reposaient côte à côte dans le cimetière du village. La seconde, qu'il avait prise après un trèscourt veuvage, l'avait successivement rendu père de deux garçons et d'une fille; mais elle était morte à son tour quand ses enfants se trouvaient encore en bas âge, et c'était à la suite de ces événements que Maubac, jusque-là un peu nomade, était venu s'installer d'une manière définitive à l'ancien couvent de Saint-Abdon.
Absorbé par ses spéculations commerciales, il ne pouvait avoir pour ses trois jeunes enfants les soins et l'attention nécessaires, ni leur faire donner une éducation convenable. Aussi s'était-il déterminé à les envoyer à Lyon, et à placer les garçons au lycée comme internes, la fille pensionnaire dans un couvent. Il les avait confiés à la surveillance de quelques personnes honorables tle la ville avec lesquelles il était en rapport d'affaires, ou plutôt qu'il tenait secrètement en sa dépendance par la chaîne pesante de la dette. Lui-même leur faisait de temps en temps une visite. Mais on avait remarqué que ces visites étaient toujours très-courtes, et que Maubac n'avait jamais passé plus de vingt-quatre heures consécutives hors de sa demeure de Saint-Abdon.
Ses enfants lui seraient donc devenus à peu près étrangers, si, chaque année, les vacances ne les eussent réunis pendant quelques jours sous le toit paternel. Maubac, en les y recevant, semblait céder à une invincible nécessité, et leur présence lui causait une gêne et une Impatience visibles. De leur côté , les pauvres enfants ne
devaient pas trouver de bien vives satisfactions dans cette maison lugubre, où une contrainte rigoureuse leur était imposée. On leur défendait les cris, les jeux trop bruyants; ils ne pouvaient parcourir certaines parties de ce vaste édifice, qu'on leur disait ruinées ou encombrées de marchandises, et ils n'avaient jamais dépassé les limites du corps de logis occupé par la famille. Ils tremblaient devant ce père qu'ils connaissaient à peine, qu'ils voyaient seulement aux heures des repas, et qui ne leur adressait la parole que pour leur signifier ses volontés d'une voix sèche et brève, n'admettant pas de réplique. Aussi, pendant leur enfance, lui obéissaient-ils aveuglément, à lui et à Bringas5 son factotum, le confident de tous ses secrets.
Le temps finit néanmoins par modifier singulièrement le caractère et les impressions des jeunes Maubac. Les enfants timides, habitués à l'obéissance passive, devinrent un jour des jeunes gens hardis, curieux, fort disposés en apparence à aller au fond des mystères qui autrefois excitaient leur étonnement et leur effroi. Le père avait constaté, non peut-être sans une vive appréhension, ce changement imprévu, et pendant les dernières années de leur éducation il avait abrégé considérablement le temps que ses fils et sa fille devaient passer auprès de lui. Toutefois, une crise semblait inévitable dans cette famille, et au mois d'août 182., les trois jeunes gens se trouvant réunis à Saint-Abdon, il sembla que quelque chose de décisif dût se passer entre les enfants et le père.
César, l'aîné des garçons, avait alors vingt-deux ans, et Urbain, le cadet, venait d'atteindre sa majorité. L'un et l'autre étudiaient le droit à la faculté de Poitiers. Quant à Pascaline, la jeune fille, alors âgée de dix-huit
ans, elle avait terminé son éducation. La sœur et les frères étaient donc arrivés à cette époque de la vie où un père sage éprouve le besoin de se faire des amis de ses enfants, et nous saurons bientôt si telle était la pensée de Maubac en convoquant les siens auprès de lui.
PASC ALINE
Depuis deux semaines déjà, les jeunes Maubac étaient à Saint-Abdon, et aucune explication n'avait eu lieu entre eux et leur père. Maubac les avait reçus avec cette gravité froide et sévère qui lui était habituelle ; puis il s'était remis à ses affaires de banque et de négoce, ne voyant ses enfants qu'aux heures des repas.
César et Urbain semblaient s'accommoder assez bien de cette indifférence. Ils étaient tous les deux alertes, robustes, pleins d'activité, toujours prêts à chercher au dehors les distractions qu'ils ne trouvaient pas à la maison paternelle. Aussi s'absentaient-ils une partie de la journée pour aller à la chasse, à la promenade, surtout pour manœuvrer sur la rivière un de ces ba-
teaux, longs et étroits, appelés nagerets, ce qui était leur divertissement favori, et ils ne se hâtaient jamais de rentrer dans cette ancienne demeure monacale, où, en dépit d'eux-mêmes, il leur fallait encore composer leur maintien, se taire et obéir.
En revanche, leur sœur Pascaline vivait à Sâiiit- Abdon dans une solitude à peu près continuelle. Maubac n'avait aucune relation avec les familles bourgeoises des environs, et il était interdit à sa fille de les visiter comme de les recevoir. Aussi, quand Pascaline avait fait une courte promenade dans l'avenue, sous la sauvegarde de Marthe Bringas, la femme du factotum, ou en compagnie d'une petite paysanne qu'on avait prise pour la servir et qui retournait chaque soir au village, elle n'avait plus à espérer aucune distraction, aucun exercice pour la journée. Elle en était réduite à travailler ou à lire dans l'ancienne cellule qui lui servait de chambre, ou à regarder de sa fenêtre la campagne environnante.
Telle était sa situation, un jour d'été, aux approches du soir. Le ciel était sombre, et ce temps nuageux donnait à l'ancien prieuré un aspect encore plus mélancolique qu'à l'ordinaire. Pascaline se trouvait seule dans sa chambre du premier étage avec Léonarde, la jeune paysanne qui lui servait provisoirement de camériste et de dame de compagnie.
Cette chambre elle-même ne pouvait guère disposer à la gaieté. Le plafond à poutres saillantes, les murs épais dont on avait essayé de cacher la nudité sous un grossier papier de tenture, les meubles surannés, solides? mais peu confortables, formaient un ensemble des moins réjouissants. Ajoutez que son unique fenêtre avait une embrasure si profonde, laissait passer si peu de lumière
à travers sa grille de fer et ses vitres étroites, que la pièce ressemblait à une véritable prison.
Pascaline Maubac semblait pourtant mériter un entourage moins maussade. Elle avait alors dix-huit ans, comme nous l'avons dit-, et il eût été difficile de trouver une plus belle personne. Grande, souple, quoique forte, elle avait une figure d'une régularité parfaite, aux grands yeux bruns, aux lèvres rouges, aux dents de perles. De magnifiques cheveux châtains composaient en ce moment toute sa coiffure, et elle était mise avec élégance, car Maubac, malgré son avarice pour certaines choses, fournissait d'autant plus volontiers aux besoins de ses enfants qu'il avait à leur rendre compte de la fortune de leur mère.
Son costume consistait en une robe de mousseline et en un tablier de taffetas vert, à corsage, dentelé sur les bords, comme on en portait à cette époque. Ses mouvements, d'ordinaire, étaient calmes et indolents comme ceux d'une jeune chatte; mais il ne fallait pas se fier à ces allures paisibles et contenues, qui étaient peutêtre le résultat de l'éducation. A la moindre alerte, ces grands yeux brillaient de décision, ces narines roses se gonflaient d'opiniâtreté, ces lèvres de corail se contractaient par un sourire amer. Enfin, si Mlle Maubac affectait les douceurs hypocrites de la chatte, elle en avait certainement les caprices impétueux et soudains, les audaces et les perfidies.
Ces signes étaient surtout remarquables en ce moment où Pascaline, en proie à un mortel ennui, semblait disposée à bouder l'humanité entière. Quoiqu'il fît encore grand jour au dehors, elle n'y voyait plus assez clair dans sa chambre pour broder ou pour lire, et, appuyée contre sa fenêtre, qui s'ouvrait à l'angle du bâtiment,
elle regardait machinalement la campagne. Plusieurs fois, Léonarde avait voulu la quitter pour retourner au village, et toujours elle l'avait retenue, le bavardage même de la jeune paysanne ayant de l'intérêt pour elle dans ce quart d'heure de solitude et d'abandon.
Pascaline continuait à regarder en bâillant par la fenêtre, quand son attention se fixa sur une touffe d'arbres séculaires qui s'élevait à l'extrémité du bâtiment et qui occupait la terrasse enclose de murs dont nous avons parlé. — Léonarde, demanda-t-elle, puisqu'il m'est interdit d'aller me promener au loin, comme mes frères, pourquoi ne prendrais-je pas l'air sur cette terrasse, d'où Ton doit avoir une superbe vue?
Un étonnement mêlé d'effroi se peignit sur les traits naïfs de Léonarde.
— Sainte Vierge ! repli qua-t-elle, c'est la Terrasse du Prieur.
— En effet, du temps des moines, cet endroit était exclusivement réservé au supérieur du couvent; mais que -nous importe?
— Eh! demoiselle, jamais on n'y va; c'est défendu*
— Je ne vois pas les motifs de cette défense, et il faudra que je demande à mon père...
— Ne l'essayez pas, demoiselle; vous n'obtiendriez jamais du « maître, » ni de M. Bringas, ni de Marthej qu'on vous laissât aller sur-la Terrasse du Prieur.
— •Pourquoi cela?
— Je ne sais trop... Mais personne n'y a mis le pied depuis bien des années*
— Je veux pourtant aller à la Terrasse du Prieur, répéta Pascaline avec obstination.
— Tenez^ demoiselle, on prétend qu'autrefois la première femme du maître et son enfant, vous savez? celui
qui mourut si jeune, avaient l'habitude de se promener là, et c'est en souvenir d'eux que le maître a défendu...
— Bah ! le souvenir de ces événements qui ont précédé la naissance de mes frères et la mienne doit être effacé maintenant de la mémoire de mon père.
— Je ne crois pas... Et puis, demoiselle, ajouta Léonarde en baissant la voix, savez-vous que, sur la Terrasse du Prieur, il y a... des revenants !
Mlle Maubac fit entendre un rire dédaigneux.
— Des revenants ! répliqua-t-elle ; vraiment, je n'en ai jamais vu... et je serais curieuse d'en voir.
La pauvre Léonarde regarda sa jeune maîtresse d'un air effaré et se signa.
— Ne parlez pas ainsi, demoiselle, reprit-elle ; vous me faites frissonner... Tout le monde sait qu'il s'en trouve dans ce vieux couvent et que lésâmes des anciens moines viennent demander des prières... Et pour sûr, on en rencontre à la Terrasse.., puisque j'en ai vu, moi!
— Hein ! tu y es donc allée?
Léonarde parut très-confuse d'avoir laissé échapper un pareil aveu.
— Par pitié! demoiselle, ne répétez à personne... Marthe me renverrait de la maison, et mon père me battrait si j'étais renvoyée... Tenez, je m'en vais vous conter l'affaire, quoique je n'aime pas à en parler... surtout quand le jour tombe, comme en ce moment.
— Conte, dit Pascaline, ça m'amusera... Et puis j'ai hâte de savoir quelle figure avait le revenant que tu as vu.
— Je n'oserais assurer que je l'ai vu, demoiselle, et pourtant la chose est certaine; jugez en :
« Je suis chargée de prendre soin des volailles de la basse-cour, qui est là-bas, précisément du côté de la
Terrasse; cr, il y a quelques mois, une poule s'était égarée. Craignant d'être grondée par Marthe si l'on venait à s'apercevoir de cette perte, je me mis en quête de la volaille qui avait disparu. Mais vainement je parcourus les cours, je fouillai tous les recoins où il m'était permis de chercher; elle ne se retrouvait pas.
« A l'angle delà basse-cour existe, vous le savez, un corridor étroit et sombre dont l'accès est interdit. Néanmoins, supposant que la poule avait pu s'introduire dans ce corridor, j'eus le courage d'y entrer et de le parcourir jusqu'au bout. Le silence et l'obscurité qui y régnaient m'eussent fait grand'peur en tout autre moment ; mais je craignais encore plus les reproches de Marthe, qui, voyez -vous, ne plaisante guère. Après plusieurs détours, j'atteignis une porte qui barrait le passage. Où donnaitelle? Je l'ignorais; mais au-dessous il y avait un espace vide par lequel arrivait une vive lumière, comme si, de l'autre côté, on eût dû se trouver en plein air.
ce L'idée me vint que la poule fugitive était sortie par cette ouverture, et j'avais grand désir de m'en assurer; mais la porte était soigneusement barricadée. Je parvins à tirer d'énormes verrous couverts de rouille. Restait la serrure, dont le pêne entrait profondément dans la muraille. Je me servis de mon couteau pour essayer de le ramener en arrière, et, contre toute espérance, j'y réussis. Alors je réunis tous mes efforts pour faire tourner la porte sur ses gonds, et bientôt je me trouvai en plein air, comme je l'avais supposé.
« Je ne savais d'abord où le hasard m'avait conduite; j'étais sous de vieux arbres qui enchevêtraient leurs branches et leur feuillage. Le sol était couvert de ronces, de chardons et d'orties, si robustes et si serrés qu'on ne pouvait faire quatre pas. Je restai quelques instants à
m'orienter, et eniin j'acquis la certitude que je me trouvais sur cette terrasse dont l'abord est défendu à tout le monde et que Ton appelle encore la Terrasse du Prieur.
« Cet endroit me plaisait peu et j'avais hâte de le quitter. Cependant, je ne voulais pas m'en retourner sans avoir accompli la besogne pour laquelle j'étais venue. Je cherchai donc des yeux la poule égarée et je poussai, pour la rappeler, le cri usité en pareil cas. Jugez de mon effroi quand, ayant cessé de crier, j'entendis une voix moqueuse, venue je ne sais d'où, qui répétait mon appel... »
— Bah! c'était l'écho sans doute, dit Pascaline en riant. ■ ■
— Je le crus d'abord, demoiselle; mais les sons se prolongèrent trop longtemps pour qu'on pût les attribuer à l'écho. D'ailleurs ils ne tardèrent pas à changer de nature. La voix prit un accent bizarre, presque sauvage, qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais entendu jusqu'à ce jour,- et, quoique celui qui parlait ne semblât pas bien éloigné de moi, je ne pus comprendre une seule de ses paroles.
— Et tu ne cherchas pas à reconnaître d'où venait cette voix?
— ' C'est là le plus singulier, demoiselle ; par moments, elle avait Tair de sortir de terre, puis on eût dit qu'elle descendait du ciel. On l'entendait tantôt à droite, tantôt à gauche, mais toujours aussi confusément.
— Il fallait t'avancer au milieu de ces broussailles et f assurer*.. ,
— Vous en parlez bien à votre aise, demoiselle ; pour moi, je n'y songeai pas une minute. Croyant avoir affaire à une de ces « âmes en peine » comme il en revient ici,
je fus prise de frayeur. Je me signai, et, sans même avoir la force de pousser un cri, je courus à la porte du corridor que je refermai brusquement derrière moi. Je ne sais comment je regagnai la basse-cour, car mes jambes refusaient de me porter, et je fus malade des suites de cette émotion. %
— Et depuis ce temps tu n'as pas eu la tentation de retourner à la Terrasse du Prieur?
— Que le ciel m'en préserve!... Si j'entendais encore une fois cette voix effrayante, je serais capable de tomber morte de saisissement... et je vous supplie, bonne demoiselle, de me garder le secret.
Pascaline avait écouté, le sourire sur les lèvres, la naïve paysanne. Elle reprit bientôt avec une pitié dé daigneuse :
— - Tu es décidément folle, ma pauvre Léonarde, et tu fais bien de ne pas vouloir qu'on sache ton équipée , car tu deviendrais la risée de tout le monde. Certainement tu as été dupe de quelque mauvais plaisant qui t'a joué un tour de sa façon.
— Serait-il possible, demoiselle? Cependant, il m'a semblé... je croyais être sûre...
— Allons! laissons là cette ridicule histoire, interrompit Melle Maubac ; et, puisque voilà l'heure où tu dois retourner chez ton père, je te donne congé... Je n'aurai plus besoin de tes services aujourd'hui.
— Merci, demoiselle; en ce cas, je vais partir, car vraiment je ne me soucie pas de me trouver ici quand la nuit tombe, et je ne comprends pas que vous ayez le courage... Eh bien, bonsoir, et à demain !
— Bonsoir, dit tranquillement Pascaline, et tâche de ne pas rêver de la Terrasse du Prieur.
Léonarde. toute honteuse, fit une révérence et sortit.
Pascaline l'entendit descendre le grand escalier de pierre, puis parlementer avec Marthe, l'acariâtre gouvernante. Enfin, Mlle Maubac, de sa fenêtre, put la voir parcourir rapidement, et sans retourner la tête, l'avenue rocailleuse qui conduisait au village.
Alors Pascaline se redressa, et ses traits gracieux prirent une expression de mâle détermination.
— Je m'ennuyais mortellement, murmura-t-elle; voilà une distraction toute trouvée en attendant le retour de mes frères... Je saurai ce qu'il y a de vrai dans l'histoire de Léonarde.