‹ Le séquestréChapitre 22 sur 22 · LE N CLOS-DE-LA- TOMBE · texte numérisé non relu

LE N CLOS-DE-LA- TOMBE

Etienne, pendant toute cette soirée, avait eu réellement une fièvre violente qui ne lui laissait pas le complet usage de ses facultés. Quand il était rentré dans sa chambre, le calme et la solitude avaient bien un peu apaisé le bouillonnement de son cerveau, et on eût pu croire un moment qu'une réaction allait se produire au profit de la prudence et de la raison.

Mais à mesure que l'heure du rendez-vous approchait, il éprouvait un malaise indéfinissable, une anxiété croissante. Une force inconnue l'attirait au dehors. Quelle pensée le dominait? Il eût été fort embarrassé de dire si c'était l'affection, ou la haine, ou la peur qui le déterminait à obéir aux ordres de Bringas. Peut-être tous ces

sentiments contradictoires se fondaient-ils dans un sentiment bizarre, monstrueux, d'autant plus irrésistible qu'on ne pouvait l'analyser.

Quoi qu'il en fût Etienne cessa bientôt de lutter contre lui-même ; décidément, l'instinct était plus fort que la. volonté. Il ne savait pas pourquoi, mais il fallait qu'il allât à ce rendez-vous ; une terreur mortelle s'emparait de lui à la pensée de n'y aller pas.

Aussi, qu'on juge de sa consternation quand, l'horloge ayant sonné minuit, il voulut sortir et se trouva prisonnier ! Il ne chercha pas d'où venait cet obstacle inattendu; il ne réfléchissait plus, il agissait machinalement. Comme la porte était solide et résistait à ses efforts, il tourna plusieurs fois dans la chambre, en proie à un véritable égarement d'esprit. Tout à coup ridée lui vint que la fuite par la fenêtre était possible; aussitôt, sans hésitation, avec une complète indifférence pour le danger, il enjamba le balcon et se laissa glisser le long de la vigne.

- Peut-être, quand il atteignit la terre, entendit-il le cri pousse par Clarisse; mais rien ne l'eût arrêté en ce moment. Il était ivre, il était fou. Quelque chose l'appelait là-bas ; il fallait obéir à l'instant, à tous risques.

Après s'ê re procuré l'échelle, il la posa contre le mur et la gravit avec rapidité. Parvenu à la cime, il sauta résolument dans l'enclos, dont le sol, on ne l'a pas oublié, était beaucoup plus élevé que celui du jardin.

Alors seulement cette espèce de frénésie parut se calmer un peu. L'Enclos -de-la-Tombe, tout hérissé de grandes herbes, ombragé de vieux arbres, était plongé dans d'épaisses ténèbres. La lune ne pénétrait pas ce feuillage touffu, sous lequel glissait un air froid, imprégné d'une odeur d'herbes sèches, et Ton ne pouvait distinguer

ni le monument en pierre moussue, ni la croix de fer qui devaient se trouver au centre de l'enclos. Un tel silence régnait dans ce lieu désolé, qu'Etienne entendait le plus léger frottement de ses habits contre les plantes parasites, ou le battement du sang dans ses tempes embrasées.

Il resta quelques secondes au pied.de la muraille sans oser avancer. Comme rien ne bougeait autour de lui, il crut être seul et ressentit une joie immense à songer que Bringas pouvait manquer au rendez-vous. Mais cette joie ne fut pas de longue durée; tout à coup une voix raiLeuse lui dit :

— Ah ! vous voilà donc ! J'étais bien sûr que vous viendriez.

Etienne ne voyait pas celui qui parlait; mais deux yeux phosphorescents brillaient dans les ténèbres, et d'ailleurs il avait reconnu la voix de Bringas.

Il s'était remis à trembler de tous ses membres.

— Je n'aurais eu garde de ne pas venir, répliqua-t-il avec soumission; jai dû m'échapper par la fenêtre et peut-être s'tst-on aperçu...

— - En ce cas, éloignons-nous encore, dit Bringas.

Il saisit Etienne par la main, et le conduisant sous les arbres il le fit asseoir à côté de lui, sur une dalle qui devait être la tombe même dont l'enclos tirait son nom.

L'un et l'autre se taisaient. Bringas, qui n'avait pas

lâché la main d'Etienne, n'ignorait pas quelle terreur

il inspirait, mais il ne s'en inquiétait pas plus que le

hasseur ne s inquiète des convulsions de la pièce de

gibier qu'il vient d'abattre.

— Jeune homme, dit-il enfin d'un ton grave et pénétrant, malgré mes prières et mes menaces, vous continuez, ou plutôt vos amis continuent pour vous, un procès

injuste dont les conséquences peuvent être désastreuses; je ne dois pas le souffrir, je ne le souffrirai point... Vous avez persisté dans vos poursuites, parce que vous croyez être le fils et l'héritier légitime de feu M. Maubac, mon maître; mais, je vous l'affirme par tout ce qu'il y a de plus sacrée vous ne l'êtes pas.

■~ Serait-il possible? demanda Etienne, dont l'étonnément surmonta les terreurs ; c'est bien vous pourtant qui m'avez gardé pendant tant d'années dans l'ancien couvent de Saint-Abdon?

— Je conviendrai de cela, jeune homme, devant vous, devant vous seul. J'avouerai encore, si vous y tenez, que c'est moi qui, la veille de la mort de mon maître, vous ai emporté sur mon cheval et vous ai abandonné au bord de la route, avec cent louis et une lettre dans votre poche... J'étais loin de supposer alors que je vous laissais à la porte de ce Cartier dont la sotte intervention me cause de si terribles embarras!...

— Mais, si je ne suis pas Etienne Maubac,qui suis-je donc?

— Vous êtes, en effet, celui que l'on nomme, d'après la loi, Etienne Maubac; mais, en réalité, vous avez usurpé ce nom. Ecoutez-moi.

Et il donna brièvement à Etienne quelques détails, connus des lecteurs, sur l'illégitimité de sa naissance.

— Soyez certain, ajouta-t-il, que votre protecteur' Cartier n'ignore rien de tout cela. Il sait que vous n'avez aucun droit sérieux au nom et à la fortune des Maubac ; mais, poussé par sa haine contre les enfants de mon maître, et aussi sans doute par le désir de vous faire épouser sa belle-sœur, il poursuit avec acharnement la revendication de ces droits... que la loi vous accorde peut-être, mais que l'équité vous dénie,

Etienne, en écoutant Bringas,- s'expliquait certains demi-mots, certaines réticences de Cartier, qui, par un sentiment de délicatesse, n'avait pas voulu faire soupçonner au fils la honte de la mère. Bringas poursuivit :

— Il vous est facile à présent de comprendre les motifs de votre réclusion. Tout enfant, vous étiez odieux à Maubac, qui voyait en vous un étranger, un signe indubitable de son déshonneur. Après la mort de votre mère, cette haine ne fit que s'accroître. Vous étiez unobstacle; on avait eu la sottise de vous assurer par contrat d'énormes avantages... Aussi fut-il question de vous tuer, et si mon maître l'eût voulu, j'aurais tout pris sur moi.

Etienne frémit. Bringas ajouta aussitôt, avec son accent sombre et railleur :

— Il ne le voulut pas... Maubac, malgré son avarice, malgré son caractère inflexible, n'aimait pas le sang. D'ailleurs, s'il faut le dire, il redoutait les conséquences possibles d'une pareille action. Il s'arrêta à l'idée de vous faire passer pour mort et de vous tenir enfermé, à Tinsu du monde entier. Si cet événement, arrivé si à propos pour lui, eût excité des soupçons graves, on vous aurait fait reparaître, et on aurait donné pour prétexte à votre séquestration un prétendu état d'idiotisme et d'imbécillité.

« Tout réussit au delà de ses espérances, et personne n'eut de doutes sur la réalité de votre mort. Les premeirs# temps* passés, il devenait on ne peut plus facile de se défaire de vous ; vous n'aviez plus d'existence légale ; vous étiez déjà oublié. Cependant, mon maître, toujours en proie à certaines appréhensions, exigea que l'on continuât de prendre soin de vous. A vrai dire, je trouvais mon compte à cette fantaisie. J'étais chargé seul de tout

ce qui vous concernait, et pour ces services, Maubac nous comblait de biens, ma femme et moi.

« Les choses allaient ainsi depuis de longues années, quand Maubac, se voyant près de sa fin, se décida brusquement à se débarrasser de vous. Il prévoyait que, lui mort, sa maison serait envahie par un grand nombre de personnes et que votre présence donnerait lieu à- des recherches dangereuses : il fallait donc vous éloigner au plus vite. Sa préoccupation principale avait toujours été de vous empêcher de disputer sa fortune à ses propres enfants ; mais votre ignorance de toute espèce de langage, votre faiblesse d'esprit, les précautions prises à votre égard, permettaient de croire que vous ne seriez jamais capable de fournir des indications précises sur votre origine... Et, en effet, si le hasard ne vous avait fait tomber entre les mains de Joseph Cartier, qui, par son zèle exagéré, par les renseignements que sa position dans la famille Maubac lui permettait de recueillir, a fini par pénétrer ce secret, jamais personne sans doute n'eût soupçonné qui vous êtes.

« Quoi qu'il en soit, ce fut Maubac lui-même qui me prescrivit ce que j'avais à faire en cette circonstance, et en même temps il me donna d'autres instrucions... dont je me souviendrai au besoin,

« Maintenant vous savez tout, jeune homme, et c'est à vous de dire si vous persistez à réclamer le nom et l'héritage qui ne vous appartiennent pas... »

— Non, non, Bringas, répliqua Etienne avec véhémence ; j'ai déjà supplié mon tuteur, pour qui vous êtes si injuste et si sévère, de renoncer à ce procès... Mais il ne dépend ni de lui, ni de moi, d'arrêter la marche de la justice.

— Il existe un moyen pourtant, répliqua Bringas

d'une voix ferme ; et ce moyen, sans doute, vous n'hésiterez pas à l'employer.

— Quel est-il ?

— Dans l'état actuel des choses, il est impossible, en effet, d'empêcher le procès de venir à son jour. Mais supposez que nous ne nous présentions pas à l'audience...

' Nous sommes l'un et l'autre les seuls témoins importants, indispensables; en dehors de nous, il n'y a plus que des assertions vagues et contradictoires, des faits insignifiants, des affirmations sans preuves. Les juges, déconcertés par notre absence, refuseront de se prononcer sur une question aussi grave, ou se prononceront pour les héritiers Maubac. Il n'y a donc qu'un parti à prendre... Vous allez venir avec moi.

— Où voulez-vous me conduire?

— Oh! ne vous alarmez pas. Je n'ai plus ni l'intention ni le pouvoir de vous retenir prisonnier. Une barque nous attend à quelques pas d'ici. Nous descendrons la rivière; nous arriverons avant le jour à une jolie habitation située sur le bord du Rhône et qui appartient à un de mes anciens amis. Là, je vous le répète, vous serez entièrement libre et bien traité. Nous resterons cachés jusqu'à ce que le procès ait été jugé sans nous, ce qui ne tardera guère... Allons! ne perdons pas de temps, car j'entends parler et marcher dans le jardin.., Suivez-moi... 11 faut me suivre.

Et il essayait d'entraîner le jeune homme; mais il rencontra une résistance inattendue.

— Non, non, s'écria Etienne en se roidissant contre ses efforts; que penserait Cartier? Et ma chère Clarisse, comme elle serait inquiète !

— Il vous sera permis de leur écrire dès demain matin pour les rassurer. D'ailleurs, votre absence ne sera pas

longue; aussitôt que le procès aura été jugé, c'est-à-dire dans quelques jours, vous retournerez auprès de vos amis... Voyons, morbleu! ne saurai-je pas me faire obéir... comme autrefois?

Et Bringas, qui était encore vigoureux, voulut de nouveau l'entraîner vers la porte de l'enclos. Etienne se débattait avec une énergie dont on ne l'eût pas cru capable, et disait en élevant de plus en plus la voix :

— Laissez-moi... Je ne veux pas quitter Clarisse.., Je renonce au nom, à l'héritage... mais je ne veux pas aller avec vous!

Et comme le bruit devenait plus fort du côté de la maison, il ajouta :

— On a pris l'alarme, on vient. Hâtez-vous de vous sauver, ou Ton va vous trouver ici.

— Je ne partirai pas sans vous... suivez-moi, ou je vous tue.

Etienne sentit sur sa poitrine la pointe d'un couteau, cependant il ne fléchit pas :

— Tuez-moi, dit-il résolument, mais je ne veux pas vous suivre... Cartier! mes amis, au secours!

— Taisez-vous, commanda Bringas. Chétif enfant! croyez-vous que quelque chose m'arrêtera quand j'exécute les ordres de mon maître?

Mais ces menaces ne produisirent encore aucun effet sur Etienne.

— A moi, mes amis! répéta- t-il.

— Vous le voulez ? Qu'il soit donc fait selon votre désir... Tenez... tenez... tenez !...

Et chaque « tenez » était accompagné d'un coup de couteau qui pénétrait dans la poitrine du malheureux jeune homme. C'était alors qu'Etienne avait poussé ce Gri déchirant entendu de Cartier et de Clarisse.

Cependant lorsque Cartier, après avoir gravi l'échelle et franchi la muraille, se trouva dans l'enclos, tout y était redevenu silencieux. Ne sachant de quel côté se diriger au milieu des ténèbres, il appela plusieurs fois, sans recevoir de réponse. Enfin de sourds gémissements attirèrent son attention, et il s'avança en disant :

— Etienne, mon cher Etienne, où êtes-vous? Au bout de quelques pas, il se heurta contre la tombe,

et, étendant le bras, il sentit un corps humain qui se tordait sur la pierre dans les dernières convulsions.

— Etienne, mon eofant, est-ce vous? demanda-t-il avec une inexprimable angoisse.

Le moribond reconnut sa voix.

— Il m'a tué,, cousin Cartier, murmura-t-il ; adieu... adieu à ma chère... Clarisse.

Un flot de sang qui lui monta à la gorge l'empêcha d'en dire davantage. Etienne eut encore quelques mouvements, puis demeura inanimé.

Gartier, d'abord pétrifié par l'étonnement et la douleur, se mit à pousser des appels désespérés auxquels plusieurs voix répondirent du jardin. En même temps on voyait des lumières courir de l'autre côté du mur.

Comme Cartier cherchait à s'assurer si lé cœur de son malheureux parent avait cessé de battre, un léger bruit se fit dans les feuilles. Il se redressa et aperçut, à la clarté de la lune, l'assassin, qui, après être resté quelques instants caché, se dirigeait vers la porte de l'enclos. Il ne courait pas et son maintien semblait aussi calme que s'il venait d'accomplir 1 action la plus indifférente.

A la vue de Bringas, Cartier entra dans une sorte de rage. Il arma chacune de ses mains d'un pistolet, et s'élança, au risque de se briser le crâne contre un tronc d'arbre, en s'écriant :

~r Scélérat! ton tour est venu,

Il fit feu de ses deux pistolets à la fois. Il était tellement animé qu'au lieu d'observer le résultat de cette double explosion, il continua de se précipiter en avant, au milieu de la fumée. Tout à coup ses pieds rencontrèrent un obstacle et il tomba lui-même sur Bringas, qui gisait à terre, blessé et couvert de sang. Dans sa fureur, il allait le saisir à la gorge, quand Bringas lui dit avce une tranquillité inconcevable :

— Allons! vous n avez pas besoin de tant vous démener... Une de vos balles m'est entrée dans la poitrine... Mais, dites-moi, êtes -vous bien sûr que l'autre là-bas... ait aussi son compte?

Cartier était stupéfait de ce sang-froid; cependant il répondit :

— Oui, oui, infâme assassin, tu n'as pas manqué ton coup!

— A la bonne, heure; en ce cas, peu m'importe le reste! J'ai rempli les ordres de mon maître. Voici les dernières instructions qu'il m'a données: « Si cet enfant « de malheur se résigne à vivre obscur et oublié, laisse-le « en repos... Mais s'il devenait jamais une cause de scan- « dale et de ruine pour mes propres enfants, tue-le sans « pitié... » Il devenait dangereux, je l'ai tué.., A présent ma tâche est accomplie.

Il s'affaiblissait rapidement et sa voix était râlante. Cartier reprit :

— Je vous adjure de répondre à une question/ Bringas, et songez que vous allez paraître devant Dieu.... Les enfants de Maubac sont-ils complices du crime horrible que vous venez de commettre?

-—Eux! allons donc! répliqua Bringas avec un sourire sardonique; ils sont trop lâches et ils ont autant de haine

pour moi que j'en ai pour eux. Ce que j'ai fait, je l'ai fait seul, d'après les volontés de mon maître.

— Dieu vous jugera l'un et l'autre! dit Cartier avec un sombre désespoir.

Une heure plus tard, l'habitation du Buisson-Blanc présentait un spectacle de trouble et de désolation. Etienne avait été transporté dans sa chambre, où un médecin, mandé en toute hâte, n'avait pu que constater la mort. Quant à Bringas, on l'avait déposé chez le jardinier, et, en attendant la justice qu'on était allé prévenir, on avait pansé sabessure; mais cette blessure était mortelle, et lorsque M. de Lalande arriva avec son greffier, l'ancien confident de Maubac n'avait plus qu'un souffle de vie. Bien qu'il conservât toute sa connaissance, il ne put ou ne voulut pas répondre aux questions qui lui furent adressées, et il expira bientôt sans regrets et sans remords apparents.

Le procès-verbal de ces événements tragiques ayant été rédigé selon les formes légales, le juge dit à Cartier :

— Que comptez-vous faire maintenant? La mort d'Etienne Maubac et celle de Bringas vont éteindre l'action criminelle ; mais, en votre qualité de parent maternel d'Etienne, vous seriez en droit de reprendre le procès pour revendiquer unepart d'héritage...

— Jamais, répliqua Cartier ; ma tâche aussi est achevée. Que l'oubli se fasse le plus vite possible sur cette sinistre histoire; c'est ce que tout le monde doit souhaiter. Je ne prétends pas disputer aux Maubac un lambeau de leur méprisable richesse... Les cinquante mille francs provenant du legs de leur père seront envoyés aux hospices... Pour moi, je songerai toujours à cette douce et timide victime de l'orgueil d'une famille, et je regretterai jus-

qu'à mon dernier moment que mes bonnes intentions pour elle aient eu un si terrible résultat !

Le lendemain, tandis que sur l'ordre de l'autorité judiciaire les restes de Bringas étaient portés sans pompe et sans appareil au cimetière^ les funérailles d'Etienne Maubac attiraient un grand concours de personnes au Buisson-Blanc. Lorsque le convoi se mit en marche, une superbe voiture armoriée, avec laquais devant et derrière, mais vide, vint se placer gravement à la suite. C'était la voiture du duc de Morangis, envoyée, selon le cérémonial ordinaire, pour honorer la mémoire du défunt. La plupart des invités ne virent dans cette circonstance qu'un désir du duc de faire pièce à sa femme et à ses beaux-frères; mais Cartier en jugea différemment.

— Tendre père! murmura-t-ii.

Fidèle au souvenir d'Etienne, Clarisse Morin ne se maria jamais et voua le reste de sa vie à des œuvres de charité.

Comme l'avait annoncé Cartier, le procès intenté au nom d'Etienne n'eut pas de suites •, et cette affaire, après avoir tant occupé l'opinion publique, fut promptement étouffée, grâce au crédit des Maubac.

Du reste, la prospérité des Maubac ne gagna rien à cet apaisement et les rêves ambitieux de leur père ne se réalisèrent jamais.

Peu de temps après la mcrt d'Etienne, arriva la révolution de 1830, qui termina la Restauration. Le duc de Morangis, séparé judiciairement de sa femme, traqué par ses créanciers contre lesquels son nom ne le défendait plus, alla mourir à l'étranger. La duchesse, à moitié ruinée et devenue veuve, s'emmouracha d'un petit officier de fortune, sans naissance, grossier, brutal, dis» sipateur, qu'elle finit par épouser. Ce second mariage

tourna pour Pascaline plus mal encore que le premier, et, après avoir joué un rôle si brillant sur la scène du monde, elle tomba de cbute en chute au plus bas degré de l'échelle sociale. •

César Maubac fat tué dans un duel politique, léguant les restes de sa fortune largement écornée à d'anciennes maîtresses et à des camarades de débauche, qui en firent J/usage que l'on devine.

Quant à Urbain, malgré son hypocrisie et peut-être à cause d'elle, il ne put réussir à rien. Son ambition mal , déguisée, ses convoitises cachées sous des dehors' austère-, excitaient le ridicule et la répulsion. Abreuvé de dégoûts, il se retira peu à peu de la vie active et mourut dans l'isolement, laissant tout son bien à une gouvernante intrigante qui s'était emparée de son esprit.

En revanche, Cartitr, devenu un des plus riches négociants de Lyon, ne manqua d'aucune des distinctions et des dignités auxquelles il pouvait aspirer.

Ainsi cette immense fortune du vieux Maubac, acquise au prix de tant d'injustices, de vilenies et de crimes, ne put servir de base à l'élévation de sa famille, comme il l'avait espéré. C'est que l'intrigue et la violence ne sauraieat être, même dans une société corrompue, des éléments de succès aussi certains que le sentiment du devoir, l'honneur et la probité.

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