LA TERRASSE T>V PRIEUR
Pascaline et ses frères avaient toute liberté pour aller et venir dans la partie de la maison affectée à leur usage. Aussi Melle Maubac put-elle descendre à son tour le grand escalier, sans rencontrer personne.
Dans la basse-cour, dont les nombreux habitants regagnaient déjà leur perchoir aux approches de la nuit, elle n'eut pas de peine à trouver l'entrée du passage dont avait parlé Léonarde, et elle s'y engagea sans hésitation.
Pascaline, comme on a pu le voir, était de ces esprits forts qui deviennent si communs aujourd'hui, même parmi les femmes, et d'ailleurs une ardente curiosité la dominait en ce moment.
Toutefois, elle avait été élevée dans un couvent, et
en dépit d'elle-même, peut-être à son insu, certaines idées superstitieuses avaient déteint sur son âme vigoureusement trempée. D'autre part, elle n'oubliait pas que si elle était rencontrée par son père, si despote et •si mystérieux, elle avait tout à craindre de lui. Aussi, en avançant dans ce corridor abandonné, où circulait un air lourd et froid, où ne pénétrait qu'une lumière vague à peine suffisante pour se conduire, finit-elle par éprouver un frisson qui ne pouvait être uniquement attribué à la fraîcbeur et à l'humidité du lieu. Le frôlement de son tablier de soie contre les murs gluants, mille petits échos éveillés par le bruit, pourtant bien léger, de ses pas, la faisaient parfois tressaillir.
Mais elle surmonta ces défaillances et poursuivit sa marche. Parvenue à la porte de la terrasse, elle en chercha à tâtons les solides verrous et les écarta sans difficulté.
Il ne fut pas aussi aisé de faire jouer le pêne de la serrure par le procédé de la jeune paysanne, Pascaline n'avait à sa disposition qu'un mignon couteau à manche de nacre, bien faible contre une énorme pointe de fer rouillée. Cependant, à force de patience et d'adresse, elle réussit dans sa tentative, et, la porte s'étant ouverte, Melle Maubac se trouva enfin sur la Terrasse du Prieur.
Cet endroit était absolument tel que l'avait dépeint Léonarde, un fourré impénétrable d'arbres et de plantes épineuses. Des monceaux de décombres apparaissaient au milieu des ronces et achevaient d'obgtruer le passage. Un grand nombre d'oiseaux, troglodytes, moineaux, rouges-gorges, sans compter les corbeaux, avaient établi leur domicile dans ce taillis et ramageaient en ce moment à qui mieux mieux, avant de se livrer au sommeil. Les murs du bâtiment, qui, avec leur revêtemen
de lierre et d'herbes parasites, atteignaient presque la hauteur des arbres, ajoutaient encore à la désolation de ce lieu sauvage.
Pascaline n'osait avancer à travers les orties vigoureuses, les gigantesques chardons qui hérissaient le sol; et, appuyée contre la porte, elle promenait autour d'elle un regard de désappointement, comme si elle eût attendu quelque circonstance extraordinaire qui ne se produisait pas.
Au bout de quelques minutes , elle songeait, trèsdésappointée, à battre en retraite, quand elle fut frappée d'un roucoulement de pigeon qui avait un caractère singulier, et détonait comme une fausse note dans le concert de la gent emplumée. La jeune fille chercha des yeux, sans l'apercevoir, l'oiseau qui pouvait produire ce roucoulement et elle battit des mains pour lui imposer silence, avec l'espoir, peut-être, de distinguer la voix humaine que Léonarde prétendait avoir entendue en pareil cas.
Non-seulement le pigeon, mais encore tous les oisillons cachés dans le feuillage se turent aussitôt.
Cependant, après une assez courte pause, des sons nouveaux s'élevèrent ; cette fois, c'étaient les aboiements d'un chien qui semblait être à une petite distance de Pascaline.
Il n'y avait sans doute rien de merveilleux à ce qu'un chien, comme un pigeon, se trouvât dans le voisinage ; mais Melle Maubac trouva encore à cet aboiement un caractère bizarre et peu naturel. Elle chercha aussi à se rendre compte de l'endroit où était le chien, car elle éprouvait une illusion semblable à celle de Léonarde; tantôt le bruit lui semblait venir d'en haut, tantôt d'en bas, et, malgré tous ses efforts, elle ne pouvait découvrir son véritable point de départ.
Enfin elle crut reconnaître que l'aboiement partait d'une étroite lucarne grillée, située à vingt ou trente pieds au-dessus du sol. De ce côté du bâtiment il n'y avait que fort peu de fenêtres, et celles qu'il y avait étaient condamnées depuis longtemps. Seule cette lucarne, dépourvue de vitrage, restait béante; encore les festons de lierre et de giroflée qui pendaient à l'entour semblaient-ils vouloir la cacher. Pascaline se confirmait dans la pensée que les sons partaient de là, quoique par un inconcevable effet d'acoustique ils eussent l'air à chaque instant de changer de place. Tandis qu'elle se livrait à ces observations, un nouveau revirement s'opéra dans le caprice de l'être inconnu et invisible qui hantait ce lieu solitaire.
Aux aboiements de chien succédèrent des miaulements de chat, tantôt furieux, tantôt plaintifs.
— Ah çà, murmura Pascaline, qui ne pouvait s'empêcher de sourire malgré sa stupeur, il y a donc toute une ménagerie de ce côté ?
Elle continuait de regarder la lucarne avec attention, espérant voir quelque chose, homme ou bête, s'agiter à cette ouverture; mais rien ne se montrait et l'obscurité croissante n'eût pas permis de distinguer une forme quelconque derrière cet enchevêtrement de barreaux et de feuillage. Pascaline pouvait croire qu'un démon moqueur prenait plaisir à duper ses sens, à jeter le trouble dans son esprit.
Cependant, comme elle n'entendait pas la voix mystérieuse qui avait causé tant de frayeur à Léonarde, elle n'était pas éloignée d'attribuer à des animaux les cris divers qui avaient frappé son oreille, quand une forme humaine surgit à son côté et on lui dit d'un ton sévère :
— Que faites-vous ici, mademoiselle?
Pascaline tressaillit et se retourna vivement, La faible lueur qui venait encore du ciel, à travers les vieux arbres, lui permit de reconnaître son père.
Maubac avait alors plus de soixante ans. Il était de grande taille, maigre, sec, osseux, plein de vigueur, malgré son âge. Son visage allongé, au nez crochu, aux yeux enfoncés, exprimait à la fois la hardiesse et la ruse. Il semblait n'avoir jamais ri, et sa présence devait comprimer le rire sur les lèvres les plus joyeuses.
Son costume, à l'ancienne mode, consistait en une lévite de drap et une culotte pareille qui laissait voir ses longues jambes nerveuses chaussées de bas à côtes. Il avait renoncé à la poudre depuis quelques années, mais il portait encore une queue bien serrée dans un ruban noir. Ce costume suranné, en usage à cette époque chez certains vieux bourgeois du centre et du midi de la France, ajoutait à la roideur de son maintien et donnait à sa personne un air de dignité froide qui imposait.
Pascaline ignorait d'où venait son père et comment il avait pu ainsi la surprendre; mais une circonstance la frappa. Maubac tenait à la main une truelle, et on voyait sur ses vêtements quelques mouchetures de plâtre, comme s'il eût été subitement dérangé dans un travail de maçonnerie, occupation assez étrange pour un homme si grave. Du reste, elle n'eut pas le temps de faire de réflexions. Son père la saisit par le bras et reprit impérieusement:
— Pourquoi êtes-vous venue ici, malgré mes ordres?
Quoique Melle Maubac tremblât un peu, elle ne manquait pas de présence d'esprit, et elle répondit d'un ton léger :
— Bon Dieu! mon père, quel crime ai-je donc com-
mis? Trouvant , par hasard , une porte ouverte, je suis entrée sans savoir où j'allais.
Il sembla que le bruit de cette conversation eût excité l'attention d'une personne invisible, car des sons faibles et indistincts se firent entendre derrière les interlocuteurs. Pascaline n'était pas bien sûre que ce fussent les accents d'une voix humaine; mais, avant qu'elle eût pu s'en assurer, son père l'en traîna, en disant avec une fureur croissante :
— Venez, venez!... vous ne savez pas encore, mademoiselle, combien il est dangereux de me désobéir!
Elle ne fit plus aucune résistance et se laissa conduire dans le corridor. Ce fut seulement quand on eut atteint la cour que Maubac lâcha sa fille, dont le bras délicat était meurtri sans ^qu'elle songeât à s'en plaindre. Alors il se plaça devant elle et demanda d'un ton rude :
— - Qu'avez- vous vu? qu'avez-vous entendu?
Mel3e Maubac affectait toujours une grande tranquillité.
— Eh ! mon père, répliqua-t-elle, que voulez-vous que je voie et que j'entende dans ce vilain endroit? Il y avait des oiseaux qui' chantaient, un chien qui aboyait, un chat qui miaulait... Tout cela n'était pas trèsdivertissant, et j'allais me retirer lorsque vous êtes arrivé.
Maubac fixait sur elle son regard dur et inquisiteur.
— Et... c'est tout? demanda -t-il encore.
— Ah çà ! que pouvait-il donc y avoir de si curieux dans cette cour? Quant à moi, je n'ai rien trouvé qui me donnât le désir d'y retourner, je vous assure.
— Et je m'arrangerai pour que la chose ne soit plus possible... Je n'aime pas qu'on rôde dans ma maison.
Maubac ne semblait pas bien convaincu de la sincérité
de Pascaline et il marmottait en hochant la tête :
— Les femmes sont pétries de mensonge et d'artifice... Qui oserait se fier à leurs paroles comme à leurs larmes ou à leur sourire? On n'ohtient d'elles l'obéissance que quand on sait la leur imposer.
Pendant cet examen que sa fille supportait avec une indifférence affectée, des clameurs s'élevèrent à l'autre 9xtrémité du bâtiment.
— Voilà mes frères qui rentrent, dit Pascaline.
— Oui, oui, on les entend assez, répliqua Maubac avec impatience; ils savent pourtant que j'ai horreur du bruit... Tout cela ne peut durer, et j'ai hâte de redevenir maître chez moi... Ya les rejoindre, petite, ajoutat-il d'un ton radouci, et ordonne-leur de ma part de mieux respecter la tranquillité de ma demeure.
— J'y vais, mon père... Mais ne venez-vous pas vousmême? Voici l'heure du souper, et nos promeneurs doi^ vent être cruellement affamés.
— On attendra, dit Maubac.
'En même temps, il prit sur un banc de pierre un petit sac de plâtre qu'il y avait déposé, et, toujours armé de sa truelle, il rentra précipitamment dans le couloir.
— Voyons ce que mes frères penseront de mes découvertes, dit Pascaline.
Et elle se dirigea vers la partie de la maison où se faisaient entendre des voix animées, comme si Ton se fût querellé avec violence.